Dans ma bibliothèque, certains livres ne se consultent pas, ils se réveillent. Ils sont là depuis ma jeunesse, alignés comme des stèles modestes, les volumes annuels publiés par le gouvernement iranien sur la guerre contre l’Irak. Reliures austères, papier épais, iconographie sévère, tout y respire l’État en guerre, la mobilisation totale, l’effort consigné pour l’éternité. Il suffit que je les ouvre pour que l’Iran cesse d’être un mot de dépêche et redevienne une expérience charnelle, une lumière crue, une odeur de poussière et de gasoil.
Cette guerre, aujourd’hui presque effacée des mémoires européennes, fut l’un des grands massacres du second XXᵉ siècle. Entre la Perse et la Mésopotamie arabe, elle broya une génération entière dans les marais, les palmeraies, les faubourgs industriels. Quand je m’y rendis en 1986, elle était à son paroxysme. J’ai passé plusieurs jours à Téhéran, puis sur le front, face à Bassora. À Ahwaz, je dormais dans un hôtel que l’aviation irakienne avait si bien éventré qu’il ne possédait plus de mur extérieur. Une simple bâche en plastique me séparait de la nuit. Au sous-sol, un hôpital militaire improvisé, des chirurgiens épuisés, une fraternité silencieuse, sans emphase.
Mon rapport à la révolution islamique avait commencé bien avant cela. En 1979, à Paris, j’avais suivi avec passion les événements de Téhéran. Je fréquentais de jeunes étudiants islamistes iraniens, sincères, exaltés, persuadés de participer à une refondation historique. Je les avais même accompagnés à Mons, en Belgique, lors d’une conférence sur les relations entre l’Europe et le monde arabe. À l’époque, cette révolution me semblait balayer un ordre ancien figé, corrompu, occidentaliste. Dans le contexte de la guerre contre l’Irak, nous scandions des slogans exaltés, rêvant naïvement de voir les drapeaux de la révolution tremper dans les eaux du Jourdain. Je revois ces scènes avec une gêne tranquille, celle que donne le recul, non le repentir.
À Téhéran, en 1986, la ville vivait dans un climat de ferveur patriotique et religieuse intense. Dans les rues, des monuments improvisés aux morts, des portraits de martyrs, une liturgie civile omniprésente. Puis vint le départ vers le front, à bord d’un C-130 brinquebalant, où l’on s’attend toujours à sentir le souffle d’un missile. Avec des attachés de presse iraniens, courageux jusqu’à l’inconscience, nous montions vers les lignes avancées. Nous suivions des jeunes à moto, un conducteur, un tireur à l’arrière, armé d’un RPG-7, étranges silhouettes dans ces marais face à Bassora, où l’eau et la vase avalaient tout.
Ce fut ma seule vraie expérience de guerre. Je découvris que le feu me faisait moins peur que le parachutisme, et que la guerre possède une ivresse particulière pour celui qui se croit invulnérable parce qu’il n’est pas armé, parce qu’il n’a pour tout bagage qu’un stylo. Nous jouions à cache-cache avec l’artillerie irakienne de l’autre côté du fleuve. J’ai encaissé des obus de 155 dans une palmeraie. J’ai été poursuivi par des mortiers alors que je roulais dans une voiture de l’armée iranienne. J’ai compris ce jour-là que la guerre est à la fois absurde et terriblement attirante, surtout pour ceux qui pensent qu’elle ne les tuera pas.
De retour à Téhéran, débriefing à l’ambassade de France. L’attaché militaire nous faisait pointer sur la carte les zones où nous avions circulé, avec cette froide précision des hommes formés aux arts de la mort. Puis, contraste presque burlesque, une conversation avec les gendarmes chargés de la protection de l’ambassade, expliquant comment ils fabriquaient du vin en achetant des grappes au marché et en faisant venir des ferments par la valise diplomatique. Ils n’en faisaient goûter à personne, disaient-ils, le breuvage étant réservé aux heures d’extrême détresse.
Près de cinquante ans plus tard, je vois l’Iran avec un autre regard. Mes enthousiasmes de jeunesse se sont dissipés. Je ne ressens aujourd’hui pour ce régime clérical qu’un mélange de répulsion et de tristesse. Répulsion, parce qu’il appartient à la même famille idéologique que ses imitateurs arrivés en Europe, ceux qui rêvent d’imposer ici le même carcan religieux. Tristesse, parce qu’il a gâché un peuple d’une profondeur civilisationnelle exceptionnelle auquel nous sommes unis par les liens du sang.
La société iranienne que j’avais connue en 1986 n’existe plus. Certes, les campagnes demeurent largement religieuses. Certes, le clergé conserve des bastions. Pourtant, la transformation est radicale. Urbanisation massive, explosion démographique, jeunesse nombreuse, connectée, désenchantée. Le pays manque d’eau, les infrastructures n’ont pas suivi, les investissements permis par la rente pétrolière n’ont pas été réalisés. Les Gardiens de la révolution ont confisqué une part croissante de l’économie à leur profit. La société cléricale a sclérosé l’État et n’offre plus d’horizon crédible à sa population.
Le paradoxe est cruel. En détruisant méthodiquement toute opposition organisée, le régime s’est privé d’alternative interne. Aujourd’hui, une partie croissante de la population ne voit d’issue que dans la disparition pure et simple du système. Et faute de figures politiques structurées, un nom revient, presque par défaut, celui du fils de l’ancien chah. Non par nostalgie monarchique, mais parce qu’il incarne, à tort ou à raison, une possibilité de relève symbolique face au vide.
La situation évolue rapidement. La fragilité du régime n’est plus seulement sociale ou économique, elle est structurelle. La vénalité de ses cadres, la perte de légitimité religieuse, la défiance d’une partie des élites, la porosité sécuritaire, tout concourt à révéler un édifice fissuré. Les opérations étrangères menées à l’intérieur même du pays, les éliminations ciblées, les sabotages, montrent qu’un État capable autrefois de tout contrôler ne maîtrise plus totalement son propre territoire car il est trahi au plus haut niveau par certains de ceux qui ont pour tâche de le défendre.
L’Occident observe, souvent avec jubilation mal dissimulée, parfois avec effroi. La presse de gauche française, embarrassée, peine à lire cet effondrement qui contredit ses grilles idéologiques. La révolution islamique, naguère perçue comme une alternative au monde occidental, apparaît désormais incapable de résister à l’attrait même de ce qu’elle prétendait combattre. L’ennemi extérieur ne suffit plus à masquer l’échec intérieur.
Carl Schmitt rappelait que tout régime politique vit de sa capacité à désigner l’ennemi, non comme une figure morale, mais comme une nécessité vitale, un point de fixation sans lequel le corps politique se dissout. L’Iran révolutionnaire a longtemps manié cet art avec une redoutable efficacité. L’ennemi était partout et nulle part, l’Amérique, Israël, l’Occident, l’impiété, et grâce à lui, le sacrifice trouvait son sens, la pénurie sa justification, la mort sa transfiguration.
Aujourd’hui, cet ennemi ne suffit plus. Il ne paie plus le pain, il ne remplit plus les réservoirs, il ne fait plus couler l’eau aux robinets. On peut encore le conspuer sur les murs, l’invoquer dans les sermons, l’agiter dans les discours officiels, il reste impuissant face à la fatigue matérielle, à l’usure des corps, à la lassitude des esprits. Quand la survie quotidienne devient une épreuve sans horizon, la théologie cesse d’opérer, non par réfutation intellectuelle, mais par épuisement biologique. Un régime peut survivre à la haine, rarement à l’indifférence, et plus rarement encore à la faim.
Depuis la Bretagne, face à l’Atlantique, je repense aux marais devant Bassora l’ivresse de la poudre, à cette guerre qui semblait alors donner un sens à tout. L’Iran a survécu à l’Irak, aux sanctions, aux purges, à lui-même. Il survivra peut-être encore. Rien n’est jamais écrit. Une chose est sûre, le pays est entré dans une zone de turbulence historique où les vieux équilibres ne tiennent plus. Et dans ces moments-là, l’histoire ne demande pas la permission.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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9 réponses à “Souvenirs d’Iran, d’une guerre l’autre”
Tout ce qui est dit ici pour l’Iran , peut être aussi écrit pour l’Algérie: même espoir avec une fin de « colonisation » qui promettait monts et merveilles avec la rente pétrolière, et pour finir prise du pouvoir par des caciques qui détruisent le pays à leurs seuls intérêts
Très bon texte…..
Je me souviens de ces malheureux événements année 1979…jeunes,la chute du shash nous avait beacoup affectés et rien ne va mieux ….
Bonjour,
Quel romantisme pour cacher la sentence : « les perdants ont toujours tort » et légitimer ainsi la loi du plus fort. Nous sommes tous gênés par ce qui se passe là-bas, et pour bien des raisons. Je me pose toutefois une question plus personnelle désormais que je vous lis régulièrement : comment de toutes ces idées romantiques, vous en êtes arrivé, désabusé, à soutenir les usa, même par défaut ?
Cdt.
M.D
Votre lecture me prête une allégeance que je n’ai jamais revendiquée. Je ne défends pas les États-Unis comme on défend une patrie, ni même comme on soutient un allié. Je constate simplement qu’un gouvernement américain, pour la première fois depuis longtemps, nomme des réalités que d’autres se refusent à voir ou feignent d’ignorer, au premier rang desquelles la question migratoire et ses effets de dissolution sur les peuples européens. Il ne s’agit ni de romantisme ni de cynisme, encore moins d’une apologie de la loi du plus fort, expression paresseuse qui dispense trop souvent de penser le tragique de l’histoire.
Mon désenchantement n’est pas un ralliement. Il est le fruit d’une observation froide. Lorsque j’entends un dirigeant américain reprendre, fût-ce pour ses propres intérêts, un vocabulaire de continuité, de frontières, de peuple, de destin collectif, je note une convergence objective avec certaines de mes préoccupations. Je ne confonds pas convergence et adhésion. Les intérêts américains ne sont pas les miens, pas plus aujourd’hui qu’hier. Ils demeurent, par nature, étrangers à toute ambition européenne authentique.
Vous évoquez la gêne que suscitent les événements en cours, elle est réelle, partagée, et nul ne s’en lave les mains. Encore faut-il distinguer le malaise moral de l’analyse politique. Je remarque simplement que ce discours identitaire, honni en Europe, ne vient ni de Moscou ni des chancelleries européennes, engourdies dans leur catéchisme juridique et humanitaire, il vient de Washington. Ce paradoxe mérite d’être relevé, non célébré.
Je n’ai jamais cru que les perdants aient toujours tort. Je sais seulement que les peuples qui refusent de nommer ce qui les menace finissent par perdre sans même comprendre pourquoi. Mon propos s’inscrit là, dans cette ligne de crête inconfortable entre lucidité et fidélité à soi-même. Ce n’est ni un chant d’amour pour l’Amérique ni une abdication de l’esprit critique, c’est un constat, austère, peut-être dérangeant, mais nécessaire.
Entre nous…qui a tout fait pour bousiller le régime du SHAH et le SHAH qui voulait garder son indépendance et celle de l’IRAN face à une puissance satanique PUTAINRITAINE??? Euh des ordures qualifié de…C.I.A. ces crevures yankees ont semé leur MERDE partout par où ils sont passés en ce bas monde! Pouritains, Evangélistes les crevures du protestantisme.
Jeunesse, si tu savais ! Vieillesse, si tu pouvais… Depuis la nuit des temps.
Triste, infiniment triste.
Dans les années 70 à Rennes j’avais acheté un coran joliment enluminé rien que pour embêter les copines gauchistes qui défilaient pour dénoncer la Shavak de l’horrible despote Pahlavi. En leur citant les passages pas du tout féministes (par ex. S4 V34). Ce qui m’a familiarisé très tôt avec cette religion. Il vous manquait sans doute, cher Balbino, la connaissance de ce livre et des hadîts .Mutadis mutandis, il en était de même pour tous ceux qui adoraient Marx et ses prophètes. AMDG!
« Lorsque j’entends un dirigeant américain reprendre, fût-ce pour ses propres intérêts, un vocabulaire de continuité, de frontières, de peuple, de destin collectif, je note une convergence objective avec certaines de mes préoccupations »
Les Mollahs de l’iran tiennent le même discours.
Cdt.
M.D