Cuba, l’île qui se vide sous nos yeux

Il arrive, plus rarement qu’on ne le croit, qu’un grand journal de gauche consente à regarder le réel sans fard, sans le plier aux dogmes qui lui servent d’ordinaire de lunettes. L’enquête récente publiée par The Guardian, signée par Andrei Netto, avec le soutien d’une fondation de la galaxie de George Soros, appartient à cette catégorie devenue presque marginale. Le travail est long, précis, solidement documenté, nourri de chiffres, de récits et de visages. Il ne cherche ni à disculper le régime cubain au nom d’un anti-impérialisme réflexe, ni à réduire la tragédie de l’île à une fable simpliste sur l’embargo américain. Cette honnêteté intellectuelle, devenue rare dans la presse occidentale relai de la bien-pensance, mérite d’être soulignée, tant elle tranche avec les automatismes idéologiques habituels.

Le contexte international dans lequel s’inscrit cette enquête n’est pas indifférent. L’activisme tous azimuts de Donald Trump, qu’il s’agisse de la pression accrue exercée sur le Venezuela, de l’opération spectaculaire visant Nicolás Maduro, ou des tensions ouvertes avec l’Union européenne au sujet du Groenland, donne l’illusion d’un monde en mouvement permanent. En réalité, comme le montre Andrei Netto, cette agitation agit à Cuba comme un révélateur brutal. L’île apparaît moins comme un enjeu stratégique central que comme un corps épuisé, exposé, vulnérable, pris dans une recomposition caribéenne qui la dépasse largement. Le journaliste parle d’une « polycrise ». Le terme n’est ni excessif ni journalistique, il est descriptif.

J’ai visité Cuba il y a une dizaine d’années. La situation était déjà précaire, mais elle n’avait rien de cette décomposition avancée que décrit aujourd’hui le Guardian. Logé chez l’habitant à La Havane, j’avais découvert une société pauvre mais encore vivante, soutenue par des solidarités informelles, une débrouille ingénieuse, une capacité d’adaptation presque admirable. Nous marchions beaucoup, utilisions les taxis locaux, fréquentions les marchés libres, ces zones grises où les paysans vendaient hors des circuits officiels. Le double système monétaire, dollars pour les touristes, pesos pour les Cubains, produisait déjà une injustice flagrante, mais la ville respirait encore, marchait, parlait.

La lecture de l’enquête donne le sentiment que ce monde-là a disparu. Les rues sont désormais encombrées d’ordures faute de collecte, les coupures d’électricité s’éternisent, les étagères restent vides. Selon les chiffres rapportés par Andrei Netto, près d’un quart de la population aurait quitté l’île en quatre ans. Ce n’est plus une émigration, c’est une saignée. Les jeunes, les diplômés, les femmes en âge de procréer partent. L’île se vide de sa substance humaine, et avec elle de toute perspective de redressement rapide.

Ce qui frappe dans ce travail, c’est la manière dont l’émigration est décrite non comme un acte politique, mais comme une stratégie de survie. Les témoignages abondent. Des ingénieurs devenus chauffeurs informels, des médecins réduits à vendre des services de fortune, le temps de réunir l’argent nécessaire au départ. Une phrase revient, glaçante, rapportée par le journaliste, « je pars, je n’aurai pas d’enfants ». Le refus de la descendance devient l’ultime lucidité face à un avenir bouché, la forme la plus radicale du désespoir.

L’un des grands mérites de l’enquête d’Andrei Netto est d’éviter le confort intellectuel. L’embargo américain est décrit comme un facteur lourd, ancien, structurant, notamment en matière d’accès au crédit et aux importations. Il est indéniable qu’il aggrave les pénuries et asphyxie l’économie. Pourtant, il n’est jamais présenté comme l’unique cause. La responsabilité d’un modèle économique figé, incapable de se réformer, obsédé par le contrôle et la rente touristique, est posée avec clarté. Cette approche équilibrée, presque étrangère aux réflexes habituels de la presse progressiste, confère au texte sa force et sa crédibilité.

À cette crise économique et sociale s’ajoute une transformation plus silencieuse, que j’avais déjà perçue lors de mon séjour, et que l’exode massif accentue aujourd’hui. La composition humaine de l’île change. La population d’origine européenne a massivement quitté Cuba, tandis que la seule structure où subsiste une forte présence blanche demeure le Parti communiste lui-même. Il suffit d’observer les photographies des réunions officielles pour mesurer le contraste avec la rue. Cette évolution n’est pas anecdotique. Elle affecte la transmission des compétences techniques, la continuité administrative, la capacité productive, bref tout ce qui permet à une société de se projeter dans la durée.

Je me souviens aussi de ce sentiment de sécurité presque irréel que j’éprouvais alors, y compris dans des quartiers entièrement habités par des Cubains noirs. Le contraste avec les États-Unis était frappant. Un ami diplomate espagnol m’avait raconté la question de son jeune fils après un séjour à New York, « papa, pourquoi ici les Noirs sont méchants ? ». L’enfant ne faisait que traduire une atmosphère, un climat de tension propre à la société nord-américaine, largement absent du monde hispano-américain. Cuba, malgré la misère, conservait encore cette capacité au contact, à la conversation, à la coexistence quotidienne. Rien ne dit que cette fragile harmonie survivra à l’effondrement en cours.

Il n’est pas inutile, à la lumière de ce tableau, de rappeler un fait historique que l’oubli arrange toujours les puissants. Cuba fut longtemps, comme le Groenland aujourd’hui, un territoire ultramarin européen doté d’une large autonomie, intégré au monde espagnol non comme une simple colonie d’exploitation, mais comme une province d’outre-mer, avec ses droits, ses institutions et sa continuité historique. Son arrachement au giron européen, à l’issue de la guerre hispano-américaine de 1898, releva d’un prétexte humanitaire commode et d’une guerre impérialiste assumée, destinée à faire basculer l’île dans l’orbite du pouvoir nord-américain. Les Cubains, Espagnols de plein exercice la veille, devinrent alors des habitants périphériques d’un empire nouveau, des citoyens de seconde zone de l’espace américain, à l’image des Portoricains. Cette dégradation statutaire, cette sortie forcée de l’Europe suivie d’une intégration subalterne au monde atlantique dominé par Washington, constitue une expérience historique dont on mesure aujourd’hui les effets différés. Elle devrait résonner comme un avertissement salutaire pour les Groenlandais, sommés à leur tour de croire qu’un changement de tutelle, fût-il drapé dans le langage du progrès et de la prospérité, ne comporte ni coût ni perte.

L’enquête du Guardian rappelle enfin un point essentiel. Le régime cubain ne tient plus par adhésion, ni même par conviction, mais par inertie et par peur. Les protestations de 2021 ont montré que le seuil de la résignation pouvait être franchi. La répression qui suivit a refermé la parenthèse. Depuis, le pays ne se soulève plus, il se vide. Comme l’écrivait Oswald Spengler, les civilisations ne meurent pas dans le fracas, mais dans l’épuisement. La forme subsiste, l’âme se retire.

Il serait imprudent d’annoncer la transformation inéluctable de Cuba en un nouvel Haïti. L’histoire ne se répète jamais à l’identique. Pourtant, la lecture attentive du travail d’Andrei Netto conduit à une conclusion sombre. L’île est entrée dans une phase terminale de son cycle, non par explosion révolutionnaire, mais par dessiccation humaine. Et c’est peut-être là, plus encore que dans les slogans et les ruines, que se joue le véritable drame cubain.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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Photo d’illustration : DR

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12 réponses à “Cuba, l’île qui se vide sous nos yeux”

  1. JACQUES dit :

    Texte superbement écrit. Rien à ajouter d’autant que je ne connais Cuba, que par les médias, pas toujours objectifs.

  2. JACQUES dit :

    J’aimerais ajouter à mon précédent commentaire, que c’est extrêmement triste, et je demande aux gauchistes,ce qu’ils disent pour justifier qu’un quart de la population cubaine ait quitté l’île si paradisiaque à vivre, en si peu de temps ?!

  3. sudtou37 dit :

    Bel article qui permet à un inculte comme moi de mieux saisir la situation cubaine

  4. yti59 dit :

    Cuba est un grand pays avec un potentiel énorme, une fois libéré de l’étranglement des sanctions (plus de 60 ans, alors qu’il n’est plus une menace pour quiconque depuis longtemps).Et de la dictature bien sûr. Et il est pluri ethnique contrairement à Haiti.

  5. Yves Eugenson le Scour dit :

    Un relais et non « relai »… De la part d un prote qui te salue, Balbino, depuis son fjord, apres des decennies…

  6. Jotglars 66 dit :

    Et pourtant notre merluchon est en admiration devant ce pays exsangue !

  7. RoseMarine dit :

    The guardian a signé avec Soros?
    La carpe et le lapin.
    😂😂😂
    Et vous trouvez cela bien?
    Soros, c’est le Maidan, c’est la guerre en Ukraine, ce sont les nazis…

  8. gaudete dit :

    merluchon est en extase devant tout ce qui réduit l’homme en esclavage surtout si les esclavagistes sont gauchiasses jusqu’au bout des ongles. Quand on a que le CHE à la bouche alors que ce type n’était rien de moins qu’un boucher sanguinaire ça en dit long sur l’intelligence révolutionnaire de ce troskyte de pacotille amateur du sang des autres. Il ne faut pas oublier que Merluchon a aussi une passion pour Robespierre et ses copains qui pour la grande majorité ont fini sous la guillotine qu’ils aimaient tant puisqu’ils décapitaient tous ceux qui ne pensaient pas comme eux. Aujourd’hui la meute traite d’extrême-droite tous ceux qui ne pensent pas comme eux alors que ces tocards ne sont pas autre chose que des fascistes et des nazillons en puissance

  9. Elisabeth L dit :

    Très intéressant l article sur Cuba ! J y avais fait un reportage pour un magazine français en 2002 même impression de famine mais grande gentillesse de la population ! On coupait déjà l électricité des malheureux en périphérie pour la donner aux hôtels ou on avait à peine de quoi manger mais la santé et l école semblaient fonctionner ! Les jeunes filles se prostituaient parfois pour rapporter de l argent pour l exil!
    Quelle faillite mais la gauche est muette comme d’hab

  10. Balbino dit :

    Au temps pour moi, relais et non pas relai.
    Merci Yves.

  11. Michel dit :

    Petite hypothèse fantasque : ici la gouvernance de Cuba était complice avec les USA (sans nommer quiconque) ?
    Une fois la population de Cuba quasiment disparue, les USA prennent possession de ce territoire de la même façon que le Groenland, « pour leur sécurité ».
    N’étant ni analyste ni historien je ne pourrai apporter aucun argument à ma fantaisie.

  12. Joris dit :

    L’idéal aurait été d’interviewer plusieurs cubains pour avoir de la nuance peut-être (ou pas), mais bon, on a la perception qu’on a, en tant que « bon » Français… Moi aussi touriste à Cuba, mais pas du tout la même vision. Pardon désolé.

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