Le reflux américain et l’heure de vérité européenne

Je me suis promené sur la plage de Lechiagat pour observer la mise en place d’une pompe à haut débit destinée à vider l’étang derrière le cordon dunaire, gonflé à l’excès par les pluies récentes. Le sable était lourd, la mer basse encore nerveuse, et l’on voyait les hommes s’affairer autour de cette mécanique provisoire, une grosse boîte orange, comme on s’organise autour d’un remède d’urgence. Ce bout de côte, jadis ignoré, attire désormais les télévisions, venues commenter la défense contre l’avancée de la mer, les digues, les solutions techniques, la lutte de l’homme contre l’élément. Tout cela avait des airs de répétition générale, de scène locale annonçant un désordre plus vaste. C’est avec cette image, celle d’un continent qui pompe pour retarder l’inondation, que je me suis replongé, au retour, dans la lecture du rapport annuel de la défense des États-Unis.

Le document, austère et massif, n’a rien d’un pamphlet. Il ne contient ni menace ouverte, ni mépris explicite. Il est plus inquiétant que cela. Il est calme, méthodique, presque indifférent. Il acte. Ce que ce texte dit de l’Europe, il ne le dit jamais frontalement, et c’est précisément ce qui le rend précieux pour qui sait lire entre les lignes. Il marque une rupture profonde avec le cadre politique et militaire installé sur notre continent depuis 1945, non comme une trahison, mais comme la conséquence logique d’un monde qui s’est déplacé.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe vit sous un régime singulier, celui d’une souveraineté différée. La protection militaire américaine a permis la reconstruction, la prospérité, puis l’abandon progressif de toute pensée stratégique autonome. Nous avons confondu la paix avec la délégation, la sécurité avec l’habitude, l’alliance avec la dépendance. Le parapluie américain est devenu un climat, puis un paysage, enfin une nature. Le rapport américain de 2026 rompt avec cette illusion. Il ne la dénonce pas, il la rend caduque.

Ce texte établit une hiérarchie claire des priorités américaines. La première est la défense du territoire des États-Unis. La seconde est la confrontation stratégique avec la Chine dans l’Indo-Pacifique. L’Europe, dans cette cartographie mentale, devient un théâtre secondaire, non négligeable mais non décisif. La Russie y est décrite comme une puissance perturbatrice, dangereuse, mais structurellement incapable de dominer un continent européen uni et organisé. Cette phrase, anodine en apparence, est un coup de scalpel. Elle signifie que, du point de vue de Washington, la sécurité de l’Europe relève désormais d’une responsabilité européenne.

Il y a là une rupture anthropologique. L’ordre de 1945 reposait sur une communauté de destin, réelle ou supposée, entre l’Amérique et l’Europe occidentale. Cet ordre est remplacé par une logique transactionnelle, conditionnelle, hiérarchisée. Les alliances ne sont plus des héritages, ce sont des instruments. Les engagements ne sont plus moraux, ils sont réversibles. Les États-Unis ne quittent pas l’Europe, ils s’en désengagent mentalement. Ils considèrent qu’elle doit tenir seule sa ligne de rivage, comme ces pompes que l’on installe à Lechiagat pour contenir la montée de l’eau.

Du point de vue américain, cette évolution est rationnelle. Un empire ne peut être partout à la fois. La Chine est identifiée comme l’adversaire structurant du siècle, celui qui combine masse démographique, ambition technologique et projet civilisationnel. Face à cela, l’Europe apparaît comme un espace stabilisé, riche, vieillissant, suffisamment puissant pour se défendre, à condition de le vouloir. Le rapport le dit presque malgré lui, en soulignant le poids économique cumulé des États européens, leur population, leur base industrielle potentielle. Ce n’est pas l’impuissance européenne qui justifie la tutelle américaine, c’est l’absence de volonté.

Ce constat est, pour nous, d’une portée considérable. Il signifie que la dépendance stratégique européenne n’est plus seulement humiliante, elle devient dangereuse. Continuer à déléguer notre sécurité à une puissance dont les intérêts se déplacent, c’est accepter d’être entraînés dans des conflits qui ne sont pas les nôtres, ou abandonnés dans ceux qui le seraient. L’Ukraine plane sur ce texte comme une ombre portée, celle d’un conflit européen soutenu, mais non porté, par les États-Unis. L’aide existe, l’engagement est réel, la direction stratégique, elle, est attendue de l’Europe.

Le rapport insiste également sur un point que nos débats publics évitent soigneusement, la base industrielle de défense. Les États-Unis ont compris que la guerre moderne est d’abord une affaire de production, de chaînes logistiques, de capacités industrielles durables. Ils réorganisent la leur, la nationalisent, la protègent, parfois au détriment de leurs alliés. C’est un signal clair. Une autonomie militaire sans autonomie industrielle est une fiction. Une armée sans usines est un décor de théâtre.

Ce texte américain, en cela, est un miroir impitoyable. Il nous renvoie notre propre inconséquence. Nous avons accepté de vivre dans un monde où la norme, le droit et le marché remplaçaient la puissance, où l’histoire était tenue pour close, où la guerre devenait un objet moral plutôt qu’un fait politique. Carl Schmitt rappelait que le politique commence avec la distinction de l’ami et de l’ennemi. L’Europe a voulu abolir cette distinction, les autres s’en sont chargés pour elle.

Il ne s’agit pas ici de plaider pour une rupture avec les États-Unis. Il s’agit de comprendre que l’alliance n’a de sens qu’entre puissances adultes. Une Europe stratégiquement indépendante ne serait pas anti-américaine, elle serait audible. Elle ne serait pas un fardeau, mais un partenaire. Elle ne serait pas un espace, mais un acteur. L’indépendance stratégique européenne n’est pas un caprice idéologique, c’est la condition de notre survie politique dans un monde redevenu tragique.

En lisant ce rapport, on comprend que l’ordre ancien est terminé sans que le nouveau soit encore né. L’Europe se trouve dans cet entre-deux dangereux que décrivait Gramsci, où surgissent les monstres. Elle peut choisir de continuer à pomper, à colmater, à retarder, ou bien accepter que la mer monte et refonder ses digues. Cela implique une doctrine commune, une industrie intégrée, une capacité de décision souveraine, y compris sur les questions ultimes de dissuasion. Cela implique aussi un effort moral, celui de renouer avec l’idée de puissance sans la confondre avec la brutalité.

La Chine, dans le rapport américain, apparaît comme l’horizon structurant. Pour l’Europe, elle devrait être un révélateur. Pékin a cru pouvoir acheter le temps par la croissance et le contrôle. L’Europe a cru pouvoir l’acheter par le droit et le commerce. Deux illusions différentes, un même refus d’affronter le réel.

À Lechiagat, la pompe fonctionne, pour l’instant. Elle n’a rien à voir avec la mer ni avec les récits anxieux de l’avancée des eaux. Elle sert seulement à évacuer un surplus d’eau douce, apporté par des pluies trop abondantes, qui ont fait déborder les lagunes dunaires et perturbé le fonctionnement de la station d’épuration. Un dispositif provisoire, modeste, destiné non à conjurer un destin, mais à rétablir un équilibre local momentanément rompu. On n’y combat pas l’océan, on corrige une saturation.

Les rapports stratégiques ne remplissent pas la même fonction. Ils ne corrigent rien. Ils ne pompent pas l’eau. Ils constatent. Ils enregistrent le sens du courant, la direction prise par le monde, et laissent à ceux qui les lisent la responsabilité d’en tirer les conséquences. La marée dont ils parlent n’est pas celle des lagunes, mais celle de l’histoire.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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