L’exploration de l’océan profond franchit un cap décisif. Le 11 janvier dernier, au nord des Antilles, deux flotteurs Argo Deep-6000 développés par Ifremer ont réalisé avec succès leurs premières plongées autonomes jusqu’à 6 000 mètres de profondeur. Pour la première fois, des données continues et inédites ont été transmises depuis les abysses, ouvrant un nouveau champ d’observation sur les mécanismes profonds de l’océan mondial.
Depuis leur déploiement, chacun de ces deux prototypes a accompli cinq cycles complets de plongée et de remontée, selon un rythme d’environ dix jours par cycle. À chaque remontée en surface, les flotteurs transmettent par satellite les mesures collectées à grande profondeur vers les équipes scientifiques à terre. La France devient ainsi le troisième pays au monde, après les États-Unis et la Chine, à disposer de profileurs Argo capables d’atteindre de telles profondeurs.
Ces nouveaux instruments s’inscrivent dans le cadre du programme international Argo, qui constitue aujourd’hui le premier réseau mondial d’observation de l’océan. Lancé en 2000, Argo repose sur une flotte d’environ 4 000 profileurs autonomes, disséminés sur l’ensemble des bassins océaniques et fournissant des données en accès libre, utilisées par la communauté scientifique internationale pour l’étude et la modélisation du climat.
Jusqu’à présent, la majorité de ces flotteurs mesurait les propriétés de l’océan jusqu’à 2 000 mètres, certains modèles atteignant 4 000 mètres. Les Argo Deep-6000 permettent désormais de couvrir près de 98 % du volume total de l’océan mondial, en incluant les zones abyssales longtemps restées hors de portée des observations systématiques.
Concrètement, ces profileurs de nouvelle génération mesurent en temps réel la température, la salinité, l’oxygène dissous et la pression jusqu’à 6 000 mètres de profondeur. Ces paramètres sont essentiels pour comprendre l’évolution physique et biogéochimique de l’océan, mais aussi pour évaluer le rôle des grandes profondeurs dans le stockage de la chaleur et du carbone.
Selon l’Ifremer, environ 10 % du réchauffement total de l’océan se situe sous les 2 000 mètres de profondeur. Les rares données disponibles indiquent même un signal marqué de réchauffement sous les 4 000 mètres, notamment dans l’océan Austral, signal qui commence à se propager vers les océans Pacifique, Atlantique et Indien. Disposer de mesures régulières et homogènes à ces profondeurs devient donc un enjeu central pour suivre l’évolution temporelle de ce réchauffement et sa diffusion spatiale dans les masses d’eau les plus profondes.
Les données recueillies par Argo Deep-6000 permettront également d’affiner l’estimation de la contribution des zones abyssales à l’élévation du niveau de la mer. L’expansion thermique des eaux profondes reste en effet encore mal quantifiée, faute d’observations suffisantes.
Au-delà de l’enjeu scientifique, le développement de ces flotteurs représente un défi technologique majeur. À 6 000 mètres de profondeur, la pression exercée par la colonne d’eau dépasse 600 bars, imposant des contraintes extrêmes sur les matériaux et les systèmes embarqués. Pour y répondre, les ingénieurs de l’Ifremer ont opté pour un matériau composite, jugé plus adapté que le titane dans ce contexte précis. Chaque flotteur pèse environ 40 kilogrammes, soit le double d’un flotteur Argo classique, afin de garantir sa résistance mécanique.
L’un des principaux défis a consisté à concevoir un système capable de résister durablement à ces pressions, tout en restant autonome en énergie pendant plusieurs années. Les Argo Deep-6000 sont conçus pour fonctionner jusqu’à sept ans, en enchaînant des cycles de plongée et de remontée tous les dix jours, avec un coût de fabrication maîtrisé afin de permettre un déploiement à grande échelle.
Les deux premiers prototypes ont été mis à l’eau depuis un voilier affrété par la société OCEOPS, spécialisée dans les campagnes scientifiques à la voile. Largués à l’aplomb d’une fosse océanique située à trois jours de navigation au nord des Antilles, ils ont ensuite opéré de manière entièrement autonome.
À l’horizon 2028, la flotte française de profileurs Argo devrait compter 30 flotteurs capables de plonger à 6 000 mètres, principalement déployés en Atlantique Nord. Ils viendront compléter les 270 flotteurs français déjà opérationnels, capables d’atteindre 2 000 ou 4 000 mètres. À titre de comparaison, les États-Unis exploitent déjà plus d’une centaine de profileurs Argo 6 000 mètres, tandis que la Chine en opère une trentaine.
Le développement et la fabrication des deux prototypes Argo Deep-6000 ont été assurés par les équipes de l’unité Recherches et Développements Technologiques de l’Ifremer, basée à Plouzané, en partenariat avec nke Instrumentation, qui a conçu le cœur électronique et le logiciel embarqué. La production en série et l’industrialisation des futurs flotteurs seront également confiées à l’entreprise, implantée à Hennebont.
Le financement de ces travaux s’inscrit dans le cadre du projet PIANO (Plan d’Investissement Argo : Nouvelles Observations) du Plan d’Investissement Exceptionnel de l’Ifremer, ainsi que du projet Equipex+ Argo-2030. Les données collectées seront stockées et mises à disposition via le supercalculateur Datarmor, l’un des deux serveurs mondiaux de collecte des données Argo, aux côtés du National Oceanographic Data Center américain.
Avec Argo Deep-6000, l’observation de l’océan entre ainsi dans une nouvelle ère, en intégrant enfin les abysses dans le suivi continu du système climatique. Un pas décisif pour mieux comprendre un milieu encore largement méconnu, mais dont l’influence sur l’équilibre global de la planète est désormais incontestable.
Illustration : Ifremer, Guillaume LE PROVOST
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