Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.
La fille au linceul
C’était aux environs de Morlaix, dans un endroit dont je ne sais plus le nom. Il y avait là une auberge tenue par un homme et sa femme. Comme domestique, ils n’avaient qu’une jeune servante, fille de joyeuse humeur, prompte à rire et à se moquer.
Un soir, deux jeunes hommes de la contrée vinrent s’attabler à l’auberge. Ils invitèrent à boire avec eux l’hôtelier, sa femme et la servante.
On causa d’abord, comme entre gens de connaissance, puis quelqu’un proposa une partie de cartes, qui fut acceptée.
Quand on joue, le temps passe vite.
Les deux jeunes gens furent désagréablement surpris d’entendre tout à coup sonner onze heures. Ils avaient bien une lieue de chemin à faire pour rentrer chez eux, et mauvaise route.
— Sapristi ! dit l’un d’eux, nous allons nous trouver dehors à une heure peu chrétienne… Qu’en penses-tu, Jacques ?
— Oui, Fanch, répondit l’autre, il n’est pas bon de battre les sentiers, à pareille heure. Pour ma part, je ne suis pas rassuré du tout.
— Eh bien ! intervint l’aubergiste, pourquoi ne restez-vous pas coucher ?
La servante de se récrier aussitôt. Elle ne se souciait probablement pas d’avoir encore à dresser un lit, avant de gagner le sien.
— Je voudrais bien voir pareille chose ! dit-elle, sur un ton de moquerie acerbe. Comment ! vous êtes à deux, vous êtes l’un et l’autre à la fleur de l’âge, vous avez la mine prospère, le poing robuste, et vous n’osez voyager de nuit !… En vérité, vous avez eu, jusqu’à ce jour, la réputation d’être les plus fiers du pays à la lutte, mais je vois bien maintenant que vous n’en avez que la réputation.
— À la lutte, repartit Jacques, on se mesure avec des vivants. Ceux-là, je ne les crains pas.
— C’est donc des morts que vous avez peur ? Vous nous la baillez belle ! Soyez tranquilles ! Les morts sont bien où ils sont. Ce n’est pas eux qui viendront vous chercher chicane.
— Cela s’est vu plus d’une fois, dit Fanch.
— Oui, dans les histoires de commères !
— Ne parlez pas ainsi, Katic, prononça la cabaretière, que l’incrédulité de sa servante scandalisait. Vous nous porteriez malheur.
— Moi ! reprit la jeune fille, grâce à Dieu, je n’ai pas de ces peurs stupides. Je marcherais dans un cimetière avec autant d’assurance que sur un grand chemin, et à toute heure de nuit aussi bien que de jour.
Les deux jeunes hommes s’exclamèrent d’une commune voix :
— Cela se dit, mais quand il s’agit de le faire !…
— Tout de suite, si vous voulez ! riposta Katic dont l’amour-propre était piqué. Tenez, le cimetière n’est pas loin, puisqu’il n’y a que la route à traverser. Gageons que je fais trois fois le tour de l’église, en chantant et sans presser le pas.
— Malheureuse ! dit la cabaretière, vous voulez donc tenter l’Ankou ?
— Non, je veux simplement montrer à ces deux imbéciles que moi, qui ne suis qu’une femme, j’ai plus de « tempérament » qu’eux.
— Nous tenons le pari, répondirent Jacques et Fanch, peu flattés de se voir traiter ainsi d’imbéciles. Nous tenons le pari, quoi qu’il advienne.
— Suivez-moi donc, tous. Vous resterez sur les marches de l’échalier du cimetière. De là, vous jugerez, et il n’y aura pas de tricherie possible.
— Pour moi, je ne sortirai point, dit la cabaretière. Ce que vous allez faire est contre la loi de Dieu.
Son mari, lui, accompagna les deux jeunes hommes. Tous trois grimpèrent les marches de l’échalier qui menait au cimetière, et ils demeurèrent là, en dehors, tandis que Katic la servante franchissait l’échalier et s’acheminait vers l’église par l’allée de sable, entre les tombes.
Dans la nuit claire, la lune montait.
Arrivée près de l’église, Katic se mit à en faire le tour, en marchant du pas des gens dans une procession. On entendait sa voix, pure et fraîche comme une eau de source, qui chantait le joli cantique :
(Nous vous saluons, Reine des Anges).
Elle fit ainsi le tour de l’église une première fois, puis une seconde.
L’aubergiste dit aux jeunes hommes :
— Elle a désormais gagné son pari. Allons boire une chopine, en attendant qu’elle revienne.
Ils rentrèrent à l’auberge.
Katic cependant commençait le troisième tour. Comme elle passait devant le porche, elle vit la porte de front[141] large ouverte. Elle glissa un coup d’œil dans l’intérieur de l’église. Le catafalque était au milieu de la nef, ainsi qu’aux jours d’enterrement ou de messe funèbre, et sur le catafalque un linceul était étendu. À l’entour, les cierges brûlaient, dans les grands chandeliers d’argent.
Katic pensa aussitôt :
— Jacques et Fanch, dépités, ont imaginé de me faire peur. Ils ont allumé les cierges et jeté un drap blanc sur le catafalque.
La voilà de prendre le drap, d’achever son tour, et de revenir à l’auberge.
— Tenez, dit-elle, je vous rapporte votre drap. Je ne suis pas aussi facile à épouvanter qu’un moineau.
L’aubergiste et les deux jeunes hommes se regardèrent entre eux, persuadés que Katic avait perdu la tête.
— Oh ! ne faites pas les étonnés, reprit-elle. C’est vous qui avez jeté ce drap sur le catafalque et c’est vous aussi qui avez allumé les cierges. On ne m’attrape pas avec de la glu.
— Katic, dit l’aubergiste, non seulement nous n’avons pas été à l’église, mais nous ne sommes même pas entrés au cimetière.
— Vous verrez que ceci tournera mal ! fit, de son lit, la maîtresse de la maison qui était allée se coucher. Couchez-vous près de moi, Katic, et demain, si vous m’en croyez, vous vous rendrez au confessionnal.
L’aubergiste emmena les deux jeunes hommes dans sa chambre ; Katic partagea le lit de sa maîtresse.
Elles ne dormirent ni l’une, ni l’autre. Chaque fois que Katic essayait de tirer les draps à elle, des mains invisibles la découvraient. Elle commençait à regretter son équipée. Elle attendait le jour avec impatience. Dès qu’il parut, elle se leva et courut à l’église. Le recteur était dans la sacristie, en train de revêtir son aube pour la première messe.
— Monsieur le recteur, supplia-t-elle, veuillez me confesser sur-le-champ.
Le prêtre la fit agenouiller dans la sacristie même. Elle lui confia, sans omettre aucun détail, tous les événements de la nuit.
— À quelle heure, ma fille, demanda-t-il, avez-vous remarqué que le porche était ouvert ?
— Il pouvait être minuit, ou proche.
— Trouvez-vous donc au même lieu, ce soir, à minuit. Vous rapporterez le linceul, et vous aurez soin de vous munir d’une aiguille et d’une pelote de gros fil. Vous étendrez le linceul sur le catafalque…
— Je n’oserai jamais, monsieur le recteur.
— Il le faut, ma fille. Vous verrez un mort s’allonger sur le linceul…
— Oh !
— Vous l’y envelopperez aussitôt et vous l’y coudrez.
— Je n’oserai jamais, Monsieur le recteur. J’aime mieux mourir.
— Ne dites pas cela, Katic. Si vous mouriez maintenant, vous seriez damnée. Il ne fallait pas oser hier, vous n’auriez pas à oser aujourd’hui. D’ailleurs, prenez courage, vous ne serez pas seule, je vous assisterai.
— Merci, monsieur le recteur !
— Vous tâcherez de coudre très vite, très vite. Quand il ne vous restera plus que trois ou quatre coutures à faire, vous direz assez haut pour que je vous entende : « J’ai fini ! » N’oubliez pas cette recommandation, c’est essentiel.
— Je vous obéirai de point en point, Monsieur le recteur.
Un peu avant minuit, Katic était dans l’église. Comme la veille, le catafalque occupait le milieu de la nef, et, dans les grands chandeliers d’argent, les cierges se consumaient.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura la pauvre fille, donnez-moi force et courage.
Elle déplia le drap qu’elle rapportait et le disposa proprement sur le catafalque.
Alors seulement elle s’aperçut que ce drap était vieux, qu’il sentait le moisi et que des vers serpentaient en guise de fils dans la trame.
Il ne fut pas plutôt déployé que Katic vit venir un cadavre à demi pourri. Elle le vit se hisser jusqu’à la plate-forme du catafalque et se coucher dans le linceul.
Katic de relever les coins de la toile, et de coudre, de coudre.
Le recteur était là, enfermé dans son confessionnal, qui attendait.
Il demandait de temps en temps :
— Approchez-vous de la fin, Katic ?
— Pas encore, répondait-elle. Tout à coup elle s’écria :
— J’ai fini !
— Dieu vous fasse paix ! prononça le prêtre. Et il s’esquiva de l’église.
Sur le seuil, il se retourna et dit :
— Maintenant c’est à vous et au mort de vous expliquer seule à seul.
Il est dans l’ordre que le jour se lève, même sur les pires choses. Lorsque, le lendemain matin, le bedeau vint sonner l’Angélus, il trouva le catafalque au milieu de la nef, quoiqu’il fût certain de l’avoir rangé la veille, dans un des bas-côtés. À l’entour gisaient épars les membres en lambeaux d’un pauvre jeune corps. Les dalles étaient maculées de sang. Il en avait jailli des éclaboussures jusque sur les chapiteaux des piliers.
Le bedeau courut au presbytère. Il conta au recteur ce qu’il venait de voir.
— Dieu soit loué ! dit le prêtre. Allez annoncer à ses patrons que Katic est morte, mais en même temps affirmez-leur de ma part qu’elle est sauvée[142].
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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