Je suis assis à l’arrêt d’autobus, face au vaste bâtiment du ministère de la Défense argentin, le vieil Edificio Libertador qui, depuis les années de fer et de braise, regarde Buenos Aires comme une forteresse mélancolique. Les autobus passent en soufflant, la lumière est blanche, presque crue, et sur mon téléphone défilent les commentaires de X, ces gazettes instantanées où chacun, stratège d’occasion, disserte sur l’offensive aérienne israélo-américaine contre l’Iran.
Dans les colonnes du Le Figaro, Gilles Kepel explique que « la page ouverte en 1979 se ferme ». La formule est élégante, elle frappe l’esprit, elle rassure les amateurs de césure historique. Pourtant, je me permets d’en douter. La page ne se referme pas proprement comme un chapitre bien tenu, elle se déchire. Et 1979 est un jalon trop étroit pour embrasser ce qui se joue.
Je suis assez âgé pour me souvenir de 1975. J’étais lycéen, et je revois encore les couvertures de L’Express, où l’on voyait l’hélicoptère américain quitter le toit de Saïgon dans une atmosphère d’apocalypse tropicale. La péninsule indochinoise basculait d’un seul tenant, le Laos, le Cambodge, le Sud-Viêt Nam. Le Portugal, en pleine décomposition révolutionnaire, abandonnait l’Angola et le Mozambique à des guérillas marxistes. À l’époque, l’Occident paraissait au bout du rouleau, réduit à la défensive, frappé d’impuissance morale et militaire. Nous pensions assister à son crépuscule.
Il faut ajouter qu’en 1975, l’Argentine elle-même se trouvait au bord du gouffre. L’inflation galopait, l’autorité de l’État se délitait, et les organisations armées d’extrême gauche, telles les Montoneros ou l’ERP, multipliaient attentats, enlèvements et assassinats ciblés. Les casernes étaient attaquées, des industriels séquestrés, des magistrats exécutés. La spirale de la violence et de la répression alimentait une guerre souterraine. Ce climat d’insécurité chronique, joint à une crise politique profonde, ouvrit la voie au coup d’État de mars 1976. Beaucoup d’Argentins, lassés du chaos, espéraient que l’armée ramènerait l’ordre. L’histoire devait montrer combien ce remède fut lourd de conséquences.
La révolution islamique de 1979, l’arrivée au pouvoir des ayatollahs, la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran, l’échec humiliant de la tentative de sauvetage autorisée par Jimmy Carter, tout cela fut perçu comme l’ultime confirmation d’un déclin irréversible. La puissance américaine semblait frappée au cœur, paralysée. C’est de cette humiliation que naquit l’élection de Ronald Reagan, et c’est dans ce climat qu’il faut replacer la guerre des Malouines, lorsque Londres, piquée au vif, décida qu’elle ne descendrait pas plus bas. Les nations, parfois, se redressent par orgueil.
Cette fois, le doute n’est plus permis. L’ayatollah Ali Khamenei est mort. Les autorités iraniennes ont confirmé son décès après les frappes aériennes conjointes israélo-américaines qui ont visé le complexe où se réunissaient le Guide suprême, le président et le haut commandement militaire. La disparition de celui qui dirigeait la République islamique depuis plus de trois décennies ne relève plus de la rumeur ni de la guerre psychologique, elle constitue un fait accompli dont les conséquences politiques seront considérables.

La singularité de l’opération tient à sa méthode. Non point une campagne indistincte, mais des mois de surveillance, des interceptions patientes, une attente presque clinique du moment où l’ensemble du sommet du régime serait réuni dans une même pièce. Frapper en plein jour, à l’heure où l’on n’attaque d’ordinaire jamais, signifiait que la cible n’était pas une installation militaire, mais une concentration humaine. Ce n’est pas seulement un chef qui a été visé, c’est la confiance interne d’un système.
La riposte iranienne, dispersée, a touché plusieurs pays, suscitant en retour une solidarité régionale inattendue. Une coalition du Golfe, qui n’existait pas la veille, se dessine. Le paradoxe de l’histoire veut que l’acharnement de Téhéran à frapper large ait contribué à l’encercler davantage. Le coup de force, s’il est confirmé dans toute son ampleur, ressemble moins à une bataille qu’à une mise en demeure stratégique.
Ce basculement est une mauvaise nouvelle pour ceux qui espéraient voir émerger un ordre alternatif structuré autour des BRICS. Depuis quelques années, l’on annonçait la fin du dollar, l’avènement d’un système monétaire parallèle, l’ère post-occidentale. La réalité se montre plus âpre. Les Russes découvrent que la Chine peine à convertir son ambition monétaire en instrument crédible, et Pékin constate qu’il ne dispose d’aucun levier efficace pour secourir un partenaire stratégique comme l’Iran lorsqu’il est frappé au cœur.
La question de Taïwan devient dès lors un révélateur. Si la Chine ne profite pas de cette séquence pour tester sa volonté et ses capacités, cela signifiera que sa puissance demeure, pour partie, théorique. L’histoire ne pardonne pas longtemps les occasions manquées. Carl Schmitt rappelait que le politique se définit ultimement par la distinction de l’ami et de l’ennemi. Nous y revenons sans détour, après des décennies d’euphémismes juridiques.
Assis face à l’état-major argentin, je songe que mon pays natal a connu, lui aussi, des heures où les généraux pensaient incarner la souveraineté nationale face à un monde hostile. La leçon fut sévère. Les rapports de force existent, nul ne les abolit par décret, mais ils exigent sang-froid et mesure. Le retour à la géopolitique classique ne signifie pas le chaos permanent, il signifie la fin d’une illusion.
Cette nouvelle époque ouvre aussi une fenêtre pour l’Europe. Depuis 1945, notre continent vit dans l’ombre portée d’un ordre façonné à Washington, dont il a accepté les prémisses intellectuelles autant que les garanties militaires. Cette dépendance n’est pas seulement stratégique, elle est mentale. Elle s’exprime par une tendance à attendre la décision américaine, à se conformer à ses catégories morales, à intérioriser ses priorités. Le réveil brutal du rapport de forces mondial pourrait offrir à l’Europe l’occasion de retrouver une pensée propre, une capacité d’initiative qui ne soit ni mimétique ni plaintive.
Encore faudrait-il qu’elle se libère d’une repentance devenue réflexe, instrumentalisée par ses adversaires pour la maintenir sous les boisseaux. Une civilisation qui passe son temps à s’excuser finit par douter de son droit à exister. L’histoire n’accorde pas de trêve aux consciences fatiguées. Si l’Europe veut peser dans le siècle qui s’ouvre, elle devra regarder le monde tel qu’il est, sans naïveté, sans haine, et sans cette manie de s’auto-flageller qui tient lieu de politique. Comme l’écrivait Oswald Spengler, les cultures meurent moins d’être attaquées que de ne plus croire en leur propre forme.
Assis face à l’état-major, je songe que les illusions meurent toujours plus vite que les nations. L’Occident que l’on disait défait en 1975 s’est relevé. Bâti sur les ruines d’une Europe écrasée sous les bombes, l’ordre de 1945 que l’on croyait intangible se fissure aujourd’hui sous nos yeux. Entre ces deux constats se dessine une leçon simple et sévère : l’histoire ne récompense ni la naïveté ni l’abstraction morale, elle consacre la lucidité et la volonté.
Nous avons voulu croire que la force s’effacerait derrière les procédures, que les institutions suffiraient à discipliner les ambitions, que le commerce rendrait la guerre obsolète. Or le monde revient toujours à ses fondamentaux. Il ne se gouverne pas par des vœux pieux, mais par des équilibres. Ceux qui refusent d’admettre cette permanence ne s’élèvent pas au-dessus de la mêlée, ils s’en excluent.
La disparition de Khamenei n’est pas seulement un événement iranien. Elle marque la fin d’une époque où l’on pensait qu’un régime idéologique pouvait se maintenir indéfiniment derrière le paravent de la dissuasion asymétrique et du théâtre diplomatique. Elle rappelle que la puissance, lorsqu’elle est résolue, reste décisive.
Pour l’Europe, la leçon est plus intime encore. Elle ne pourra éternellement osciller entre la dépendance stratégique et l’auto-accusation morale. Une civilisation qui doute d’elle-même s’affaiblit davantage que sous les coups de ses adversaires. Si elle veut compter dans le siècle qui s’ouvre, elle devra regarder le monde sans fard, renouer avec le sens du tragique et consentir à la réalité des rapports de force. Le reste n’est que littérature diplomatique.
Balbino Katz
Envoyé spécial en Argentine
[email protected]
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.
Une réponse à “Israël, Iran, Amérique : chronique d’un basculement stratégique”
En tous les cas bon débarra, que l`Islam s`auto-écrasent mutuellement, Chiites/sunittes qu`ils s`aident à rejoindre leur Allah… pour la paix de l`humanité.
Merci à Trump et à Israel d`agir, contrairement au lâches et traîtres gauchistes.
Si l`idée revenait à ces « révolutionnaire« communistes de restituer les ayatollah, je vous rappelle ,les idiots utiles qu`en 1979 votre idole Khomeyni ,vous à mis une balle dans la nuque!, pour vous remercier de vos services.