Un incendie limité dans une petite unité de production, des dégâts matériels modestes, et au bout du compte une perte d’exploitation de plusieurs centaines de millions d’euros pour l’ensemble du groupe touché. L’exemple, tiré d’un dossier récent, résume le rapport que publie en octobre Allianz Commercial, la branche du groupe allemand dédiée à l’assurance des entreprises. Aujourd’hui, ce qui coûte le plus cher à une entreprise sinistrée, ce sont rarement les murs ou les machines. C’est l’arrêt de son activité.
L’assureur a analysé 7 888 sinistres en perte d’exploitation, déclarés entre janvier 2021 et décembre 2025, pour un montant total d’environ 6,74 milliards d’euros. Les montants incluent la part des autres assureurs impliqués sur les mêmes risques. Le rapport précise que cet échantillon n’est pas représentatif de tout le marché, mais qu’il donne une bonne image des grands risques auxquels les entreprises sont exposées.
Plus de 30 % de hausse par an
Le nombre de sinistres reste à peu près stable, mais leur coût s’envole : le montant moyen d’un sinistre en perte d’exploitation a augmenté de plus de 30 % par an au cours des 2 dernières années. Il dépasse désormais 850 000 euros, environ 70 % de plus que le coût moyen d’un sinistre de dommages matériels, proche de 500 000 euros.
L’assureur cite plusieurs causes : des chaînes d’approvisionnement tendues, l’inflation, des coûts de remise en route plus élevés, les tensions géopolitiques, et une production concentrée sur un petit nombre de sites spécialisés. Beaucoup d’entreprises ont réduit leurs stocks, rationalisé leur production et limité le nombre de leurs fournisseurs pour améliorer leur rentabilité. Ce faisant, elles ont aussi réduit leurs marges de sécurité.
Dans son baromètre des risques 2026, Allianz place l’interruption d’activité et les ruptures d’approvisionnement au 3e rang des préoccupations des entreprises, juste derrière les cyberincidents et l’intelligence artificielle. Elles figuraient aux 2 premières places depuis 15 ans.
L’incendie, 42 % des montants
L’incendie et l’explosion restent la première cause de pertes en valeur : 42 % du montant total, soit environ 2,9 milliards d’euros. Les catastrophes naturelles suivent avec 34 %, devant les bris de machines (6 %), les dégâts des eaux (3 %), les effondrements (3 %) et les collisions (moins de 1 %).
En nombre de sinistres, le classement s’inverse : les catastrophes naturelles arrivent en tête (26 %), devant les dégâts des eaux (25 %), les incendies (21 %), les bris de machines (6 %), les actes de malveillance comme le vol ou le vandalisme (4 %) et les collisions (2 %). Au total, les événements hors catastrophes naturelles représentent 74 % des sinistres et 66 % de leur coût.
L’incendie est pourtant considéré comme un risque bien connu et maîtrisé. Il est à l’origine de 9 des 10 sinistres les plus coûteux hors catastrophes naturelles, souvent à cause de défaillances électriques. Les secteurs les plus touchés sont les semi-conducteurs, l’énergie, la métallurgie, la chimie et la défense. Les batteries lithium-ion sont désignées comme un risque émergent.
Le sinistre le plus lourd de la période est un incendie survenu au Japon en mars 2021, qui représente à lui seul 12 % du coût des sinistres hors catastrophes naturelles. Les 2 sinistres les plus coûteux de cette catégorie concernent des usines de semi-conducteurs. Le classement compte aussi un incendie en France, en octobre 2025, ainsi que des sinistres à Singapour, aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Espagne et en Allemagne.
La France, d’abord exposée aux catastrophes naturelles
La principale cause de pertes varie selon les pays. En France, les catastrophes naturelles représentent 46 % du coût des pertes d’exploitation analysées. Elles pèsent 87 % aux Pays-Bas et 67 % en Inde. Ailleurs, l’incendie domine : 69 % en Belgique, 65 % au Royaume-Uni, 56 % en Afrique du Sud, 50 % aux États-Unis, 44 % en Allemagne, 42 % à Hong Kong et 31 % à Singapour.
L’épisode de grêle de juin 2022 en France figure au 3e rang des catastrophes naturelles les plus coûteuses de la période, avec 7 % du montant de cette catégorie. Le classement est dominé par la tempête hivernale de février 2021 aux États-Unis (23 %) et l’ouragan Ida d’août 2021 (10 %). Suivent l’ouragan Helene (7 %), puis les inondations en Allemagne en juillet 2021, en Slovénie en août 2023 et en Inde en octobre 2023 (5 % chacune), au Laos en septembre 2025 (4 %), un incendie de forêt aux États-Unis en août 2023 (4 %) et l’ouragan Milton (3 %). 5 de ces 10 événements ont touché les États-Unis.
Le rapport rappelle que les pertes assurées liées aux catastrophes naturelles ont dépassé 100 milliards de dollars en 2025, pour la 6e année consécutive, alors même qu’aucun ouragan n’a touché terre aux États-Unis. Il souligne aussi que les incendies de forêt, les orages violents, les inondations locales et la grêle pèsent désormais autant que les grandes catastrophes.
L’ouragan Helene, 2 ans après
Certains sinistres s’étirent sur des années. Près de 2 ans après l’ouragan Helene, qui a frappé le sud-est des États-Unis en septembre 2024, des dossiers ne sont toujours pas clos. Ce n’est pas un problème de garanties, explique l’assureur, mais un problème de reconstruction : pénurie de matériaux et de main-d’œuvre, délais de livraison des machines, flambée des prix. Le montant de certaines pertes d’exploitation continue même d’augmenter.
Droits de douane et inflation
Les tensions géopolitiques, de la guerre en Ukraine aux conflits du Moyen-Orient, renchérissent l’énergie, la logistique et les matières premières. L’inflation qui a suivi le Covid a déjà fait grimper le coût des sinistres. Elle crée aussi un risque de sous-assurance quand les entreprises ne mettent pas à jour les valeurs assurées.
Les droits de douane ajoutent une difficulté supplémentaire, notamment dans la métallurgie, l’industrie, les machines et la technologie, qui dépendent de composants importés. Le rapport cite l’incendie d’une usine d’aluminium aux États-Unis qui a perturbé l’approvisionnement de l’industrie automobile. Certains clients ont dû se fournir à l’étranger, à un coût nettement plus élevé à cause des droits de douane. Selon l’assureur, les formalités supplémentaires peuvent aussi allonger la durée nécessaire à la reprise.
Semi-conducteurs, pharmacie, défense
La concentration de la production aggrave les pertes. Beaucoup de secteurs dépendent de quelques sites, fournisseurs ou pays pour des matériaux critiques, des terres rares ou des composants : semi-conducteurs, pharmacie, défense, aéronautique, pièces automobiles. Un incendie, une cyberattaque ou une catastrophe chez un seul producteur peut paralyser des clients dans le monde entier.
L’essor de l’intelligence artificielle illustre ce risque. Avec des carnets de commandes pleins, des capacités limitées et des prix en hausse, une interruption même courte dans une usine de puces se traduit par des pertes considérables. La remise en route dépend souvent moins de la réparation que du temps nécessaire pour remplacer un équipement spécialisé, obtenir les autorisations réglementaires et requalifier les produits.
L’automatisation crée aussi de nouveaux points faibles. Alberto Barani, responsable du conseil en risques d’interruption d’activité chez l’assureur, explique examiner de près les entrepôts automatisés : quand le système qui pilote l’automatisation tombe en panne, l’entreprise ne peut plus déplacer son stock.
Une résilience surtout sur le papier
Depuis le Covid et le blocage du canal de Suez par l’Ever Given en 2021, les grandes entreprises disent avoir renforcé leur résilience. Le rapport observe pourtant qu’elles ont surtout investi dans la cartographie de leurs fournisseurs et dans le recours à plusieurs fournisseurs pour un même produit. Les mesures concrètes, comme une meilleure protection contre l’incendie ou des stocks de sécurité plus importants, restent limitées et inégales selon les entreprises, les secteurs et les pays. Constituer des stocks n’est d’ailleurs pas toujours possible, notamment pour les denrées périssables.
Une pratique se développe néanmoins : les grandes entreprises demandent de plus en plus aux assureurs d’inspecter leurs principaux fournisseurs pour vérifier leur protection contre l’incendie. Courante dans l’automobile, elle gagne d’autres secteurs. Selon le rapport, même des investissements modestes dans la protection des équipements critiques contre l’incendie et les catastrophes naturelles réduisent nettement l’exposition des entreprises.
Cyber : de l’attaque à la panne
Les cyberincidents restent le premier risque cité par les entreprises dans le baromètre d’Allianz, pour la 5e année consécutive. Les rançongiciels sont toujours la première cause d’interruption d’activité liée au cyber. Même avec des sauvegardes, ou après paiement de la rançon, les entreprises doivent souvent couper leurs réseaux pour restaurer leurs systèmes. Le distributeur britannique Marks & Spencer a ainsi mis plus de 3 mois à rétablir certains de ses services en ligne après une cyberattaque en 2025.
Les attaques visent de plus en plus les fournisseurs. En novembre 2024, une attaque contre Blue Yonder, prestataire logistique et informatique, a perturbé plusieurs enseignes britanniques. Aux États-Unis, une attaque contre CDK, éditeur de logiciels pour l’automobile, a paralysé environ 15 000 concessionnaires pendant plusieurs semaines, pour un coût estimé à 1 milliard de dollars par le cabinet Anderson Economic Group.
Le rapport note aussi la part croissante des pannes sans attaque : mises à jour défectueuses, erreurs de configuration, défaillances d’infrastructures. Le site spécialisé IncidentHub a recensé plus de 48 000 pannes en 2025 sur des centaines de services logiciels et de cloud. La mise à jour défectueuse de CrowdStrike en 2024 a touché environ 8,5 millions d’ordinateurs. Une panne de 15 heures chez Amazon Web Services (AWS), en octobre 2025, a affecté 17 millions d’utilisateurs. Un mois plus tard, une erreur de configuration chez Cloudflare, utilisé par environ 20 % des sites web dans le monde, a provoqué une panne majeure.
Strasbourg, mars 2021
Les centres de données sont présentés comme un point faible encore mal évalué. Ils se concentrent sur quelques zones, en fonction des aides publiques et de l’accès à l’électricité, et sont souvent mieux protégés contre les risques informatiques que contre les risques physiques. En mars 2021, l’incendie d’un data center d’OVHcloud à Strasbourg a touché des millions de sites web. L’enquête du bureau d’enquêtes sur les accidents industriels a établi que le feu était parti d’une salle qui abritait les batteries et les onduleurs, sans système d’extinction automatique. Faute de sauvegardes, de nombreuses entreprises n’ont jamais récupéré leurs données. En juin 2026, l’incendie d’un centre de données en Inde a perturbé les clients de Google Cloud.
L’intelligence artificielle
L’intelligence artificielle accélère les attaques : repérage automatisé des cibles, hameçonnage plus convaincant, demandes de rançon mieux calibrées. Elle réduit le délai entre l’intrusion et la paralysie de l’entreprise. Elle crée aussi de nouvelles pannes : selon le Financial Times, un outil de programmation fondé sur l’IA a provoqué l’an dernier 2 pannes limitées chez AWS. Mais les entreprises équipées d’outils de détection fondés sur l’IA arrêtent les attaques plus tôt et redémarrent plus vite.
Pour limiter les dégâts, l’assureur recommande d’isoler rapidement les systèmes touchés, de redémarrer d’abord les activités qui génèrent du chiffre d’affaires, et d’accepter un fonctionnement dégradé plutôt que d’attendre une remise en état complète. Lors d’une panne chez un prestataire informatique, une entreprise a nettement réduit ses pertes en basculant vers un autre cloud et en traitant manuellement les transactions importantes. Les exercices de simulation de crise sont aussi efficaces : un client attaqué par un rançongiciel un mois après un tel exercice a su réagir immédiatement.
Le rapport rappelle enfin la différence entre les 2 types de garanties. En cas de dommage matériel, l’indemnisation des pertes d’exploitation couvre généralement 12, 18 ou 24 mois. En cas de cyberincident, elle se limite souvent à 90 à 180 jours, avec des méthodes de calcul encore peu harmonisées.
Photo d’illustration : Capture Il Giornale di Vicenza
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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