Dans une interview exclusive pour Breizh Info, Paul Coleman, directeur exécutif d’ADF International, revient sur les menaces croissantes pesant sur la liberté d’expression et la liberté religieuse en Europe. De la montée de l’« idéologie dominante » à la criminalisation des convictions chrétiennes traditionnelles, Paul Coleman analyse les dérives juridiques actuelles et défend une société qui respecte la pluralité des opinions. Auteur du livre Censored, il revient également sur la censure numérique et l’impact de la loi sur les « discours haineux ». En dépit des défis, il garde espoir dans le mouvement pro-vie et la résistance citoyenne pour rétablir les fondements chrétiens de l’Europe.
Monsieur Coleman, en tant que directeur exécutif d’ADF International, vous supervisez le travail juridique dans plus de 100 pays. Quelle tendance générale observez-vous aujourd’hui en matière de menaces contre la liberté d’expression et la liberté religieuse ?
Paul Coleman : Dans de nombreux pays, nous constatons une volonté croissante de la part des gouvernements et des institutions de redéfinir les libertés fondamentales comme des privilèges accordés uniquement à ceux qui ont des opinions « approuvées ». Dans certains pays, cela se traduit par des lois sur le blasphème, dans d’autres, par des lois sur les « discours haineux » ou des lois dites « zones tampons ». La liberté d’expression et la liberté religieuse sont de plus en plus considérées comme des droits conditionnels, en particulier lorsqu’elles entrent en conflit avec l’orthodoxie dominante du moment, notamment en matière de sexualité, de genre, de mariage ou de vie.
Plutôt que de protéger le pluralisme, de nombreux systèmes juridiques imposent désormais de plus en plus la conformité. Cette évolution est très préoccupante, car dès lors que l’État décide quelles croyances peuvent être exprimées et lesquelles ne le peuvent pas, la véritable liberté disparaît très rapidement.
Vous décrivez souvent l’Europe comme entrant dans une phase de « totalitarisme culturel ». Que voulez-vous dire par là, et où en voyez-vous les manifestations les plus alarmantes ?
Paul Coleman : Par « totalitarisme culturel », j’entends un système dans lequel les gens sont non seulement tenus d’obéir à la loi, mais aussi d’affirmer certaines croyances – notamment en matière d’identité, de sexualité et de moralité – sous peine de conséquences juridiques ou professionnelles.
Contrairement au totalitarisme historique, celui-ci est souvent appliqué par le biais du soft power : lois contre les « discours de haine », codes professionnels, sanctions administratives ou exclusion sociale. Nous en voyons les manifestations les plus alarmantes lorsque des discours pacifiques sont criminalisés, lorsque des parents perdent leurs droits sur l’éducation de leurs enfants ou lorsque des professionnels sont punis simplement pour avoir refusé d’agir contre leur conscience.
Votre livre Censored soutient que les lois sur les discours haineux réduisent systématiquement au silence les opinions chrétiennes traditionnelles. Huit ans plus tard, la situation s’est-elle améliorée ou s’est-elle considérablement aggravée dans toute l’Europe ?
Paul Coleman : Malheureusement, la situation semble s’être aggravée. Je pourrais ajouter plusieurs autres exemples à ceux que je cite dans le livre. Les lois sur les « discours haineux » ont élargi leur champ d’application et sont de plus en plus vagues, ce qui en fait des outils idéaux pour réprimer les opinions dissidentes. Ce qui était autrefois impensable – des enquêtes policières sur des versets bibliques, des tweets ou des sermons – est en train de devenir la norme.
Ces lois qui prétendent prévenir la violence visent en réalité à contrôler le discours. Les opinions chrétiennes traditionnelles sur le mariage, la sexualité et la nature humaine sont de plus en plus considérées comme suspectes, voire dangereuses, ce qui constitue une violation flagrante des principes mêmes de liberté que l’Europe prétend défendre.
Et l’introduction de législations telles que la loi européenne sur les services numériques (DSA) est très préoccupante. Présentée comme un outil de régulation des plateformes en ligne, elle encourage la censure excessive en faisant pression sur les entreprises pour qu’elles suppriment rapidement les contenus « préjudiciables », souvent sans définition claire ni procédure régulière. Cela risque de marginaliser les discours légaux, en particulier les points de vue religieux et moraux, à une échelle sans précédent, externalisant ainsi la censure à des acteurs privés sous la pression des gouvernements.
De nombreux cas que vous suivez concernent des citoyens ordinaires – sages-femmes, enseignants, pasteurs – qui se retrouvent soudainement criminalisés pour avoir exprimé des convictions morales de longue date. Pourquoi l’Europe devient-elle si intolérante à l’égard des dissensions sur le mariage, le genre ou la religion ?
Paul Coleman : Parce que ces questions sont devenues des tests idéologiques. Dans de nombreux pays européens, le désaccord n’est plus considéré comme un élément normal du débat démocratique, mais comme une faute morale qui doit être corrigée, voire punie.
Cette intolérance est motivée par la conviction que certaines opinions ne sont pas seulement erronées, mais nuisibles par définition. Une fois cette hypothèse acceptée, la suppression de la liberté d’expression semble justifiée. Mais une société qui ne peut tolérer le désaccord pacifique n’est pas vraiment libre.
Lors du sommet conservateur de Bratislava, vous avez évoqué la construction d’une « civilisation chrétienne » en Europe. Quelles seraient les bases juridiques d’un tel projet et par où faudrait-il commencer la réforme ?
Paul Coleman : Il s’agit essentiellement de revenir aux fondements de la société occidentale, qui ont été façonnés par une conception chrétienne de la personne humaine. Cette conception affirme que chaque être humain a une valeur et une dignité inhérentes, non pas en raison de sa productivité, de son identité ou de ses croyances, mais simplement parce qu’il est humain.
Sur le plan juridique, cela signifie une protection forte de la liberté de conscience, de la liberté d’expression, des droits parentaux et du caractère sacré de la vie. La réforme devrait commencer par réaffirmer ces droits fondamentaux et résister aux tentatives de les redéfinir en fonction des tendances idéologiques changeantes.
ADF International a défendu des militants pro-vie en Pologne, en Hongrie et ailleurs. Comment évaluez-vous la force actuelle du mouvement pro-vie européen après la décision Dobbs aux États-Unis ?
Paul Coleman : La décision Dobbs a eu un impact mondial profond. En Europe, elle a redynamisé le mouvement pro-vie en rappelant aux gens que le changement est possible, même après des décennies de jurisprudence.
Bien que l’Europe soit confrontée à une résistance institutionnelle importante, le mouvement pro-vie y est résilient et profondément enraciné dans la société civile. Nous constatons un courage croissant chez les jeunes et les défenseurs juridiques qui sont prêts à défendre à la fois la vie à naître et les libertés fondamentales.
De nombreux gouvernements européens criminalisent désormais les « thérapies de conversion », qualifiant parfois de simple conseil pastoral un acte punissable. Comment les chrétiens doivent-ils réagir juridiquement et culturellement à cette tendance ?
Paul Coleman : Les chrétiens doivent réagir avec calme mais fermeté, en insistant sur des distinctions juridiques claires. Les pratiques coercitives ou abusives doivent toujours être interdites, mais les conversations volontaires, la prière ou la pastorale ne doivent jamais être criminalisées.
Sur le plan juridique, cela nécessite de contester les lois vagues et trop générales qui violent la liberté de religion, la liberté d’expression et les droits parentaux. Sur le plan culturel, les chrétiens doivent continuer à dire la vérité avec compassion, en refusant de se laisser intimider et réduire au silence.
La censure numérique, en particulier sur les réseaux sociaux, s’est intensifiée ces dernières années. Pensez-vous que l’Europe s’oriente vers un « espace d’information contrôlé » à la chinoise, ou est-il encore possible d’inverser la tendance ?
Paul Coleman : Le risque est réel. L’Europe s’oriente vers une plus grande implication de l’État dans la réglementation de la liberté d’expression en ligne, souvent sous le prétexte de lutter contre les « contenus préjudiciables ». Si rien n’est fait, cela pourrait conduire à un espace d’information contrôlé où les voix dissidentes seraient systématiquement exclues.
Cependant, cela n’est pas inévitable. Les contestations judiciaires, les pressions en faveur d’une réforme des législations préjudiciables telles que la DSA, le contrôle public et un engagement renouvelé en faveur de la liberté d’expression peuvent encore inverser cette tendance. Les démocraties doivent résister à la tentation de contrôler la parole plutôt que de l’encourager.
Enfin, au-delà des tribunaux et des batailles juridiques, qu’est-ce qui vous donne l’espoir que l’Europe puisse redécouvrir ses racines chrétiennes et défendre la dignité de la vie, de la famille et de la vérité dans les années à venir ?
Paul Coleman : Ce qui me donne de l’espoir, ce sont les personnes courageuses, les gens ordinaires, qui refusent d’abandonner. Les parents qui défendent leurs enfants, les professionnels qui défendent leur conscience, les jeunes qui recherchent la vérité plutôt que l’idéologie.
Les racines chrétiennes de l’Europe ne sont pas seulement historiques ; elles sont vivantes partout où les gens affirment la dignité humaine, recherchent la vérité et aiment la liberté. Tant qu’il y aura des personnes prêtes à vivre et à défendre ces valeurs, il y aura de l’espoir pour l’avenir de l’Europe.
Propos recueillis par YV
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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