Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.
Je me souviendrai toujours de cette date : c’était le 20 du mois de février. Je veillais le vicaire, un digne prêtre, mort le matin même. Il y avait encore avec moi, comme veilleurs, Fanch Savéant le menuisier, et une vieille filandière, Marie-Cinthe Corfec.
Le mort était assis dans un fauteuil, revêtu de ses plus beaux ornements. Il avait une figure reposée, presque souriante.
Nous disions les prières à voix basse, chacun à part soi.
Le silence et l’immobilité commençaient à m’assoupir. Craignant de m’endormir tout à fait, je proposai à Fanch et à Marie-Cinthe de réciter les grâces en commun, afin de nous tenir éveillés mutuellement.
Le menuisier ne demandait pas mieux, mais la vieille filandière, qui n’était jamais de l’avis d’autrui préféra aller s’asseoir à l’écart, près du foyer, pour continuer à prier seule.
Savéant et moi demeurâmes près du cadavre.
J’entrepris les grâces. Lui donnait les répons.
Tout à coup, il fit de la main un geste, comme pour me dire de me taire et d’écouter.
Je prêtai l’oreille.
— N’entendez-vous pas ? me demanda-t-il.
J’entendis un petit bruit clair, argentin, mais si léger, léger !… On eût dit le drelin-dindin d’une clochette lointaine, d’une menue clochette, aux sons purs comme du cristal, qui aurait tinté dans la campagne, à des lieues de nous.
Cela dura quelques secondes.
Puis, ce fut une musique suave qui semblait sortir des murs, du plancher, des meubles, de tous les points de la chambre.
Ni Savéant ni moi n’avions jamais entendu musique si douce.
Savéant regarda à droite, à gauche, pour voir d’où cela pouvait venir. Mais il ne découvrit rien.
La musique ayant cessé, j’allais reprendre les grâces interrompues, quand un bruit nouveau se produisit.
C’était, cette fois, un long bourdonnement monotone, On eût juré qu’un essaim d’abeilles venait de faire invasion dans la chambre, et qu’il se balançait d’une cloison à l’autre, cherchant quelque endroit où se suspendre.
— Ce n’est pas possible, me dit Savéant. Il doit y avoir des bourdons par ici.
Il prit un des cierges qui brûlaient devant le mort, l’éleva au-dessus de sa tête, le promena en l’air, mais nous eûmes beau fouiller des yeux les coins et recoins nous n’aperçûmes pas même l’ombre d’une mouche.
Le bourdonnement continuait cependant, tantôt strident, sonore, tantôt léger, confus, à peine perceptible.
Fanch et moi, nous étant rassis, nous restâmes longtemps à nous regarder l’un l’autre, tout pensifs.
Nous n’avions pas peur, mais nous étions troublés, à cause de l’étrangeté de ces choses. Nous étions comme dans un rêve.
Soudain, la grosse voix de Marie-Cinthe nous fit sursauter.
— Si vous voulez, disait-elle, vous viendrez vous chauffer à votre tour. Je prendrai votre garde auprès du mort.
Nous lui demandâmes si elle n’avait rien entendu. Elle répondit que non.
Et nous-mêmes, à partir de ce moment, nous n’entendîmes plus rien.