Intelligence artificielle : quand l’Europe régule avant d’innover, au risque de se mettre hors jeu. L’alerte de Covadonga Torres Assiego

Dans une interview accordée à The European Conservative, la juriste espagnole Covadonga Torres Assiego, docteure en droit et spécialiste de la gouvernance technologique, dresse un constat sévère de la stratégie européenne en matière d’intelligence artificielle. À rebours du discours officiel de Bruxelles, elle estime que l’Union européenne, au nom de l’éthique et de la protection des droits fondamentaux, construit un cadre réglementaire qui freine l’innovation, fragilise l’entrepreneuriat et marginalise le continent dans la course technologique mondiale.

L’entretien, mené par le journaliste Javier Villamor, intervient alors que l’UE a adopté l’AI Act, devenant la première grande puissance à se doter d’une régulation globale de l’intelligence artificielle — sans disposer pour autant de géants technologiques comparables à ceux des États-Unis ou de la Chine.

Une ambition éthique… aux effets contre-productifs

Pour Covadonga Torres Assiego, le projet européen part d’une intention qu’elle juge sincère : encadrer l’IA pour protéger les libertés publiques. Cette logique était déjà présente dans les livres blancs de la Commission européenne. Mais, selon elle, cette ambition s’est traduite par un dispositif excessivement complexe et anxiogène pour les acteurs économiques.

Elle pointe en particulier la classification des systèmes d’IA en niveaux de risque — faible, moyen, élevé — qu’elle juge « confuse et imprécise ». Cette architecture réglementaire créerait une insécurité juridique permanente, surtout pour les petites et moyennes entreprises, incapables d’absorber le coût d’une erreur d’interprétation ou d’une sanction administrative lourde.

Dans l’entretien, elle insiste sur un paradoxe central : l’Europe légifère massivement sur une technologie qu’elle ne maîtrise pas pleinement et qu’elle définit encore mal. Or, rappelle-t-elle, l’intelligence artificielle n’est ni une conscience ni une entité autonome, mais un ensemble de systèmes statistiques apprenant à partir de données et d’interactions humaines.

Réguler l’inconnu : un pari risqué

Interrogée sur la possibilité même de réguler des systèmes appelés à évoluer rapidement, Torres Assiego se montre prudente. Le droit, explique-t-elle, avance toujours plus lentement que la technologie. Réguler un phénomène encore mal compris revient souvent à figer des hypothèses rapidement dépassées.

Elle distingue toutefois l’IA actuelle de la perspective, encore hypothétique, d’une superintelligence artificielle dépassant l’homme. Pour cette dernière, elle estime qu’aucune réponse juridique réaliste n’existe à ce stade. En revanche, elle juge indispensable de sanctionner les usages clairement abusifs : production de contenus illégaux, atteintes graves à la dignité humaine ou manipulations délibérées.

Europe : avance morale, retard stratégique

Sur le plan géopolitique, le diagnostic est nettement plus sombre. Si l’Union européenne peut revendiquer une avance normative et morale, elle accuse selon elle un retard stratégique majeur face aux États-Unis, à la Chine, voire à la Russie. Dans un monde qu’elle décrit comme de plus en plus « tripolaire » et régi par des rapports de force, l’Europe serait la seule à s’imposer des limites que ses concurrents n’acceptent pas.

Elle souligne une contradiction majeure : l’AI Act interdit en principe la surveillance de masse, tout en cohabitant avec des projets comme le « Chat Control », qui visent à analyser automatiquement les communications privées. Cette incohérence fragiliserait la crédibilité du discours européen sur la protection de la vie privée.

L’illusion de la protection du citoyen

À ceux qui affirment que la régulation protège les citoyens, Covadonga Torres Assiego oppose une réalité plus nuancée. D’une part, le cadre juridique n’est pas encore pleinement appliqué. D’autre part, même les autorités européennes ne s’accordent pas sur son interprétation. Quant aux citoyens, ils resteraient largement inconscients des mécanismes algorithmiques qui orientent leurs choix, leurs opinions et leurs comportements.

Elle insiste sur un point central : les algorithmes ne sont jamais neutres. Ils reflètent des intérêts économiques, politiques et idéologiques. La polarisation algorithmique et la manipulation des comportements de consommation sont déjà une réalité quotidienne. La question fondamentale devient alors celle du libre arbitre : dans quelle mesure nos décisions restent-elles réellement autonomes ?

Vers une « algocratie » sans contrôle démocratique

L’un des concepts clés développés dans l’entretien est celui d’« algocratie », ou gouvernement par les algorithmes. Torres Assiego met en garde contre une forme d’autorité implicite accordée aux systèmes automatisés. Parce qu’ils sont perçus comme objectifs et scientifiques, leurs décisions tendent à être acceptées sans recul critique.

Or, rappelle-t-elle, les modèles se trompent, reproduisent des biais et amplifient parfois des erreurs. Face à cette dérive, elle appelle à réhabiliter le monde « analogique » : l’esprit critique, la confrontation des sources, la pluralité des points de vue. Elle invite également à réduire la dépendance aux réseaux sociaux, qu’elle décrit comme des machines sophistiquées de captation de l’attention et de modification des comportements.

Chat Control : la ligne rouge

Le projet de Chat Control constitue, à ses yeux, un point de bascule. Même présenté comme facultatif, il deviendrait de facto obligatoire dès lors que les grandes plateformes l’adopteraient. Les citoyens se retrouveraient sans alternative réelle, pris entre un discours de protection des mineurs et une pratique de surveillance généralisée.

Elle y voit une contradiction frontale avec les principes que l’Union prétend défendre. « L’internet est en train de devenir une prison pour la volonté et pour la vie privée », affirme-t-elle.

Comparant l’UE aux États-Unis et à la Chine, Torres Assiego reconnaît à l’Europe une force théorique : la défense des droits fondamentaux. Mais elle estime que cette force est minée par des faiblesses structurelles : excès normatif, manque de clarté, absence de vision stratégique. Pendant que d’autres puissances investissent massivement l’IA dans les domaines militaire, sécuritaire et industriel, l’Europe multiplie les garde-fous sans créer d’écosystème compétitif.

Elle cite néanmoins des exceptions, comme l’entreprise néerlandaise ASML, preuve qu’un potentiel existe. Mais ces réussites restent isolées. Le tissu économique européen repose largement sur les PME, précisément les plus exposées au risque réglementaire. Les grandes entreprises peuvent absorber des amendes ; les petites, non.

En conclusion, Covadonga Torres Assiego espère un sursaut. Protéger les droits fondamentaux et rester compétitif ne sont pas, selon elle, des objectifs incompatibles. Mais cela suppose de revoir profondément l’approche actuelle, d’alléger la pression normative sur l’innovation et de corriger rapidement les incohérences.

À défaut, prévient-elle, l’Europe continuera de perdre du terrain dans une course technologique où le facteur temps est décisif. Et dans cette course, conclut-elle sans détour, « le temps n’est pas de notre côté ».

Illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle. Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

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