La Légende de la Mort (Anatole le Braz) racontée chaque jour sur Breizh-info.com : L’Agrippa, ou Vif, ou Égremont

Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.

L’Agrippa est un livre énorme. Placé debout, il a la hauteur d’un homme.

Les feuilles en sont rouges, les caractères en sont noirs.

Tant qu’on n’a pas à le consulter, on doit le maintenir fermé à l’aide d’un gros cadenas.

C’est un livre dangereux. Aussi ne faut-il pas le laisser à portée de la main. On le suspend, au moyen d’une chaîne, à la plus forte poutre d’une pièce réservée. Il est nécessaire que cette poutre ne soit pas droite, mais tordue.

Le nom de ce livre varie avec les pays.

En Tréguier, il s’appelle l’Agrippa ; dans la région de Châteaulin, l’Egremont ; aux alentours de Quimper, Ar Vif.

Ce livre est vivant[124]. Il répugne à se laisser consulter. Il faut être plus fort que lui pour lui arracher ses secrets.

Tant qu’on ne l’a pas dompté, on n’y voit que du rouge. Les caractères noirs ne se montrent que lorsqu’on les y a contraints, en rossant le livre, comme un cheval rétif. On est obligé de se battre avec lui, et la lutte dure parfois des heures entières. On en sort baigné de sueur.

Primitivement, il n’y avait que les prêtres à posséder des agrippas. Chacun d’eux a le sien. Le lendemain de leur ordination, ils le trouvent à leur réveil sur leur table de nuit, sans qu’ils sachent d’où il leur vient et qui le leur a apporté.

Pendant la grande Révolution, beaucoup d’ecclésiastiques émigrèrent. Quelques-uns de leurs agrippas tombèrent entre les mains de simples clercs qui, durant leur passage aux écoles, avaient appris l’art de s’en servir. Ceux-ci les transmirent à leurs descendants. Ainsi s’explique la présence dans certaines fermes du « livre étrange. »

Le clergé sait combien il a été détourné d’agrippas, et quels sont les profanes qui les détiennent.

Un ancien recteur de Penvénan disait :

— Il y a dans ma paroisse deux agrippas qui ne sont pas où ils devraient être.

Le prêtre ne fait mine de rien, tant que le détenteur est en vie ; mais, lorsque aux approches de la mort il est appelé à son chevet, après avoir entendu la confession du moribond, il lui parle en ces termes :

— Jean, ou Pierre, ou Jacques, vous aurez un poids bien lourd à porter par delà le tombeau, si vous ne vous en êtes débarrassé dans ce monde.

Le moribond demande avec étonnement :

— Quel est ce poids ?

— C’est le poids de l’agrippa qui est en votre maison, répond le prêtre. Livrez-le moi, sinon, ayant un tel fardeau à traîner, vous n’arriverez jamais jusqu’au paradis.

Il est rare que le moribond n’envoie point aussitôt détacher l’agrippa.

L’agrippa, détaché, cherche à faire des siennes. Il mène un sabbat à travers toute la ferme. Mais le prêtre l’exorcise et le fait tenir tranquille. Puis il commande aux personnes qui sont là d’aller quérir un fagot d’ajonc. Il y met le feu lui-même. L’agrippa est bientôt réduit en cendres. Le prêtre recueille alors cette cendre, l’enferme dans un sachet, et passe le sachet au cou du moribond, en disant :

— Que ceci vous soit léger !

Il est difficile à un recteur de dormir à l’aise, tant qu’il reste un seul agrippa dans sa paroisse, entre d’autres mains que les siennes ou celles de ses vicaires.

Il n’est pas nécessaire d’être prêtre pour savoir quand un homme qui n’est pas du métier possède un agrippa.

L’homme qui possède un agrippa sent une odeur particulière. Il sent le soufre et la fumée, parce qu’il a commerce avec les diables. C’est pourquoi l’on s’écarte de lui.

Puis, il ne marche pas comme tout le monde. Il hésite dans chaque pas qu’il fait, de crainte de piétiner une âme.

L’homme qui possède un agrippa ne peut plus s’en défaire sans le secours du prêtre, et seulement à l’article de la mort.

Loizo-goz, de Penvénan, en avait un qui l’embarrassait fort ; il n’eût pas demandé mieux que de le passer à quelque autre. Il le proposa à un cultivateur de Plouguiel qui l’accepta.

Une nuit, on entendit dans tout le pays un vacarme épouvantable. C’était Loizo-goz qui conduisait l’agrippa à Plouguiel, en le tirant par sa chaîne.

Au retour, Loizo-goz chantait gaîment. Il se sentait un poids de moins sur le cœur. Mais, à peine rentré chez lui, toute sa joie tomba. L’agrippa était déjà revenu occuper son ancienne place.

À quelque temps de là, Loizo-goz fit un grand feu d’ajonc sec et y jeta le mauvais livre. Mais les flammes, au lieu de dévorer l’agrippa, s’en écartaient.

— Puisque le feu n’y peut rien, essayons de l’eau ! se dit Loizo-goz.

Il traîna le livre à la grève de Buguélès, monta dans une barque, gagna le large, et lança à la mer l’agrippa auquel il avait eu soin d’attacher plusieurs grosses pierres, afin de le faire descendre jusqu’au fond de l’abîme et de l’y maintenir.

— Là, pensa-t-il, cette fois du moins nous voilà séparés pour jamais.

Il se trompait.

Comme il s’en revenait par la grève, il entendit derrière lui un bruit de chaîne dans les galets. C’était l’agrippa qui achevait de se débarrasser des grosses pierres. Loizo-goz le vit passer à côté de lui, rapide comme une flèche. Au logis, il le retrouva, suspendu à la poutre accoutumée. La couverture, les feuillets étaient secs. Il semblait que l’eau de la mer ne les eût même pas touchés.

Loizo-goz dut se résigner à garder son agrippa.

(Conté par Baptiste Geffroy dit Javré. — Penvénan, 1886.)

L’agrippa contient les noms de tous les diables et enseigne le moyen de les évoquer.

On peut savoir, grâce à lui, si tel défunt est damné.

Le prêtre qui vient de célébrer un enterrement va aussitôt consulter son agrippa. À l’appel de leurs noms, tous les démons accourent. Le prêtre les interroge un à un.

— As-tu pris l’âme d’un tel ?

Si tous répondent : Non, c’est que l’âme est sauvée.

Pour les congédier, le prêtre les appelle de nouveau par leurs noms, mais en commençant par le nom du diable qui est arrivé le dernier, et ainsi de suite.

Les ignorants qui se mêlent de lire dans l’Agrippa, dans l’Egremont, ou dans le Vif, sont durement châtiés de leur imprudence.

Le curé de Pluguffan[125] entra un jour dans la sacristie pensant y trouver le bedeau, dont il avait besoin. La sacristie était vide.

— Il ne doit cependant pas être loin, se dit le curé, car voici ses sabots.

Il appela :

— Jean ! Jean !

Pas de réponse.

Il allait sortir, impatienté, quand il aperçut son « Vif » tout grand ouvert sur la table, à la page où sont inscrits les noms des démons.

— Ah ! je comprends ! s’écria-t-il. Jean aura invoqué les diables et n’aura pas su les congédier. Ils l’ont emporté dans l’enfer. Pourvu que je n’arrive pas trop tard !

Très vite, il se mit à débiter la kyrielle des noms, en commençant par la fin.

Aussitôt, le bedeau reparut. Il était déjà tout noir. Sur son crâne, ses cheveux étaient roussis.

Il fut longtemps sans recouvrer l’usage de la parole, tant sa terreur avait été grande[126]. Quant à ce qu’il avait vu dans son voyage, il ne s’en ouvrit jamais à personne, pas même à sa femme[127].

(Conté par René Alain. — Quimper.)

Photo : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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