La Légende de la Mort (Anatole le Braz) racontée chaque jour sur Breizh-info.com : Le vieux fileur d’étoupes

Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.

C’était à Kéribot, en Penvénan, dans une maison composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage. J’occupais le rez-de-chaussée, avec ma femme et mes enfants. À l’étage, demeurait un vieux qui était de son métier fileur d’étoupes.

Ce vieux vint à mourir.

J’étais alors ce que je suis aujourd’hui : un pauvre tailleur de campagne, sauf qu’en ce temps-là, j’étais jeune, actif, et que la besogne ne me faisait jamais défaut. J’en avais même, la plupart du temps, à ne savoir par où commencer. J’étais obligé de passer la plus grande partie de mes nuits à coudre. Ma femme, qui était tricoteuse, me tenait compagnie. On couchait les enfants de bonne heure, et nous vaquions à notre ouvrage, chacun de son côté.

Un soir, que nous veillions ainsi, en silence, ma femme Soëz me dit tout à coup :

— N’entends-tu pas ?

Elle me montrait du doigt le plancher, au-dessus de nos têtes.

Je prêtai l’oreille.

C’était à croire que le vieux fileur était ressuscité, et qu’il recommençait à tourner son rouet, là-haut, dans la chambre. De temps en temps le bruit s’arrêtait, comme si, une fuselée étant terminée, le fileur s’interrompait pour en apprêter une autre. Puis, le ron-ron reprenait de plus belle.

— Charlo, supplia ma femme, toute pâle, allons nous coucher. On m’avait bien dit qu’il n’était pas bon de veiller après minuit, le samedi soir.

Nous nous couchâmes, mais nous ne pûmes fermer l’œil ; la peur nous tenait éveillés, et aussi le bruit du rouet qui ne cessa qu’aux approches du matin.

Le lendemain soir, qui était dimanche, il ne pouvait être question de travailler. Nous fûmes au lit presque aussitôt que les enfants, et cette nuit-là, rien ne troubla notre sommeil.

Mais la nuit du lundi, celle du mardi, et toutes les nuits de la semaine, jusques et y compris celle du samedi suivant, nous eûmes dans les oreilles l’éternel ron-ron. Cela devenait intolérable. Le samedi soir, je dis à ma femme, en me couchant :

— Il faut que ça finisse. Demain, je monterai. Je veux en avoir le cœur net.

Je passai mon après-midi du dimanche à chopiner d’auberge en auberge, à seule fin de me donner du cœur, en sorte que je rentrai pour souper, un peu bu.

Ma soupe m’attendait dans l’âtre. Je la mangeai très vite, et je criai :

— Soëz Chatton, allume-moi une chandelle que j’aille voir ce qu’il faut au vieux stoupêr (marchand d’étoupes) !

— Jamais de la vie, Charlo ! Tu ne feras pas cette chose. Il nous arriverait malheur.

Je suis entêté, quand les verres pleins m’ont passé ailleurs que sous le nez.

J’allumai moi-même la chandelle, et me voilà dans l’escalier… Je n’avais pas grimpé six marches que je restai comme cloué sur place. Il venait de là-haut un vent terrible, un vent glacé qui faillit me jeter bas.

Du coup, toute ma boisson s’évapora et, avec elle, mon courage.

Je redescendis.

— Cela te servira de leçon, me dit ma femme.

Vous me croirez, si vous voulez, mais une année durant, nous nous résignâmes à entendre au-dessus de nous le bruit du rouet, et, au bout d’une année, notre patience n’avait pas lassé le mort. Du reste, nous nous étions faits à notre supplice. Le ron-ron ne nous troublait presque plus. Si même il tardait parfois à se faire entendre, nous en étions comme inquiets. Il nous manquait quelque chose.

Je disais souvent à Soëz :

— Pourvu que le vieux stoupêr ne réveille pas les enfants c’est tout ce qu’il faut.

Mais, en une année, les enfants grandissent. Certain soir, un des nôtres se dressa en sursaut dans son lit :

— Mère, qui est-ce donc qui file ?

Ma femme se précipita vers lui, l’obligea à se recoucher :

— Personne ne file. Rendors-toi.

Et moi, je criai de la table où j’avais coutume de travailler :

— Ce sont les moutons qui font ce bruit dans l’étable.

L’enfant finit par se rendormir.

Tout de même, cela ne pouvait plus durer ainsi. J’allai trouver un fils que le vieux fileur d’étoupes avait laissé, et qui était fermier dans la paroisse voisine, à Plouguiel.

— Ça, lui dis-je, il se passe chez nous des choses étranges. Ton père revient. Il file, file, comme de son vivant, dans son ancienne chambre. M’est avis qu’il a besoin d’une messe. Si tu n’en recommandes pas une à son intention, je le ferai moi-même.

— Il faut que je voie ça, me répondit-il.

Il m’accompagna chez nous, entendit ce que nous entendions.

C’était un honnête chrétien. Au point du jour, il se rendit au presbytère de Penvénan, et recommanda pour son père une messe de six francs. À partir de ce moment-là, nous vécûmes tranquilles. Par exemple, il ne m’arriva plus de veiller le samedi soir plus tard que minuit.

(Conté par Charles Corre, dit Charlo Bipi, tailleur à
Penvénan. — 1885.)

Illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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