Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.
Le revenant le plus malintentionné ne peut rien contre trois baptêmes réunis, c’est-à-dire contre trois personnes cheminant de compagnie et ayant été toutes les trois baptisées[197].
Pour se garantir des maléfices d’un fantôme, il n’est que de lui crier :
— Si tu viens de la part de Dieu, exprime ton désir. Si tu viens de la part du diable, va-t-en dans ta route, comme moi dans la mienne.
Il importe surtout de le tutoyer. Si on s’oubliait à lui dire « vous », on serait perdu[198].
Si vous voulez que les revenants ne puissent rien contre vous, ne cheminez jamais de nuit sans avoir sur vous l’un quelconque de vos instruments de travail. Les instruments de travail sont sacrés. Aucune espèce de maléfices ne peut prévaloir contre eux.
Un tailleur, voyant un mort s’avancer sur lui, fit le signe de la croix avec son aiguille. Le mort disparut aussitôt, en criant :
— Si tu n’avais eu ton aiguille, j’aurai fait de toi un homme (je t’aurais broyé)[199] !
LXIII
La fiancée du mort
Le plus beau fils de paysan qu’il y eût en Bégard était à coup sûr René Pennek, fils d’Ervoann, et la plus jolie fille qui fût à dix lieues à la ronde, c’était Dunvel Karis, la « douce » de René Pennek. Les deux jeunes gens s’aimaient depuis le temps où ils s’étaient rencontrés sur les bancs du catéchisme. Tous deux étaient de bonne maison. Seulement les Pennek possédaient le double de la fortune des Karis. Pour cette raison, Ervoann Pennek ne voyait pas sans contrariété le penchant de son fils pour Dunvel. De son côté, Juluenn Karis, le père de Dunvel, était fier de tempérament ; pour rien au monde il n’eût consentit à faire les premières démarches auprès d’Ervoann Pennek qu’il traitait d’égal à égal et peut-être même avec quelque hauteur, précisément parce qu’il se savait inférieur à lui sous le rapport de la fortune.
Cela n’empêchait pas les deux jeunes gens de se donner « assignation » dans tous les lieux de rendez-vous, tels que pardons, aires neuves et frikadek bolc’h[200]. On avait plaisir à les voir ensemble, tellement ils paraissaient faits l’un pour l’autre.
Souventes fois, par badinage, on leur demandait :
— À quand la noce ?
Dunvel alors rougissait sous sa coiffe et répondait d’un ton triste :
— Quand il plaira à Mgr Dieu.
Mais René, lui, se redressait :
— Ce qu’il y a de certain, disait-il, c’est qu’elle aura lieu, en dépit de tout et de tous.
Les choses en étaient là, lorsqu’un matin Ervoann Pennek dit à son fils René :
— J’ai fait venir des ouvriers pour abattre les hêtres qui sont sur nos terres du Mézou-Meur. Je te prie de les aller surveiller, afin qu’ils fassent prompte besogne.
René Pennek obéit incontinent à l’invitation de son père. Il se rendit à l’écurie, sella l’étalon, qui était le meilleur trotteur de la contrée, et se mit en route.
Le Mézou-Meur était un domaine situé en Louargat sur l’autre versant du Ménez-Bré[201]. Il appartenait à Ervoann Pennek, du chef de sa femme qui était de par là. René, pour y arriver, avait à parcourir quatre bonnes lieues. Et, à l’époque dont je vous parle, les routes ne ressemblaient guère à celles d’aujourd’hui. Jusqu’au Menez, le chemin n’était que fondrières. Il fallait compter ensuite l’escalade du Mont par des sentiers ravinés comme des lits de torrents, puis la descente du versant opposé, plus dangereuse encore que l’escalade.
— C’est toute une journée à passer dehors, s’était dit René Pennek en s’asseyant en selle.
Il entendait par là que c’était toute une journée sans voir sa « douce ».
Pour se mettre le cœur en repos, il fit un crochet et traversa la cour des Karis. Dunvel était en train d’étendre la lessive sur l’herbe du clos. René Pennek la serra dans ses bras et reprit sa route, en sifflant une chanson joyeuse. Quant à Dunvel, il paraît qu’elle fut triste tout le restant du jour, sans qu’elle sût elle-même pourquoi.
Le soleil était à son midi, lorsque René Pennek entra sur les terres du Mézou-Meur. Jusque-là son voyage s’était accompli sans encombre. L’étalon, durant tout le trajet, s’était montré d’une docilité parfaite. Il n’en fut pas de même, hélas ! jusqu’au terme du voyage. À mesure qu’il approchait du lieu où se faisait l’abatis d’arbres, le jeune homme dut serrer les flancs de sa monture et lui tenir haute la bride. Le bruit des haches s’enfonçant dans le bois faisait dresser les oreilles du cheval. Tout à coup un hêtre se coucha juste en travers de la route. L’étalon fit un bond d’épouvante. René Pennek tomba…, il tomba si malheureusement qu’il fut tué du coup. Sa tête avait porté contre une roche encastrée dans le talus.
Les ouvriers accoururent. Avec des branchages on improvisa une civière. Le pauvre cher jeune homme fut déposé dans la « loge » des sabotiers, avec qui son père avait fait marché pour les troncs abattus.
On alla quérir une charrette à la ferme la plus proche, puis on tira au sort pour savoir qui ramènerait le cadavre chez les vieux parents, car personne ne se souciait d’être le messager de la sinistre nouvelle.
Ce ne fut qu’à la nuit close que René Pennek rentra dans la demeure des siens, « les pieds en avant ».
Chez les Karis, on se coucha, cette nuit-là, comme à l’ordinaire. On n’y avait pas eu vent du malheur qui était survenu. Seule, Dunvel ne dormait point. Elle ne faisait que tourner et retourner dans son lit, comme si elle avait été dévorée par les puces. Le cœur des amoureuses a de singuliers pressentiments. Elle se demandait surtout pourquoi René n’était pas venu lui apporter le bonsoir, à son retour, ainsi qu’il le lui avait promis le matin. Car, pensait-elle, depuis longtemps déjà il devait être rentré du Mézou-Meur.
Comme elle lui faisait reproche, à part soi, de ce manquement à sa promesse, elle eut une joie vive.
Le pas d’un cheval venait de retentir sur le pavé de la cour ; et, presque aussitôt, trois coups vigoureusement frappés ébranlèrent le bois de la porte.
Nul doute : c’était lui ! c’était René !
L’horloge de la maison, en ce moment même, tinta minuit.
Dunvel attendit que l’heure eût fini de faire son vacarme, avant de répondre à l’appel du voyageur.
— C’est toi, René ? dit-elle.
— Certes, oui, c’est moi !
— Tu as bien fait de venir m’apporter le bonsoir. Je commençais à penser que tu n’étais qu’un trompeur. Cette idée m’aigrissait le sang. Maintenant que j’ai entendu le son de ta voix, je vais pouvoir dormir à l’aise.
— Il s’agit bien de dormir. Je viens te chercher pour te conduire chez moi et faire de toi ma femme.
— Y songes-tu, René ? sais-tu quelle heure il est ?
— Qu’importe l’heure ! Toute heure est mon heure. Lève-toi vite, Dunvel, et viens t’en !
— Tes parents consentent donc ?
— Ils ne peuvent plus refuser, maintenant. Dépêche-toi, si tu ne veux que je me lasse d’attendre.
Dunvel se leva, mais une pareille démarche, à une heure si peu chrétienne, ne laissait pas que de lui sembler étrange. Avant d’ouvrir la porte à René Pennek, elle se rendit pieds-nus auprès du lit de sa mère qu’elle éveilla doucement, afin de lui demander conseil.
Les mères sont toujours trop heureuses de bien caser leurs filles. La mère de Dunvel déplorait la fierté de son mari qui, plus encore que la fortune des Pennek, était le grand obstacle au bonheur de son enfant. Elle dit à sa fille :
— Si René Pennek t’est venu chercher au milieu de nuit, c’est qu’il a fini par arracher leur consentement à ses « vieux » et qu’il tient à battre le fer pendant qu’il est chaud. Suis-le, puisqu’il te fait signe. Il n’est pire sottise que de tourner le dos à son étoile.
— Mais votre présence n’est-elle pas indispensable, ainsi que celle de mon père ?
— Ne te mets en peine de rien. Je vais préparer Juluenn Karis à cet événement qu’il souhaite autant que moi de voir arriver, quoiqu’il s’en taise. Toi, prends les devants, avec ton promis.
Dunvel ne se le fit pas répéter deux fois. Les paroles de sa mère l’avaient rassurée contre ses mauvaises imaginations. Elle passa prestement sa jupe et son corsage, épingla sa coiffe, saisit ses sabots d’une main et tira le verrou de l’autre.
— Enfin ! tu t’es donc décidée ! cria, sur le seuil, la voix de René Pennek.
La mère de Dunvel attendit que le galop du cheval qui emportait sa fille et le fiancé de sa fille se fût perdu dans l’éloignement. Puis elle poussa du coude Juluenn Karis qui dormait à côté d’elle du lourd sommeil de ceux qui, le jour durant, ont durement travaillé aux champs.
Juluenn Karis, ne se fit pas trop prier. Sa femme disait vrai : l’annonce du mariage de sa fille, avec le fils d’Ervoann Pennek, le combla de joie. Il se laissa sans protestation aucune revêtir de ses plus beaux habits et prit, en compagnie de sa « vieille », attifée elle aussi, comme pour un dimanche de Pâques, le chemin du Quinquiz, où demeuraient les Pennek. Le garçon vacher les précédait avec une lanterne, car la nuit était noire comme un péché mortel.
En arrivant dans l’aire du Quinquiz, ils virent tout le rez-de-chaussée éclairé d’une vive lumière. À coup sûr il allait y avoir grand régal. On n’attendait plus qu’eux pour signer le contrat et faire bombance.
Ils furent tout surpris, en franchissant le pas de la porte, d’entendre qu’on récitait les « litanies de la mort »…
Sur la table de la cuisine, garnie d’une nappe blanche qui pendait jusqu’à terre, ils virent étendu le corps de René Pennek. Il avait une fente au milieu du front, et, par cette fente, la cervelle se montrait. Au bas-bout de la table était placée une assiette où trempait un rameau de buis dans l’eau bénite dont on asperge les défunts. De chaque côté de l’âtre, le père et la mère du trépassé pleuraient en silence.
Juluenn Karis et sa femme n’osèrent questionner.
La même pensée leur était venue à tous deux. René Pennek avait dû trouver la mort entre leur manoir et le Quinquiz.
Mais qu’était-il advenu de Dunvel ?
En vain ils la cherchaient des yeux parmi les femmes agenouillées qui récitaient les prières funèbres.
Ce qu’il était advenu d’elle, le voici :
René Pennek, ou, si vous préférez, son fantôme l’avait d’abord assise en croupe derrière lui, puis le cheval était parti ventre à terre. Il avait la crinière si longue, ce cheval, que, dans la vitesse de la course, elle fouettait jusqu’au sang la joue de Dunvel. En sorte qu’à tout moment Dunvel criait :
— René, mon ami ! Ne trouvez-vous pas que nous allons trop vite ?
Mais à la plainte de la jeune fille, René Pennek ne savait que répondre :
— Il faut aller, ma douce ! Il faut aller !
— René, mon ami ! reprenait Dunvel, êtes-vous bien sûr de la route ?
— Tout chemin, ma douce, mène où nous devons aller !
— René, mon ami ! est-ce bien au Quinquiz que vous me conduisez par cette route ?
— Je vous conduis chez moi, ma douce ! N’est-ce pas ce que vous souhaitez comme moi-même ?
Tels étaient les propos qu’ils échangeaient dans la nuit.
Dunvel vit soudain se dresser devant elle, comme une grande chose noire, l’église du bourg. La grille du cimetière était large ouverte. Le cheval enfila l’allée principale, fit un bond par-dessus quatre ou cinq rangées de tombes et s’abattit au bord d’une fosse toute fraîche.
Avant qu’elle eût pu se reconnaître, Dunvel Karis était couchée au fond du trou.
— C’est ici notre lit de noce, dit René Pennek, et il s’allongea sur elle…
Le lendemain, quand les fossoyeurs voulurent mettre en terre l’unique héritier du Quinquiz, ils reculèrent d’épouvante. Le cadavre aplati et défiguré de Dunvel Karis gisait dans la fosse[202].
Illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.