Astéroïde YR4. Pour l’historien Luc Mary « La fin du monde n’est pas un mythe, c’est une possibilité physique » [Interview]

Décembre 2032. Un astéroïde de 50 mètres de diamètre, 2024 YR4, pourrait croiser dangereusement la trajectoire de la Terre. Le risque d’impact reste faible, mais il est réel.

Dans Astéroïde YR4 et onze fins du monde possibles, paru chez Max Milo cette année, Luc Mary explore onze scénarios scientifiquement fondés – impact cosmique, super-volcan, tempête solaire extrême ou dérive orbitale – qui rappellent une évidence souvent oubliée : notre monde n’est ni immuable ni protégé. Dans cet entretien, l’historien des sciences revient sur les grandes extinctions du passé et interroge la fragilité d’une civilisation persuadée de sa permanence.

Votre livre s’ouvre sur l’astéroïde YR4, dont le risque d’impact en 2032 reste faible mais réel. Pourquoi avoir choisi ce point d’entrée précis pour aborder la question des fins du monde possibles ?

Luc Mary ; J’ai choisi d’ouvrir le livre sur l’astéroïde 2024 YR4 parce qu’il représente un exemple parfait de menace réelle, contemporaine, et scientifiquement suivie. Il ne s’agit pas d’un objet hypothétique ou d’un scénario théorique, mais d’un corps céleste effectivement détecté, dont la trajectoire a initialement présenté une probabilité d’impact non nulle pour décembre 2032. Cela permet d’entrer immédiatement dans le concret : montrer comment les astronomes travaillent, comment les probabilités sont calculées, et comment l’incertitude fait partie intégrante de la science.

Ce cas illustre aussi un point fondamental : la fin du monde n’est pas seulement un concept mythologique ou littéraire, mais une possibilité physique que la science est aujourd’hui capable de surveiller, de quantifier, et peut-être un jour de prévenir.

Vous rappelez que la Terre a déjà connu cinq grandes extinctions massives. Lesquelles ? Selon vous, notre époque a-t-elle pleinement conscience que l’humanité vit sur une planète dont l’histoire est marquée par des bouleversements cataclysmiques ?

Luc Mary ; La Terre a déjà connu cinq grandes extinctions massives au cours de son histoire. La première, à la fin de l’Ordovicien, il y a environ 445 millions d’années, est liée à un refroidissement brutal et à une chute du niveau des océans. La deuxième, à la fin du Dévonien, il y a environ 370 millions d’années, est associée à des bouleversements climatiques et océaniques encore débattus. La troisième, à la fin du Permien, il y a 252 millions d’années, est la plus grave : elle a entraîné la disparition d’environ 90 % des espèces, probablement à cause d’un volcanisme colossal. La quatrième, à la fin du Trias, il y a environ 201 millions d’années, a ouvert la voie à la domination des dinosaures. Enfin, la cinquième, à la fin du Crétacé, il y a 66 millions d’années, est celle qui a provoqué la disparition des dinosaures non aviens, à la suite de l’impact d’un astéroïde. 

Ces événements montrent que la stabilité de la biosphère est fragile à l’échelle géologique. Pourtant, notre civilisation vit dans une illusion de permanence. Nous avons tendance à considérer le monde actuel comme la norme, alors qu’il n’est qu’un instant provisoire dans une histoire marquée par des ruptures profondes. Nous savons intellectuellement que ces catastrophes ont existé, mais nous n’en mesurons pas toujours la portée existentielle.

Breizh-info.com : L’impact d’un astéroïde de 50 mètres pourrait raser une mégapole. Sommes-nous aujourd’hui capables de détecter et d’anticiper ce type de menace avec suffisamment d’avance pour agir ?

Luc Mary ; Aujourd’hui, l’humanité dispose de réseaux de surveillance astronomique extrêmement performants, capables de détecter un grand nombre d’objets géocroiseurs. Cependant, les astéroïdes d’environ 50 mètres représentent un défi particulier. Ils sont suffisamment grands pour détruire une ville entière, mais suffisamment petits pour rester difficiles à repérer, surtout s’ils arrivent depuis une direction proche du Soleil. Dans certains cas, un tel objet pourrait être détecté des années à l’avance, mais dans d’autres, le délai d’alerte pourrait être beaucoup plus court.

La bonne nouvelle est que la capacité de détection progresse rapidement, grâce à de nouveaux télescopes et à des programmes internationaux coordonnés. La défense planétaire est devenue un domaine scientifique à part entière. Mais il faut rester lucide : le risque zéro n’existe pas, et une part d’incertitude subsistera toujours.

Breizh-info.com : Parmi les onze scénarios que vous étudiez, lequel vous semble scientifiquement le plus crédible à l’échelle des prochains siècles, même si la probabilité reste faible ?

Luc Mary ; Parmi les différents scénarios étudiés, celui qui me semble le plus crédible à l’échelle des prochains siècles n’est pas nécessairement un événement qui détruirait la planète, mais plutôt un phénomène capable de déstabiliser profondément notre civilisation. Une tempête solaire extrême, par exemple, pourrait provoquer une panne massive des réseaux électriques, des satellites et des systèmes de communication. Notre monde repose sur une infrastructure technologique extrêmement fragile. Une perturbation majeure pourrait entraîner des conséquences en cascade : paralysie des transports, rupture des chaînes d’approvisionnement, désorganisation économique.

Ce type d’événement n’entraînerait pas l’extinction de l’humanité, mais il pourrait marquer la fin d’une certaine forme de civilisation.

Breizh-info.com : Les super-volcans font partie des menaces évoquées. Un événement comparable à l’éruption du Toba ou du Yellowstone aujourd’hui provoquerait-il un effondrement civilisationnel mondial ?

Luc Mary ; Une éruption comparable à celle du Toba, il y a environ 74 000 ans, ou une super-éruption du Yellowstone aujourd’hui, aurait des conséquences planétaires. Elle injecterait dans l’atmosphère d’énormes quantités de cendres et d’aérosols, réduisant l’ensoleillement et provoquant un refroidissement global temporaire. Ce phénomène, appelé hiver volcanique, pourrait perturber gravement l’agriculture mondiale.

Dans une civilisation interconnectée comme la nôtre, où les systèmes alimentaires reposent sur des flux logistiques complexes, une telle perturbation pourrait entraîner des famines, des crises politiques et des conflits. L’humanité survivrait probablement, mais le monde tel que nous le connaissons pourrait être profondément transformé.

Breizh-info.com : Certaines hypothèses comme la dérive de l’orbite terrestre, l’arrêt de la rotation ou le passage d’une étoile à neutrons relèvent de phénomènes extrêmes. Où se situe la frontière entre science solide et spéculation théorique ?

Luc Mary ; La frontière entre science et spéculation se situe dans la solidité des mécanismes physiques et dans la probabilité réelle des événements. Certains phénomènes, comme les impacts d’astéroïdes, les éruptions volcaniques ou les tempêtes solaires, sont parfaitement établis et documentés. Ils appartiennent pleinement au domaine de la science.

D’autres phénomènes, comme la modification brutale de l’orbite terrestre ou le passage rapproché d’une étoile à neutrons, reposent sur des lois physiques connues, mais leur probabilité est extrêmement faible à l’échelle des temps humains. Dans le cas de la désorbitation de la Terre suite au passage d’une étoile vagabonde au large de notre globe, nous avons calculé que notre monde serait absorbé par notre Soleil au terme de 63 jours de périple vers l’enfer. L’Humanité s’éteindrait ici bien avant la dislocation de la Terre, à environ 100 millions de kilomètres de sa destination finale. Quoiqu’il en soit, ce scénario extrême relève d’une exploration théorique des possibilités, utile pour comprendre les limites de notre environnement cosmique, mais sans constituer une menace concrète à court terme. Il est important de distinguer ce qui est plausible de ce qui est simplement possible.

Breizh-info.com : Votre travail montre que « les fins du monde » ne sont pas des mythes mais des réalités géologiques. Pourquoi, selon vous, ces données scientifiques ont-elles si peu d’impact sur notre vision collective du futur ?

Luc Mary ; Je pense que ces données scientifiques ont si peu d’impact sur notre vision collective du futur pour plusieurs raisons profondément humaines.

 D’abord, il y a une question d’échelle de temps. Les grandes extinctions, les super-éruptions volcaniques ou les impacts majeurs d’astéroïdes se produisent sur des échelles géologiques. Or notre cerveau est façonné pour gérer le court terme : la semaine prochaine, l’année prochaine, éventuellement la génération suivante. Un événement qui a une probabilité infime à l’échelle d’une vie humaine ne mobilise ni les émotions ni les décisions politiques. Nous savons intellectuellement que ces catastrophes ont existé, mais nous ne les ressentons pas comme une menace concrète.

Ensuite, il existe un biais psychologique puissant que l’on appelle le biais de normalité. Nous avons tendance à croire que le futur ressemblera au présent, parce que notre expérience quotidienne confirme cette continuité. Les villes tiennent debout, les saisons reviennent, les institutions fonctionnent. Cette stabilité apparente crée une illusion de permanence. Pourtant, l’histoire de la Terre montre exactement l’inverse : la stabilité est l’exception, la transformation brutale est la règle à long terme.

Il y a aussi un facteur culturel. Pendant des millénaires, les récits de fin du monde relevaient du mythe, du religieux ou de la littérature. Lorsqu’on parle aujourd’hui d’extinction massive ou d’impact cosmique, beaucoup entendent encore un écho apocalyptique au sens symbolique du terme. La science, elle, parle en probabilités, en marges d’erreur, en modèles. Ce langage est rigoureux mais peu spectaculaire. Il mobilise moins que des images simples et dramatiques.

Enfin, notre modernité technologique joue un rôle paradoxal. Nous savons plus de choses que toutes les civilisations passées, mais cette connaissance s’accompagne d’un sentiment de maîtrise. Nous avons tendance à croire que la technologie finira toujours par offrir une solution. Cette confiance est en partie justifiée, mais elle peut aussi anesthésier notre perception du risque.

En réalité, reconnaître que les « fins du monde » sont des réalités géologiques ne devrait pas conduire à la peur, mais à la lucidité. Cela implique d’intégrer l’idée que notre civilisation est inscrite dans une histoire beaucoup plus vaste qu’elle, et que sa continuité n’est jamais garantie. Le problème n’est pas l’absence d’information ; c’est la difficulté à transformer une connaissance abstraite en conscience collective durable. 

Breizh-info.com : L’humanité moderne dispose de technologies avancées. Pensez-vous que nous soyons mieux armés que les espèces passées face à une extinction massive, ou simplement plus vulnérables du fait de notre interdépendance mondiale ?

Luc Mary ; Nous sommes à la fois mieux armés et plus vulnérables. Nous sommes mieux armés parce que nous disposons d’une connaissance scientifique sans précédent. Nous pouvons détecter des menaces, modéliser leurs conséquences, et envisager des réponses technologiques. Pour la première fois dans l’histoire de la vie sur Terre, une espèce est capable d’anticiper certaines catastrophes naturelles d’origine cosmique.

Mais nous sommes aussi plus vulnérables, car notre civilisation repose sur une complexité extrême. Cette complexité crée une fragilité systémique. Une perturbation majeure peut se propager rapidement à l’ensemble du système mondial.

Breizh-info.com : Votre précédent ouvrage portait sur les OVNIS et les hypothèses temporelles. Voyez-vous un lien entre notre fascination pour les catastrophes cosmiques et un besoin culturel de récit apocalyptique ?

Luc Mary ; Oui, je vois un lien très profond entre ces deux thématiques.

Dans mon précédent ouvrage consacré aux OVNIS et aux hypothèses temporelles ( « Les OVNIS viennent-ils du futur ? « ), j’explorais déjà une question centrale : celle de notre place dans le cosmos et des limites de notre compréhension. Les OVNIS, qu’on les aborde sous l’angle sociologique, scientifique ou spéculatif, traduisent une interrogation fondamentale sur l’altérité, sur l’inconnu, et sur l’éventualité que notre réalité ne soit pas close sur elle-même. Ils déplacent le regard au-delà de l’horizon humain.

Les catastrophes cosmiques jouent un rôle comparable, mais dans une direction différente. Là où les récits d’OVNIS évoquent l’irruption possible d’une intelligence extérieure, les scénarios d’impact d’astéroïde, d’explosion stellaire ou de super-éruption volcanique mettent en scène l’irruption d’une force impersonnelle, indifférente, purement physique. Dans les deux cas, il s’agit d’un rappel brutal : l’humanité n’est ni centrale ni protégée.

La fascination pour l’apocalypse ne relève pas seulement du sensationnalisme. Elle correspond à un besoin culturel ancien. Toutes les civilisations ont produit des récits de fin du monde. Ces récits permettent de penser la rupture, de donner une forme narrative à l’angoisse du chaos, et parfois même de réaffirmer un ordre moral ou symbolique. La science moderne ne supprime pas cette dimension ; elle la transforme. Elle remplace les châtiments divins par des mécanismes astrophysiques ou géologiques, mais la structure psychologique reste similaire : un monde stable est soudain confronté à sa fin possible.

Il existe également un aspect plus contemporain. Dans une époque marquée par les crises climatiques, sanitaires et géopolitiques, les récits apocalyptiques deviennent une manière de projeter nos inquiétudes. Les catastrophes cosmiques offrent une métaphore puissante : elles sont globales, irréversibles, et dépassent les clivages humains. Elles condensent nos peurs en un scénario lisible.

Au fond, qu’il s’agisse d’OVNIS, d’hypothèses temporelles ou de menaces cosmiques, la question est toujours la même : qu’est-ce que devient l’humanité lorsque son cadre de référence vacille ? Ces récits ne parlent pas seulement de destruction. Ils parlent de fragilité, de sens, et de la conscience aiguë que notre civilisation repose sur un équilibre précaire.

Breizh-info.com : Au fond, votre livre doit-il être lu comme un avertissement, un exercice de vulgarisation scientifique, ou une invitation philosophique à réfléchir à la fragilité de notre civilisation ?

Luc Mary ; Au fond, je dirais que le livre est les trois à la fois, mais pas dans le même registre.

Il est d’abord un exercice de vulgarisation scientifique. Mon intention première est de remettre les faits au centre du débat. Lorsqu’on parle de “fin du monde”, on bascule très vite dans le fantasme, l’irrationnel ou le spectaculaire. Or les mécanismes que j’évoque — impacts d’astéroïdes, super-volcans, tempêtes solaires, extinctions passées — sont des phénomènes étudiés, mesurés, modélisés. Les expliquer clairement, sans dramatisation inutile mais sans minimisation non plus, est essentiel. Comprendre les ordres de grandeur change déjà profondément le regard.

C’est ensuite un avertissement, mais un avertissement lucide. Il ne s’agit pas d’annoncer une catastrophe imminente ni de cultiver la peur. Il s’agit de rappeler que notre civilisation n’est pas hors de la nature. Nous dépendons d’équilibres géologiques, climatiques et cosmiques que nous ne contrôlons pas totalement. L’histoire de la Terre montre que les ruptures brutales existent. Les ignorer au nom du confort intellectuel serait une erreur.

Enfin — et peut-être surtout — c’est une invitation philosophique. Réfléchir aux “fins du monde” oblige à poser des questions fondamentales : qu’est-ce qu’une civilisation ? Qu’est-ce que nous voulons préserver ? La continuité biologique de l’espèce ? Nos institutions ? Notre mémoire culturelle ? Notre savoir ? En confrontant notre époque à des scénarios extrêmes, on révèle sa fragilité, mais aussi sa valeur.

En ce sens, le livre n’est pas un texte catastrophiste. C’est un livre sur la condition humaine dans l’Univers. Il ne dit pas que tout va s’effondrer demain. Il rappelle simplement que rien n’est garanti — et que cette conscience, loin d’être paralysante, peut être une source de responsabilité et de profondeur.

Propos recueillis par YV

Illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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Une réponse à “Astéroïde YR4. Pour l’historien Luc Mary « La fin du monde n’est pas un mythe, c’est une possibilité physique » [Interview]”

  1. monique B. dit :

    Lire le magnifique  » Et toujours des forêts » de Sandrine Collette…L’urgence de conservation, l’instinct de survie, de reproduction, le retour aux sources…..l’espoir aussi!

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