Je me suis assis ce matin sur un banc de la rambla de Montevideo. Devant moi s’étendait la large étendue brunâtre du Río de la Plata, cette mer fluviale qui ressemble moins à un fleuve qu’à une frontière liquide entre deux mondes. Les eaux y sont troubles, chargées de limon venu des profondeurs du continent. Au large, un porte-conteneurs battant pavillon chinois remontait lentement le chenal qui conduit au port. Sa silhouette massive avançait avec la patience des puissances qui croient savoir ce qu’elles font et où elles vont.
Ces spectacles maritimes invitent à la méditation. On y comprend que les mouvements profonds du monde ressemblent souvent aux courants invisibles qui traversent ces eaux opaques. Ils travaillent longtemps dans le silence avant d’apparaître à la surface.
Je pensais à cela en lisant sur ma tablette l’entretien accordé par Thibault Muzergues dans Le Figaro, où le politologue s’inquiète de ce qu’il appelle le « wokisme de droite ». Selon lui, une partie du camp conservateur, en voulant combattre les excès idéologiques de la gauche, aurait fini par adopter ses méthodes et sa rhétorique identitaire, tombant ainsi dans une forme de miroir idéologique.
Dans cet entretien, Muzergues explique que la droite aurait développé une « obsession identitaire » comparable à celle de la gauche woke. Elle utiliserait la posture victimaire comme instrument politique, se présenterait comme opprimée par une idéologie dominante et chercherait à mobiliser ses électeurs autour de ce sentiment de dépossession. Cette logique, ajoute-t-il, conduirait à une concurrence victimaire et à une radicalisation idéologique qui finirait par affaiblir le conservatisme lui-même.
Le politologue estime également que cette stratégie aboutit à reproduire les mécanismes d’exclusion que la droite reproche à ses adversaires. Selon lui, une fois au pouvoir, ces mouvements mettraient en place des formes nouvelles d’intolérance intellectuelle, bannissant les opinions dissidentes et cherchant à imposer leur propre orthodoxie culturelle. Le phénomène constituerait ainsi une sorte d’ingénierie sociale symétrique à celle du progressisme.

Enfin, Muzergues avance un argument électoral. Cette radicalisation idéologique éloignerait l’électorat modéré, davantage préoccupé par l’efficacité des services publics et la gestion concrète des problèmes quotidiens que par les batailles doctrinales. Le « wokisme de droite », écrit-il en substance, risquerait de transformer la droite en mouvement perçu comme extrémiste, redonnant ainsi à la gauche un avantage moral et politique.
L’analyse a l’élégance des raisonnements universitaires. Elle possède aussi leur principal défaut, celui d’ignorer le terrain réel où se joue la politique. Car la première vérité que l’histoire nous enseigne est d’une simplicité presque brutale, la politique commence toujours par le combat des idées. On pourrait même dire, plus exactement encore, que la politique commence toujours par la culture.
C’est là un principe que la gauche européenne a compris très tôt. Depuis plus d’un siècle, elle mène avec constance une guerre culturelle visant à transformer les représentations collectives, les normes morales, les imaginaires sociaux. L’école, l’université, les médias, la littérature, le cinéma, les arts, toutes ces sphères ont été progressivement investies comme autant de positions stratégiques. Antonio Gramsci avait donné à cette stratégie son nom savant, l’hégémonie culturelle.
La droite, pendant des décennies, refusa obstinément de comprendre cette évidence. Elle croyait que la politique consistait essentiellement à administrer l’économie, à équilibrer les budgets, à maintenir l’ordre public et à gérer les alternances électorales. La bataille des idées lui paraissait secondaire, presque indécente. Les universités, les maisons d’édition, les plateaux de télévision, les scènes de théâtre ou les studios de cinéma pouvaient bien être abandonnés à la gauche. Tout cela semblait appartenir au domaine vague de la culture, c’est-à-dire, dans l’esprit de nombreux responsables conservateurs, à une sphère sans véritable conséquence politique.
Ce fut une erreur stratégique majeure.
Car on ne perd jamais durablement une bataille électorale par hasard. Si la droite occidentale a si souvent perdu les combats politiques depuis la seconde moitié du XXe siècle, c’est parce qu’elle avait déjà perdu, bien en amont, la bataille des idées. Elle avait laissé s’installer, presque sans résistance, un univers intellectuel entièrement structuré par les catégories morales et culturelles de ses adversaires.
Les mots eux-mêmes avaient changé de sens. Le progrès, la justice, l’égalité, l’ouverture, l’émancipation devinrent les monopoles rhétoriques d’une seule famille politique. La droite, privée de langage, fut réduite à une posture défensive, condamnée à gérer un monde dont elle ne définissait plus les valeurs.
C’est précisément contre cette abdication que se dressa, à partir de la fin des années soixante, un courant intellectuel aujourd’hui bien connu sous le nom de Nouvelle Droite. Lorsque le GRECE fut fondé en 1968, ses animateurs posaient une question simple, presque naïve en apparence, pourquoi la droite perdait-elle sans cesse la bataille des idées ?
La réponse s’imposa rapidement. Elle perdait parce qu’elle refusait de la mener.
Ce diagnostic conduisit ces penseurs à une conclusion qui reste aujourd’hui d’une actualité frappante. Avant de conquérir le pouvoir politique, il faut transformer les représentations culturelles qui rendent ce pouvoir possible. Une élection ne se gagne jamais seulement dans les urnes. Elle se gagne longtemps auparavant dans les livres, dans les écoles, dans les journaux, dans les esprits.
Dans cette perspective, ce que certains commentateurs nomment aujourd’hui le « wokisme de droite » apparaît sous un jour tout différent. Il ne s’agit pas d’une imitation maladroite de la gauche, ni d’une dérive idéologique. Il s’agit plutôt d’une prise de conscience tardive mais inévitable, celle que la guerre culturelle est le préalable de toute reconquête politique, les succès de Javier Milei en Argentine l’illustrent parfaitement.
Le mot peut déplaire aux tempéraments modérés comme celui de notre illustre Thibault Muzergues. La réalité, elle, ne s’en soucie guère.
Car les enjeux contemporains ne relèvent plus seulement des querelles doctrinales classiques. L’immigration de masse, l’islamisation de certains territoires européens, la fragmentation identitaire des sociétés occidentales touchent aux fondements mêmes de la continuité historique des peuples. Dans de telles circonstances, l’indifférence culturelle n’est plus une neutralité. Elle devient une capitulation.
Je regardais le porte-conteneurs chinois disparaître lentement vers les quais de Montevideo. Sa cargaison invisible transportait sans doute des milliers d’objets inutiles fabriqués à l’autre bout du monde, ces marchandises anonymes qui parcourent désormais les océans avec une régularité d’horloge.
Le spectacle avait quelque chose de paisible et de presque banal. Pourtant, derrière cette silhouette d’acier qui remontait le chenal du Río de la Plata se devine l’une des réalités les plus profondes de notre temps, la puissance d’un pays ne se mesure jamais seulement à ses armées ou à son commerce. Elle se mesure aussi à sa capacité à imposer ses représentations du monde.
Or c’est précisément sur ce terrain que se jouent les batailles décisives. Les nations qui dominent une époque sont presque toujours celles qui parviennent à diffuser leurs idées, leurs normes et leurs récits bien au-delà de leurs frontières. La culture, dans ce sens, précède souvent la politique comme la marée précède le flux du courant.
Les Européens, pour leur part, semblent redécouvrir tardivement cette évidence.
La politique commence toujours par les idées. Et les idées, qu’on le veuille ou non, sont toujours un combat.
Balbino Katz
Envoyé spécial de Breizh info à Montevideo
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