The Twelfth. Un 12 juillet à Belfast : Quand le peuple orangiste commémore la bataille de la Boyne [Reportage]

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17/07/2017 – 07h35 Belfast (Breizh-Info.com) –  Pour les orangistes et les protestants d’Irlande du Nord, le 12 juillet est une fête nationale, sans doute la commémoration la plus importante de l’année.

A cette occasion, et dès la veille au soir, ils sont des dizaines de milliers, dans toute l’Irlande du Nord, à se rassembler et à commémorer la bataille de la Boyne, qui vit les troupes  de Guillaume d’Orange triompher sur celles du roi catholique Jacques II d’Angleterre. (voir l’historique de cette bataille dans notre article à ce sujet).

Nous nous sommes rendus sur place durant ces journées, placées sous le signe de défilés identitaires, de défense de la culture orangiste, et de deux journées de fête qu’on ne peut qualifier que d’orgie généralisée dans les quartiers loyalistes de Belfast.

Les célébrations se préparent

Lundi 10 Juillet, Sandy Row, bastion loyaliste situé à proximité immédiate du centre-ville, zone neutre de Belfast. Des dizaines de jeunes s’affairent collectivement à mettre en place un bûcher gigantesque (plus de 30 m de haut pour Sandy Row) confectionné à base de centaines et de centaines de palettes . Pour le moment, des drapeaux loyalistes (avec notamment la main rouge de l’Ulster) sont placés sur le bûcher, pour afficher les couleurs aux yeux de tous,  et la zone est protégée, toute cette nuit du 10 au 11 juillet par des jeunes du quartier.

« Les Fenians (NDLR : les nationalistes irlandais) nous ont déjà attaqués par le passé, alors nous protégeons le quartier » nous déclare l’un d’entre eux, prêt à en découdre s’il le faut. Des forces de police sont de toute façon en patrouille fréquente dans le secteur, et l’on sent la tension monter au fil des heures, même si, au final, cette soirée du 10 juillet réunira quelques dizaines de jeunes tout au plus qui allument un petit feu à proximité de la colonne de palettes, tout en buvant des bières et en écoutant de la musique techno (étonnamment, la drogue circule également , ce qui déplaît fortement aux anciens qui, comme du côté nationaliste, ont souvent pratiqué la chasse aux dealers. Cela ne semble plus être le cas au sein de la jeunesse) . Scénario de veille de « Bonfire » assez improbable au demeurant.

Mardi 11 juillet, veille des principales marches orangistes dans toute l’Irlande du nord :  nous décidons d’arpenter la journée durant les enclaves loyalistes (que nous avons déjà évoquées dans un reportage ici) afin d’assister aux préparations des marches mais aussi des bûchers pour le soir. Nous nous rendons tout d’abord au nord du centre-ville, direction un quartier populaire loyaliste situé à l’ouest des docks, qui touche directement l’enclave républicaine de Cliftonville.

En marchant, sur Great Georges Street, nous nous arrêtons d’ailleurs devant une fresque, poignante, peinte sur une façade de pont ; il s’agit de la devanture d’un pub reconstituée, le Mc Gurk’s Bar, que des loyalistes firent exploser en 1971, tuant 15 civils, hommes, femmes et enfants. Une croix celtique ainsi qu’une stèle honorent la mémoire des victimes.

Nous arrivons dans la foulée au Time’s Bar, en bordure de docks, dans un quartier populaire dans lequel les émanations en provenance des docks mais aussi de graillon donnent la nausée tant elles sont prégnantes. Ce bar est le fief (pour le Nord Belfast) des supporteurs des Rangers. Là aussi, un endroit chargé d’histoire puisqu’il fût également plastiqué, par des membres de l’IRA cette fois.

En remontant vers Cliftonville, nous croisons des jeunes dans un no-mans land en train de préparer le bûcher du soir, gigantesque lui aussi, tandis que des drapeaux irlandais et des portraits du Sinn Fein ont été placés pour être brûlés. Le tout, toujours sur fond de techno et d’alcool !

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Puis arrivée sur Shankill, l’un des bastions historiques des loyalistes, qui se situe jusque au dessus de Falls Road et du bastion nationaliste (un mur, aujourd’hui ouvert hormis lors de certaines soirées comme celle du 11 juillet, sépare les deux quartiers). Une parade s’y est déjà déroulée dans l’après-midi et les groupes se désaltèrent au « Linfield Social Club » ou au « Northern Ireland Supporters Club » ou encore au « Rangers FC Supporteurs club ». Ici, vous l’aurez compris, il n’est pas conseillé de se promener avec un maillot du Celtic, ou de l’Irlande. Dans toute la rue, des vendeurs de drapeaux, de CD (de marches orangistes, de flutes bands), de livres, et de gadgets qui célèbrent la culture orangiste et loyaliste.

« Nous sommes profondément attachés à notre culture et à notre identité. Nous  nous sentons menacés, et c’est pour cela que nous la célébrons chaque année », nous confie Steeve, avec qui nous discutons dans la rue. Que l’on soit dans un bastion populaire loyaliste comme dans un bastion populaire républicain, ce sont pourtant bien les mêmes personnes que nous rencontrons à chaque fois : en large majorité blanches, ayant les mêmes habitudes, des cultures à la fois différentes mais également très proches. Mais l’histoire, les troubles, les violences, les milliers de morts, laissent des traces et des blessures qui ne sont pas refermées, loin de là.

Dans chaque camp, la peur de disparaître, de voir son identité maltraitée, supprimée, et le sentiment d’être légitime sur la terre de ses ancêtres.

Dans tous Belfast s’allument les Bonfire

Retour dans le centre-ville de Belfast, puis sur Sandy Row, afin d’y retrouver nos contacts locaux, et d’y vivre la soirée du 11 juillet, très importante également pour les loyalistes. Dans tout Belfast, des bûchers sont allumés à la nuit tombante. Les drapeaux en l’honneur de l’Empire britannique ou de l’Irlande du Nord destinés à marquer le territoire le temps de la préparation des bûchers ont été remplacés par ceux « de l’ennemi » , ou plutôt des ennemis : on y retrouve pèle même des drapeaux irlandais, du Sinn Fein, des banderoles hostiles à l’IRA, mais également des drapeaux de l’État islamique. « Nous nous battons aussi contre l’islamisation de notre pays »  nous indique l’un de nos contacts sur place.

A l’Est de Belfast, un bonfire fera la une des journaux, puisqu’une banderole « Scot Sinclair loves Bananas » y a été accrochée (puis retirée par les autorités avant l’allumage) , banderole qui visait un joueur noir du Celtic Glasgow.

Dans toute la rue principale du quartier de Sandy Row « le quartier le plus craint de tout Belfast » nous confie fièrement un jeune avec qui nous discutons, la foule chante, danse, consomme une quantité d’alcool sans aucune mesure.

Le bar officiel des supporteurs des Glasgow Rangers, magnifique pub décoré aux effigies de Paul Gascoigne, Marc Hartley (et même Paul Le Guen !) est bondé, tout comme Le Royal, situé juste en face, qui crache une musique à réveiller les morts ! Interpellé par un fan de Glasgow venu pour les marches, ce dernier nous déclare, hilare, évoquant la France : « Je suis allé une fois en France, pour Auxerre – Glasgow. Je me suis endormi au pub, je n’ai pas pu aller au match » . 

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Puis vient l’allumage des bûchers, privilège accordé à des militants, à des purs et durs, à ceux qui ont œuvré pour la cause. « Ici, il y a des anciens de l’UDA, de l’UVF, il y’a des familles de victimes de l’IRA, c’est un quartier où tout le monde a été concerné à un moment ou un autre » nous confie notre contact qui nous dira par ailleurs « en général, les touristes ne sont pas forcément les bienvenus lors de ces cérémonies ».

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Photo de Belfast le soir du 11 juillet 2017 (copyright Brendan Harkin)

Le bûcher s’embrase, le peuple hurle et reprend« Will Grigg’s on fire », chanson phare de l’Euro 2016. Mais aussi des chants à la gloire des combattants orangistes, et simplement, des musiques actuelles qui hurlent dans la nuit, entre deux sirènes de pompiers. Car des vitres d’appartement ont explosé sous la chaleur du brasier. Cela a été le cas dans de nombreux endroits de la ville, comme chaque année. Mais cette tradition, ils y tiennent plus que tout – et malgré les protestations républicaines, on voit mal comment les autorités pourraient priver ces populations de cette fête : « Ils nous effacent déjà notre mémoire en repeignant les fresques en hommage à ceux morts pour la cause. Ils ne nous enlèveront jamais le droit de célébrer notre culture » 

La fête durera toute la nuit, avant de s’enchaîner le lendemain. Le feu ne s’éteindra que beaucoup plus tard dans la journée du 12 juillet.

12 Juillet : for God and Ulster

Mercredi 12 juillet, Sandy Row toujours. Nos contacts nous ont conseillé quelques bonnes ruelles, à proximité du quartier, pour pouvoir se faufiler et assister à la grande parade qui traverse Belfast du Nord au Sud (de nombreux groupes convergent de tous les quartiers, de nombreuses « Flutes Bands », ainsi que des sections de l’ordre d’Orange) . Celle-ci passe par le centre-ville aux alentours de 11h le matin, marchant du Nord (du côté de Crumlin Road) au sud. Avant de faire une pause, et de revenir pour une deuxième manche, dans l’après-midi.

Dans le quartier, on croise à la fois des familles, apprêtées, venues célébrer leurs « héros ». Mais aussi des jeunes ou moins jeunes, ivres morts, à 10h30 le matin, visiblement pas remis de la soirée de la veille. L’ambiance est bon enfant, et le contraste saisissant entre d’un côté de la rue des groupes de jeunes, bouteilles à la main (bières, mauvais vin, boissons énergétiques, mixtes en tout genre) et dansant sur de la techno et de l’autre, les premiers groupes qui défilent dans la rue. Entre les deux, de nombreux effectifs de police, et des voitures qui indiquent des « zones sans alcool ». Difficile à faire respecter toutefois, étant donné l’état éthylique généralisé dès le début de la matinée.

Du côté des marches, de nombreuses bandes de Belfast, mais aussi venues d’Irlande et d’Écosse défilent, au son des flûtes et des tambours. Cette marche est comparable, dans un tout autre genre, aux grands défilés que l’on peut voir lors du festival Interceltique à Lorient, ou lors du festival de Cornouaille à Quimper. Au total, des centaines de groupes marchent, en ordre, dans les rues, portés par les chants de la foule et les applaudissements.



Après la première marche, visiblement pas rassasiée, la foule se précipite dans les pubs (beaucoup sont toutefois fermés,) mais aussi et surtout dans la rue, où l’alcool coule à flot en attendant le retour de la parade. C’est une orgie, il n’y a pas d’autres mots. Les familles côtoient des bandes de jeunes. Des groupes de supporteurs de football, anglais, écossais, nord irlandais, sont présents en masse et facilement reconnaissables avec leurs drapeaux et leurs tatouages, multiples et variés.

Parmi la foule, un membre de l’EDL  (English Defense League), Abdul Rafiq, affublé d’un maillot « Paki Loyalist » distribue des tracts aux passants qui les prennent, entre curiosité, respect, moqueries voire bousculade pour certains.

16h. La parade est de retour. La foule est en délire. Les chants et les mouvements de foule se multiplient. Les marcheurs sont célébrés par le peuple loyaliste, et il devient difficile de marcher au travers d’une foule compacte, tandis que le verre cassé, les bouteilles, jonchent le sol d’une rue transformée en déchetterie géante, entre odeur d’urine, de sueur, d’alcool…

Après le défilé, la soirée se poursuivra tard dans la nuit.

« No surrender »

Au final, très peu d’incidents (mais beaucoup de travail pour les ambulances, entre comas éthyliques, blessures diverses liés à des coupures, malaises …).

La police nord irlandaise, sait parfaitement gérer ce type de journée, mais l’on comprend toutefois largement que les autorités aient refusé d’assurer le même jour la sécurité du match Linfield – Celtic, reporté au vendredi 14 juillet. Impossible de gérer, dans tout Belfast, de telles foules excitées et avinées, tout simplement. Mais contrairement à de nombreux pays, où le zèle policier est de rigueur pour de petits dérapages, les consignes semblent être : pas de répression tant que cela ne va pas trop loin et que cela ne tourne pas à la violence ; et sanction impitoyable pour ceux qui dérapent.

Cela s’est avéré efficace, en tout cas pour ce 12 juillet.

En conclusion, vivre un 12 juillet à Belfast est quelque chose à faire une fois dans sa vie. Cette célébration, de l’identité, de la mémoire, de la culture protestante en Irlande du Nord, est sans comparaison aucune avec ce qui peut exister ailleurs. Parade, bûchers, fête, commémoration, et surtout des dizaines de milliers de personnes qui se regroupent pour célébrer, avec des excès orgiaques,  leur culture.

Cette mobilisation, en cette année 2017, était également placée sous le signe d’un regain de tension, aucune solution gouvernementale n’ayant été pour le moment trouvée en Irlande du Nord. Dans chaque camp, les craintes et les doutes sur l’avenir des différentes communautés pointent à l’horizon. Pour beaucoup de loyalistes rencontrés, les questions du Brexit, mais également de la partition de l’Irlande, renvoient à la question identitaire : « nous ne voulons pas subir les vagues de migrants qui rentrent en Europe et qui viennent d’Afrique ou du Moyen-Orient » nous a-t-on répété plusieurs fois pour justifier le vote en faveur du Brexit.

Pour d’autres, c’est la peur de perdre démographiquement vis à vis des catholiques irlandais qui est bien présente. Toutefois, et bien que les célébrations puissent paraître (notamment en raison de certains chants ou comportements) agressives, la volonté de vivre en paix est également quelque chose que l’on retrouve dans de nombreuses bouches.

Les années de guerre civile ont profondément marqué des populations, qui n’entendent pas pour autant, abandonner leur histoire, leur culture, leur identité. « No surrender » , « Ne jamais se rendre » , est d’ailleurs la devise loyaliste qui illustre parfaitement l’état d’esprit de ces Nord irlandais qui ne sont pas comme la caricature a souvent voulu le faire croire, des populations privilégiées vis à vis des catholiques irlandais.

Il suffit de marcher dans ces quartiers populaires pour se rendre compte par ailleurs que la pauvreté et la misère sociale, ne sont  pas affublées d’un étendard catholique ou protestant.

Un avenir en commun est-t-il possible ? Quid de la réunification irlandaise ? Difficile de répondre à ces questions encore aujourd’hui. Pour y parvenir un jour, chacun devra forcément faire des concessions…

Yann Vallerie

Crédit photos : Breizh-Info.com (sauf la photo de Belfast par Brendan Harkin DR)
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