24/10/2015 – 08H00 Belfast (Breizh-info.com) – Vu de Bretagne – surtout vu de ceux qui ne se sont jamais rendus sur place –  la situation en Irlande ne se discute pas : l’Irlande du Nord n’existe pas et fait partie intégrante de l’Irlande, les loyalistes et autres unionistes sont des salopards qui ont tort, et on emploie l’appellation Derry, pas Londonderry, pour nommer la cité du tristement célèbre Bloody Sunday.

Pourtant, la situation se complique fortement lorsque l’on se déplace sur place à la rencontre de ceux qui vivent au quotidien en Ulster, cette province d’Irlande divisée en deux, avec trois comtés ( Cavan, Monaghan, Donegal) sous gouvernance irlandaise et six comtés sous domination britannique (Antrim, Armagh, Derry/Londonderry, Down, Fermanagh, Tyrone). C’est ce que nous avons découvert lors de plusieurs voyages en terre d’Irlande, et notamment très récemment, à l’occasion de la qualification de la sélection nord-irlandaise pour le Championnat d’Europe de football 2016 en France. Une qualification à laquelle nous avons assisté, suivi d’une plongée dans les quartiers populaires loyalistes, de Sandy Row à l’East Belfast en passant par Shankill Road ou Crumlin Road.

Petit rappel historique tout d’abord : 

L’histoire de la verte Eirin remonte à l’arrivée de chasseurs-cueilleurs venus de Grande-Bretagne et d’Europe continentale en 8000 av. J.-C. (environ). Puis vinrent les Celtes ( – 2000 av. J.-C.) , avant que Saint-Patrick et les chrétiens n’évangélisent l’île à partir du Vème siècle apr. J.-C. et ne soumettent presque totalement les populations locales. Des populations qui, christianisées, résisteront aux invasions vikings (dont une partie restera sur cette terre) avant de subir les assauts des Normands et des Anglais durant plusieurs siècles. Le véritable conflit religieux prend racine avec l’arrivée au 16e siècle de colons protestants anglais et écossais, qui se mêlent aux conflits déjà existants entre différents clans irlandais. La langue gaélique s’estompe dès lors par la force au profit de l’anglais, puis au 17e siècle, les catholiques, pourtant majoritaires (85% de la population) se voient bannis du Parlement. L’Acte d’Union supprime, en 1801, le Parlement irlandais, et le pays intègre alors la Grande-Bretagne et le Royaume-Uni.

Dès lors, brimades, persécutions, et répression à haute échelle sont menées contre les patriotes irlandais, par les barons et les dirigeants protestants anglais. Entre 1846 et 1851 a lieu la Grande famine, conséquence de la politique impérialiste anglaise menée depuis Cromwell, qui va tuer un million de personnes en Irlande et provoquera l’exode massif de millions d’autres vers des terres nouvelles (notamment les États-Unis).

Cet épisode de l’histoire de l’Irlande entraina un renouveau sans précédent du mouvement nationaliste irlandais, qui prit de l’ampleur avec la naissance de l’IRA (après Pâques 1916 et l’attaque de la Poste de Dublin dont on fêtera le centenaire l’an prochain) , puis avec la déclaration d’indépendance (1919) prononcée de manière unilatérale, conduisant à une guerre férocement réprimée, et à des accords amenant à la création d’un État libre d’Irlande en 1921, dominion britannique et amputé de 6 comtés d’Ulster, à majorité protestante.

Dès lors s’en suit une guerre civile entre nationalistes irlandais partisans d’une Irlande unifiée (dont Eamon De Valera ) et nationalistes irlandais partisan de cet Etat libre d’Irlande (dont Michael Collins). En 1932, le parti de De Valera remporte les élections,  et en 1937, la République d’Irlande est proclamée (définitivement en 1938), toujours partitionnée avec les 6 comtés d’Ulster formant l’Irlande du Nord. Dès les années 1920, les « unionistes » ou « loyalistes » à la couronne d’Angleterre, nettement majoritaires dans les 6 comtés, arrivent au pouvoir et retirent le droit de vote aux catholiques irlandais, par peur d’être submergés par la vague nationaliste irlandaise.

Entre 1966 , date du cinquantenaire de l’insurrection de Pâques, et le 10 avril 1998 (accord dit du Vendredi saint) une guerre sanglante se déroulera, sur fond de rivalités politiques, économiques, religieuses, nationales, entre nationalistes catholiques irlandais d’un côté et loyalistes protestants de l’autre avec l’armée anglaise et la police nord-irlandaise jouant un rôle d’« arbitres » particulièrement répressifs et sanglants vis-à-vis des nationalistes irlandais.

Le désarmement des groupes paramilitaires se fera durant toutes les années 2000, certains groupes faisant reparler d’eux récemment, certaines émeutes éclatant d’un côté ou de l’autre ces dernières années à l’occasion des traditionnelles marches du mois de juillet, célébrant l’ordre d’Orange. Pas loin de 4000 personnes ont trouvé la mort dans ce conflit.

Belfast, année 2015 

Quelle est la situation, aujourd’hui, en 2015, à Belfast, mais également dans le reste de l’Ulster  ? C’est une question à laquelle nous allons tenter d’apporter quelques éléments de réponse.

Octobre 2015 : la sélection nord-irlandaise de football se qualifie pour la première fois de son histoire pour un championnat d’Europe. À Windsor Park, lors de l’avant-dernier match des éliminatoires, c’est la liesse. Windsor Park, c’est le stade de la sélection nationale, mais aussi du Linfield FC, le principal club protestant et loyaliste de Belfast, suivi de près par Glentoran , club de l’East Belfast accusé par certains purs et durs d’avoir trahi en faisant jouer des joueurs catholiques dans l’équipe.   Il y ‘a aussi les Crusaders, au nord de la ville, dernier club protestant, et enfin, Cliftonville, le seul représentant catholique, situé lui aussi au Nord Belfast. Pour plus d’informations sur le football à Belfast, lire cet excellent article de So Foot.

Pour le dernier match de l’Irlande du Nord, en Finlande, les pubs de Belfast sont partagés entre ceux qui diffusent cette rencontre et ceux qui diffusent le rugby, avec l’opposition France-Irlande. Toutefois, dans les principaux bastions loyalistes de la ville, il n’y a pas débat : c’est l’Irlande du Nord avant tout, et il deviendrait même risqué de demander à quelques tenanciers s’ils passent le match de l’Irlande, dans des quartiers comme Sandy Row, Shankill ou sur East Belfast. La ville est en effet toujours divisée, même si les murs ( les « Peace Wall ») séparant enclaves nationalistes irlandaises et loyalistes ou unionistes sont désormais ouverts la plupart du temps.

Le centre-ville et le quartier de l’Université sont considérés comme des « zones mixtes » dans lesquelles jeunes et moins jeunes, catholiques et protestants se retrouvent, sans signes d’appartenance distinctifs, pour y travailler en semaine ou pour y faire la fête dès le jeudi soir ( « pour fêter le week-end qui arrive » nous confiera le plus sérieusement du monde un habitué ) . Dans cette zone « neutre » où l’on sent, année après année, une immigration extraeuropéenne de plus en plus présente, même si largement inférieure à ce que nous pouvons voir dans les grandes métropoles françaises, on se sent comme dans n’importe quelle grande ville d’Europe.

En réalité, le seul coin de Belfast à large majorité catholique se situe entre la M1 au Sud Est et le mur jouxtant Shankill Road un peu plus au Nord. Un quartier traversé par Falls Road et Glen Road, des rues où l’on retrouve certains « murals » célèbres, du nom de ces fresques en hommage aux martyrs du nationalisme irlandais (comme Bobby Sands), mais aussi désormais en hommage, tantôt à la Palestine, tantôt à Nelson Mandela, au Che Guevara ou à Karl Marx. Dans de nombreux pubs de ce bastion ainsi que dans le centre-ville, on voit fleurir actuellement des affiches « refugees welcome », l’immigration étant la bienvenue pour les militants du Sinn Fein notamment. C’est dans Falls Road que se situe la célèbre boutique du parti politique de Gerry Adams, une boutique toujours ultra-sécurisée, filmée, et dans laquelle il faut montrer patte blanche pour accéder. Une boutique à ne pas rater pour tous ceux qui – de passage à Belfast – souhaiteraient ramener avec eux un livre, un objet, un souvenir de la tragédie nord-irlandaise. Plus loin dans cette rue mythique, on retrouve le cimetière de Milltown, à visiter absolument ; outre de nombreuses croix celtiques d’un autre âge, on y retrouve le célèbre carré de l’IRA, où furent enterrés des combattants de l’Irlande libre.

On relèvera également au nord les enclaves de Cliftonville et d’Ardoyne, littéralement entourées par les enclaves protestantes, et notamment celle de Crumlin. Une remarque pour ceux qui seraient amenés à visiter ces quartiers, quelles que soient les idées de chacun : les plaies sont loin d’être refermées concernant la guerre civile qui a ravagé l’Ulster. Il n’est donc pas bien venu d’évoquer le conflit avec les uns ou les autres, ni même de prendre position vis-à-vis d’une histoire propre à cette contrée. Tout comme il n’est pas non plus bien vu d’arborer, en étant étranger, des vêtements ou des symboles clivants. Et cela encore moins en s’aventurant, surtout en soirée, dans des pubs de quartier où l’arrivée d’inconnus suscite toujours des interrogations.

Le reste de la ville ( qui héberge 330 000 habitants) est composé, au sud-est de la M1, des quartiers de Sandy Row et de Linfield à large majorité unioniste. Avec Shankill Road et Crumlin au Nord Ouest et tout l’East Belfast, on se retrouve plongé en plein fief loyaliste, « for God and Ulster » comme le signifiait la devise de l’UVF, l’Ulster Volunteer Force, un des groupes paramilitaires loyalistes ayant lutté contre l’IRA (Irish Republican Army) durant plusieurs décennies. Dans ces quartiers, on y découvre une flopée de drapeaux de l’Irlande du Nord avec la main rouge de l’Ulster, drapeaux britanniques et …israéliens, en réponse au nombreux drapeaux palestiniens déployés dans les bastions nationalistes. Certains trottoirs y sont colorés aux couleurs du Royaume-Uni et là encore, de nombreuses fresques rendent hommage aux combattants tombés pour la cause . Pour ceux qui voudraient là aussi ramener un souvenir de ces quartiers, il existe une boutique loyaliste située à l’est, au 354 Newtownards Rd, et deux boutiques de même obédience situées sur Shankill Road. Là encore, comme chez les ennemis de toujours, il est conseillé d’éviter de poser trop de questions, de ne pas prendre parti sur un conflit que seules les parties prenantes ont vécu et maitrisent, et pour lequel chaque camp a eu de bonnes raisons pour se battre.

Il s’agit, tout comme les enclaves catholiques, de quartiers populaires, souvent très pauvres : on est très très loin de l’époque où les colons anglais et écossais dominaient les catholiques. Dans toutes ces enclaves, baignant dans des odeurs de graillons, de mauvais fish and chips, kebabs ou de « chinese food take away» et composés de maisons individuelles défraichies, on sent en permanence une réelle misère sociale. Traverser ces quartiers de la capitale nord-irlandaise, c’est découvrir un roman de John King ou un film de Ken Loach à ciel ouvert.

C’est ce qui frappe aux yeux à Belfast : la différence entre un centre-ville riche qui tend à se développer et qui souhaiterait même effacer certains pans de l’histoire de la ville (des fresques jugées trop haineuses, car représentant des soldats en cagoule ont même été effacées) , et des quartiers d’habitation paraissant particulièrement désoeuvrés, mais où de génération en génération se transmettent encore les haines du passé. Chaque année, à l’occasion des marches orangistes, des émeutes ont lieu, entre la police et les habitants de ces quartiers souhaitant commémorer leurs victoires passées. C’est également le moment des « bonfires» , ces grands bûchers dressés par les uns et les autres où des centaines de jeunes brûlent les drapeaux « de l’ennemi ».

Avec le centenaire de Pâques 1916 qui approche, et en tenant compte d’une recrudescence des actes de violence ces dernières années entre les différentes communautés, rien ne dit que 2016 ne sera pas une année particulièrement sensible, que ce soit à Pâques, où des commémorations auront lieu également à Belfast, ou bien lors des célébrations orangistes en juin, mais surtout lors de celle du 12 juillet célébrant la bataille de La Boyne.

En conclusion, Belfast est une ville à visiter au moins une fois dans sa vie pour tout Européen curieux de découvrir un pan d’histoire de notre continent et de cette île si attirante, en s’éloignant bien évidemment du centre-ville pour s’enfoncer dans l’histoire de la cité. Une ville bien plus intéressante que Dublin, devenue une capitale européenne comme une autre, dont la plupart des Irlandais d’Ulster, du Connemara ou du Munster vous diront d’ailleurs que « this is not Irlande ». Un avant goût d’Ulster qui sera bien entendu à découvrir en juin prochain, à l’occasion de l’invasion programmée des fans Nord-Irlandais en France pour l’Euro 2016. Avec une possibilité – en cas de qualification de l’Irlande en barrage – de se retrouver avec un derby fratricide et particulièrement tendu.

Yann Vallerie

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3 Commentaires

  1. Bonjour,
    moi qui suis Breton (de tradition catho comme beaucoup de Bretons) je vis en Irlande du Nord et j’aimerais vous apporter mon point de vue.
    La situation peut-être plus complexe que ça c’est pourquoi j’aimerais reprendre certains points:
    L’histoire étant ce qu’elle est avec ses bons choix, ses fautes et ses erreurs, on ne peut pas changer le passé. Cependant nous devons faire avec notre présent et essayer de construire pour un avenir plus serein.

    Lorsque je suis arrivé ici je me suis posé beaucoup de question sur les problèmes existants et au fil du temps je me suis rendu compte que je devais revoir mes paramètres culturels afin de comprendre un peu mieux la réalité.

    Je déteste parler politique depuis toujours mais un ami me disait il y a peu « quoi que tu fasses ici c’est politique », « tu joues de la cornemuse Ecossaise,
    c’est politique ! ». Donc à un moment il faut assumer et avancer.

    L’Irlande du Nord n’est plus ce qu’elle était, sa population change avec beaucoup d’immigrés
    Européens et d’ailleurs dans ce qui fut une terre d’émigration. Beaucoup de personnes ne se reconnaissent pas dans ce conflit que certains entretiennent
    encore et il n’y a pas besoin d’être un produit importé, de nombreuses personnes d’ici ne se sont jamais reconnus dans ce conflit, dans ces communautés.

    Je n’habite pas Belfast mais pour y aller de temps en temps le samedi me balader et faire quelques achats (enfin c’est aussi une belle ville), je ne me suis jamais posé la question qui pouvait être protestant ou catholique. Je rappelle en passant qu’on parle de marqueurs communautaires et aucunement de religion.

    J’ai déjà traversé le Falls Road en bus comme Shankill, j’y ai vu des gens comme vous et moi, ni plus, ni moins avec les mêmes joies et les mêmes peines, les mêmes questions que nous nous posons chaque jour.

    Les « Peace Wall » disparaissent et c’est une bonne chose même s’ils servent à limiter les types trop souls qui veulent casser les pieds des gens de la communauté voisine. Ces mêmes gens sortent aussi de leurs quartiers pour faire les courses, travailler, se balader. Ils se croisent et sont courtois les uns
    envers les autres.

    Je suis incapable là où je travaille de dire qui est catho ou protestant et je m’en fous !

    Il y a pourtant des choses qui me déplaisent et ça m’oblige à prendre position. Si l’ira ne foutait pas le bo..el la vie serait meilleur pour beaucoup. L’été passé il y a eu un règlement de compte et la police (qui est mixte) confirme que c’est signé. Que pensez-vous que fait Martin McGuinness qui est au gouvernement ?
    Il nie toute implication de l’ira, d’ailleurs G Adams est resté très silencieux sur cette affaire, ce qui est rare pour lui.

    Est-ce que les Orangistes sont mieux… ? Je n’en sais rien mais je n’ai jamais entendu ces dernières années quoi que ce soit qui montrerait un désir de
    violence chez eux.
    Les fameuses parades orangistes posent un problème à Belfast lorsqu’une fois la parade terminé ces gens cherchent à emprunter (pour éviter de faire un grand détour) une rue sur 200m d’un quartier catholique pour retourner à leur point de départ et retourner chez eux. Je sais aussi qu’avant que ces défilés ne soient médiatisés il n’y avait pas de problème.

    Un défilé orangiste ressemble pour moi le Breton à un défilé de bagadou à Quimper ou à Concarneau ; cette illustration peut vous sembler délirante, pourtant
    elle représente aussi la marque d’une tradition, d’une identité qu’on aime à voir vivre et à partager.

    Je ne suis jamais allé dans les fameuses boutiques d’uns uns et des autres, ils ne m’intéressent pas et ne seront pas l’avenir de cette région.

    Demain… une Irlande unifiée… ? On pourrait le souhaiter et tirer un trait sur le passer.

    Le Nord compte environ 2/3 de la population protestante, je crois qu’ils ont leur mot à dire d’autant que le Nord reste plus riche que le Sud. Quelques questions : Est-ce que le Sud est prêt à une réunification avec le Nord? La place du Sinn Fein dont la politique est trèèèès à gauuuuuche !!!!!! Est-ce que les
    protestants du Nord et le Sud sont prêt à intégrer cette donnée ? Qui gouverne, quelle monnaie € ou £ ? etc.

    Bref,les choses ne sont pas si simples qu’on voudrait le croire, les données sont multiples, complexes.

    J’essaie de rester neutre dans mon approche et ce n’est pas simple et il reste tant à dire.

    Ce que je sais, c’est que je croise chaque jours des gens de différentes confessions, qui veulent vivre en paix dans cette région magnifique et manger d’excellents « Fish & Chips » avec une bonne bière, j’ai quelques bonnes adresses pas loin de chez moi, si un jour vous voulez y faire un tour !

    Kenavo !

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