Michel Tournier, entre Saint-Jacut et Angers

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21/01/2016 – 07H30 Paris (Breizh-info.com) – L’écrivain Michel Tournier, qui vient de mourir à l’âge de 91 ans dans son presbytère de Choiseul, au cœur de la vallée de Chevreuse (Yvelines), était un fidèle de la presqu’île de Saint-Jacut, près de Ploubalay (Côtes-d’Armor). Il y donnait chaque été une conférence chez les moniales de l’Abbaye. « J’ai connu l’Abbaye étant enfant, dans les années 1930, quand elle ne contenait qu’une cinquantaine de personnes, raconta-t-il en 2008. J’ai consigné mes souvenirs dans un de ses bulletins. Saint-Jacut, c’est mon océan à moi. Je viens ici rendre un hommage au Jusant. J’aime ce décalage de la marée, qui fait de chaque jour un paysage différent dans l’odeur du varech. » Cette Bretagne maritime est très présente dans son roman Les Météores (1975).

Depuis 2010, le grand âge venant, Tournier ne se rendait plus à Saint-Jacut, l’Abbaye étant par ailleurs transformée en pension de famille. « Je regrette seulement, avouait-il alors, de ne plus pouvoir longer la mer à marée basse, sentir mes pieds dans l’eau sableuse et scintillante, et respirer l’odeur entêtante des mollusques. » La mère supérieure lui avait offert là-bas – à l’époque de Vatican II, les églises étant vidées de toute trace de croyances populaires – une statue de saint Joseph tenant Jésus dans ses bras, dont le stuc repeint a toujours trôné dans un coin du salon de son presbytère francilien.

Tournier écrivain publia fort tard. Il avait d’abord été traducteur, puis grouillot littéraire chez l’éditeur Plon, chargé du dossier du troisième volume des Mémoires de guerre du général De Gaulle, et en relation pour les corrections de ce livre avec un autre scribe, élyséen celui-là, nommé… Georges Pompidou. Tournier attend l’âge de 42 ans pour publier un roman sous son nom, et atteint d’emblée l’un des plus gros tirages de l’édition française au XX° siècle : près de trois millions d’exemplaires pour Vendredi, ou les limbes du Pacifique (prix du roman de l’Académie française, 1967), suivis par les quatre millions d’exemplaires du Roi des Aulnes (prix Goncourt 1970). Reçu à l’Élysée à cette dernière occasion, il fut salué par le président d’un : « Je crois que nous nous connaissons déjà… » Deux autres romans suivront, jusqu’en 1992. Un volume de la ‘Pléiade’ est en préparation, qu’il n’aura pas attendu.

Les traductions en toutes langues n’ont pas manqué, qui abondent la Bibliothèque universitaire d’Angers. Un fonds Michel Tournier y a été créé en 1996 par Arlette Bouloumié, normalienne, professeur de Lettres Modernes à la Faculté, et auteur aux Presses Universitaires de Rennes d’un excellent Michel Tournier : la réception d’une œuvre en France et à l’étranger (2013). Les fidèles de l’écrivain trouvent dans ce fonds angevin, soutenu de son vivant par Tournier lui-même, un large éventail d’éditions originales, traductions, articles, correspondances, et une vaste documentation qui attire les thésards.

En octobre de chaque année, le jour du palmarès de l’Académie Nobel, Tournier était l’écrivain attendu. Il ne reçut jamais le prix, malgré l’abondance de traductions internationales qui couronnaient son œuvre, et nonobstant la célébrité qu’il avait acquise dans le monde germanique depuis le Roi des Aulnes. Fils d’un couple de professeurs d’allemand, il était lui-même bilingue et avait fréquenté outre-Rhin, à l’époque de ses études, le philosophe français Gilles Deleuze, et le compositeur Pierre Boulez qu’il surnommait en verlan « les bouses », sans que l’on sache si cet amoureux de Bach ne qualifiait pas ainsi la musique de son contemporain.

Il avait, dans cette époque de pénurie où il fréquentait l’université de Tübingen (1946), échangé une motte de beurre apportée de France contre une édition complète des œuvres de Kant, qu’il conserva toute sa vie. Il en avait surtout tiré une bonne connaissance des deux Allemagne, et François Mitterrand devenu président vint plusieurs fois s’entretenir avec lui des inclinations propres à un monde dont il ne pratiquait pas la langue, quelle que soit son amitié pour Helmut Kohl.

Élu en 1972 à l’Académie Goncourt, Tournier en démissionna en 2009, fatigué de lire et perdant l’appétit. « Ce prix a dégénéré en histoire de gros sous, la récompense a été dévoyée, dira-t-il en 2011. Cette Académie, c’est surtout une bonne bouffe dans un excellent restaurant, une fois par mois. »

Reste une œuvre, et son public. Deux générations de collégiens ont lu Vendredi, ou la vie sauvage (7 millions d’exemplaires…), version réécrite par Tournier, à destination des plus jeunes lecteurs, de son premier succès pour les adultes. « Mon modèle, ici, c’est La Fontaine : être simple, imagé, accessible, mon unique vanité... »

Derrière le mur du fond de son jardin, le cimetière du village l’attend au chevet de l’église. Il a, de son vivant, rédigé sa propre épitaphe : « Je t’ai adorée, tu me l’as rendu au centuple, merci la vie. »

J.F. Gautier

Photo : DR
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1 COMMENTAIRE

  1. Excellent papier qui rappelle opportunément les liens que Michel Tournier entretenait avec la Bretagne. Un écrivain qui méritait le Nobel

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