Au cœur des Ténèbres, de Joseph Conrad (littérature)

A LA UNE

Les errements de l’aventure coloniale et sa mythologie trompeuse n’ont pas été épargnés par la littérature, de quelque nationalité qu’elle soit. La contribution anglaise de Joseph Conrad au discrédit des entreprises coloniales et à la compréhension de ses dessous sordides se distingue par l’invention d’une histoire hors du commun, celle d’Au cœur des Ténèbres.

Par son état d’officier de la marine marchande, Joseph Conrad – Anglais d’origine polonaise- a beaucoup navigué sous les Tropiques. Ses romans sont logiquement très imprégnés des expériences et observations de son vécu, que l’écrivain sublime au moyen d’une imagination féconde propre à son excentrique personnalité.

Chez Conrad, le revers de ce don à savoir transformer une simple matière coloniale en aventure épique époustouflante est de ne pas toujours savoir comment conduire la narration. Ainsi, les quelques brusques sauts en arrière que l’on fait dans Au cœur des Ténèbres, et les interactions confuses entre les deux degrés de la narration -loin d’être indispensables-, déboussolent à certains moments notre lecture, autant que Marlow, le personnage principal de l’histoire, peine à remonter avec son vapeur la sinuosité de l’implacable fleuve Congo.

Marlow d’Au cœur des Ténèbres est un véritable miraculé de la jungle congolaise, revenu à une vie classique d’employé de bureau il lui prend envie, un jour de croisière sur la Tamise, de raconter sa folle équipée à ses collègues de travail ; son esprit est encore là-bas, dérangé à jamais comme le lui avait prédit le médecin de la Compagnie qu’il l’avait ausculté avant son départ pour le Congo belge.

Tout petit, Marlow se rêvait en un Stanley (1) triomphant de la brousse et reculant la frontière des terres inconnues. La compagnie commerciale qui l’a recruté, sur la recommandation d’une tante influente, l’embarque pour prendre le commandement d’un petit bateau fluvial avec lequel il aura à rapatrier un agent de la compagnie dont le poste amont, le plus reculé du fleuve Congo, ne donne plus aucune nouvelle.

conradAvant même d’avoir posé le pied en Afrique, Marlow pressent que sa mission sera des plus délicates: la compagnie cultive le secret mercantile dans ses activités, on agit pour elles sans mesurer tous les périls qui leur sont liés. Au seuil de partir, Marlow lit des présages sinistres dans le paysage : Londres et sa City sont vues telle une vaste nécropole blanchâtre, aux mains d’affairistes soucieux de pourvoir les colonies de la relève la plus robuste. Dans les bureaux de la Compagnie une vieille dame, tricot en mains, semblable à une parque dévidant la vie des aventuriers en partance, jette le malaise dans l’esprit de Marlow ; son regard à l’heure du dernier acte lui reparaîtra.

A l’embouchure du fleuve, Marlow, sur le point de rallier le premier poste de son long périple, assiste à une scène symptomatique de l’absurde présence des Blancs dans cette région du monde: un navire français canonne à l’aveugle un ennemi invisible, soi-disant campé dans l’épaisse brousse de la côte. Le médecin de la Compagnie ne lui a-t-il pas dit, avec un cynisme de clinicien, que le climat, la sauvage nature et les habitants de ses latitudes, altèrent au meilleur des cas les facultés mentales des coloniaux ? Les fièvres se chargeant du reste.

La galerie de personnages que rencontre Marlow est un monument de bassesse, de cruauté et de bêtise, à l’image des postes décatis et faméliques qui ponctuent la remontée du fleuve…peuplés d’âmes perverties et malades. Perverties oui, par l’ivresse d’une soif de richesses qu’elles ne voient que passer, comme cet ivoire qui représente le gros des ressources que trafique la Compagnie; malades encore, car le climat tropical qui ne réussit presque à personne, réduit les coloniaux à des ombres malveillante: les indigènes, forcés de travailler pour eux, servent d’exutoire à leurs désillusions.

L’écriture de Conrad est tout en détours biaisés lorsqu’il veut pointer la violence du monde colonial, ainsi ne voit-on pas arriver ce cortège d’indigènes enchaînés solidairement au cou qui gravit pesamment la pente derrière Marlow : on se figure dans un premier temps, comme notre héros, que le cliquetis régulier du balancement de métal qu’il entend appartient aux travaux journaliers du poste ! «Un léger tintement derrière me fit tourner la tête. Six Noirs, s’avançant en file indienne, montaient péniblement le chemin (…) ils avaient chacun un collier de fer au cou..

Plus loin, Marlow découvre avec horreur que son timonier, un indigène qu’il a formé sur le tas pour tenir la barre du vapeur, s’est fait transpercer par un javelot lancé depuis la rive, là encore on ne mesure pas tout de suite le calvaire du pauvre bougre. Et que dire des têtes d’indigènes trônant sur des piques fichées en terre autour de la maison de Kurtz ! Conrad les esquisse d’abord comme des figures symboliques avant de nous les dévoiler dans leur sinistre aspect.

Ce Kurtz est l’autre grand personnage, sur les trois-quarts du roman il est pourtant une Arlésienne qui excite notre curiosité. Marlow, qui se rend compte à quel point il est difficile de survivre en brousse (son commandement, il l’a reçu aussi à la faveur de l’assassinat fortuit de son prédécesseur par une tribu) cède à l’enchantement collectif que propage la simple évocation de ce nom. Tant les échos qu’il en reçoit élèvent l’homme, qu’il doit récupérer pour le compte de la Compagnie, au rang d’un demi-dieu qui a dompté la sauvagerie du fond des âges. Car dans cet enfer vert de la forêt primaire du Congo, qui vide les forces et la raison des Blancs, un homme, un seul, est parvenu à faire régner ses lois.

Par le charme de sa voix, de son éloquence, Kurtz s’est fait obéir des tribus alentour de son poste, leur adoration tient pour beaucoup à la crainte que Kurtz leur inspire: les danses et rites qui lui sont rendus participent d’un culte voisin du satanisme.

Les ténèbres du titre se comprennent dès lors à double sens: d’une part la Nature que parcourt Marlow, à bord de son vapeur, couve une violence sauvage où l’homme blanc redécouvre la vulnérabilité des débuts de l’humanité, d’autre part les ténèbres s’apparentent à l’obscurantisme de Kurtz dont le génie maléfique s’est employé à se tailler dans une région très retirée un royaume dévoué à sa gloire.

Un temps, la Compagnie s’est accommodée de cet agent à l’esprit indépendant dont le poste prodiguait plus d’ivoire qu’aucun autre. Kurtz étant devenu hors de contrôle, la Compagnie se préoccupe désormais de l’avenir de ce poste stratégique duquel l’ivoire ne remonte plus le fleuve. Si Kurtz fascinera jusqu’au bout Marlow et que ce dernier assumera «le choix de son cauchemar», l’ambivalence de ses sentiments à son endroit ne cessera de l’agiter. En recevant des mains de Kurtz la garde de ses papiers confidentiels, que la Compagnie cherchera à tout prix à récupérer, Marlow découvrira que Kurtz était mandaté parallèlement par une société de «philanthropes» œuvrant pour la «suppression des coutumes sauvages». Kurtz,qui mourra dans la frustration délirante de ses grands projets, voulait-il civiliser ou exterminer son royaume de brousse ? Les deux probablement.

Au cœur des Ténèbres connaîtra une postérité ; en 1979 F.C Coppola l’adaptera à l’écran sous le nom d’Apocalypse Now. Pas une franche réussite du point de vue des puristes. Toute l’histoire coloniale originale de Conrad en ressort dénaturée: la jungle congolaise s’est muée en jungle cambodgienne, Marlow n’est plus un agent d’une compagnie de commerce mais celui très spécial de l’armée américaine en charge de neutraliser un brillant officier de Westpoint, piqué par le syndrome de la guerre. Le Kurtz de Coppola, joué par un Marlon Brando déclinant et évanescent (2), est tristement caricaturé sous les traits d’un chefaillon autoproclamé dont les instincts guerriers ont réveillé la bête sanguinaire et l’ivresse de toute-puissance. Le traumatisme des horreurs de la guerre et son non-sens ont aboli la raison de cet officier, modèle dans une autre vie. Bref, le «conte colonial» de Conrad n’était pas assez vendeur et identificatoire pour Hollywood, tant et si bien que Coppola n’en a gardé que «le principe actif». Abstraction faite de l’extrême liberté prise par le réalisateur à l’égard de l’œuvre de Conrad, Apocalypse Now reste un bon film, il ne rend juste pas justice au livre qu’il l’a inspiré.

Conrad publie son livre en 1899, trois ans seulement après l’incroyable épisode de la colonne infernale Voulet-Chanoine; ses officiers s’étaient alors lancés dans une fuite en avant meurtrière après avoir refusé qu’on les relève dans leur mission d’exploration en direction du lac Tchad. Leur folie fait écho, à bien des égards, à celle de Kurtz: désobéissance à l’autorité de tutelle (3), soutien de l’expédition par des sociétés de géographie, volonté de fonder un royaume. Conrad en a-t-il eu vent ou connaissait-il des «maladies coloniales» du même ordre ? Toujours est-il qu’il a sûrement compris ce que ce genre d’histoires produirait de torts à l’imaginaire colonial, qu’on aimait alors mettre en scène dans des expositions folkloriques en Europe (4).

Comment, en effet, illustrer plus pertinemment la faillite du mythe colonial, venant apporter les lumières de la civilisation, que par une plongée dans les ténèbres de leurs porte-drapeaux ?

A.B.

Joseph Conrad, Au cœur des Ténèbres, Folio 1996, édition bilingue

(1) Explorateur et journaliste au New York Herald, H.M Stanley s’est entre autres rendu célèbre pour avoir retrouvé le missionnaire D.Levingstone, qui avait disparu dans la région des sources du Nil. Stanley accède par ses exploits, de son vivant, à la légende des grands aventuriers de l’ère coloniale.

(2) Quelques minutes d’apparition pour plus de 3h 20 de film!

(3)  Kurtz se soustrait à la Compagnie de la même manière que les officiers Voulet et Chanoine ne répondent plus aux ordres du ministère des Colonies.

(4) Au XIXème siècle et jusqu’au milieu du XXème siècle, les puissances coloniales organisaient périodiquement de grands événements sur la vie dans les colonies, pour légitimer les bienfaits de leurs entreprises coloniales auprès de leurs opinions publiques. Censées être un fidèle aperçu des sociétés indigènes, les répliques d’habitats traditionnels et la mise en scène des coutumes locales des colonisés (danses traditionnelles, spectacle équestre comme la fantasia ) véhiculaient un exotisme exhibitionniste de nature à mystifier les visiteurs sur la réalité du monde colonial.

Photos : DR
Breizh-info.com, 2016, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

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