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Gérard Dussouy : « Les Européens auront confiance dans l’UE, quand ils pourront décider qui la dirige » [interview]

01/07/2016 – 05H45 Bordeaux (Breizh-info.com) –Le Brexit sonne-t-il la fin de l’Europe et de l’UE ? Les Britanniques sont-ils vraiment étrangers à la civilisation européenne ? La France est elle le boulet de l’Union européenne ? Quel avenir demain pour les Européens ? C’est à ces questions, entre autres, que répond Gérard Dussouy, professeur à l’Université de Bordeaux et auteur d’un livre fondateur pour tout Européen qui se respecte : « contre l’Europe de Bruxelles, fonder un Etat européen » paru en 2013 aux éditions Tatamis.

Breizh-info.com :  Après le Brexit, l’Union européenne est-elle en train de mourir ?

Gérard Dussouy : Certainement pas, et pour deux raisons, au moins. En premier lieu, parce que réduite à ce qu’elle est, c’est-à-dire à une zone de libre-échange, elle peut exister très longtemps. Elle peut végéter en l’état, sachant que les interdépendances commerciales et financières sont devenues très fortes et qu’aucun des principaux partenaires n’a intérêt à les rompre. Certains prendront, peut-être, des aises, mais le retour aux frontières économiques équivaudrait à un suicide collectif qu’aucun ne souhaite.

Tant que la zone euro, qui est le cœur de l’Union, résiste, la construction européenne n’est pas vraiment menacée. Le départ d’un membre relativement marginal ne peut mettre en péril tout l’édifice. D’ailleurs, je suis de ceux qui pensent que la reprise de la marche en avant de l’Europe politique ne peut se faire qu’au prix d’un resserrement du nombre des protagonistes, ceux qui seraient décidés à aller jusqu’au bout.

En second lieu, parce que le Brexit est loin d’être effectif. Les Britanniques vont comprendre, et certains l’ont déjà compris, que c’était une erreur de sortir d’une UE qui était à leur main, qu’ils avaient modelé à leur guise en la faisant dévier de ses buts initiaux (Cf. Du Brexit à la re-construction de l’Union européenne, Eurolibertés du 26/06/2016). En bons pragmatistes, et en redoutables diplomates qu’ils sont, ils vont tout faire, soit pour transformer le Brexit en fausse sortie, soit, plus vraisemblablement, pour négocier une autre forme de participation qui leur permettrait de ne pas s’isoler totalement du continent et de conserver un certain droit de regard sur son devenir.

Soyons certains que les Américains les inciteront à agir en ce sens, conscients qu’ils sont  que ce vote compromet beaucoup le traité transatlantique qui se négocie (d’où la venue en urgence de John Kerry en Europe). En vérité, il aura fallu toute l’incompétence politique d’un Cameron pour que le Royaume-Uni (et les Américains avec lui) se mette dans une posture aussi délicate.   

Bien sûr, l’évolution de l’UE va aussi dépendre de l’attitude et de la conviction des autres dirigeants européens. De leur capacité à résister aux pressions des Etats-Unis et à aller de l’avant en laissant de côté la Grande Bretagne. Mais les vraies menaces pour la pérennité de l’Union européenne sont ailleurs : risque de dilution dans l’espace nord-atlantique si le TAFTA aboutissait quand même, risque d’éclatement de la zone euro en cas de nouvelle crise financière et monétaire, usure des solidarités si l’on ne parvient pas, assez vite, à harmoniser les systèmes et les politiques socio-économiques, et, pour finir, retranchement face à la poursuite et à l’amplification de l’immigration extra-européenne.

Breizh-info.com :  Comment voyez-vous la suite des événements ?

Gérard Dussouy : C’est très difficile à dire, tant il y a d’incertitudes et tant l’histoire peut réserver de surprises. On ne sait pas encore qui, du côté britannique va prendre les rênes et avec quelle majorité ? A priori, ce seront, jusqu’aux prochaines élections, les Conservateurs pro-Brexit.

Avec quelles intentions également, quant aux nouveaux rapports à négocier avec l’UE. Il semble que le Brexit a pris tout le monde au dépourvu, même ses propres partisans. Côté continental, ce n’est guère plus clair, avec une France qui entre en campagne présidentielle et qui n’a aucun cap politique.  Encore une fois, c’est sans doute Berlin qui fixera la ligne et le tempo, et qui pourrait essayer de rattraper les Britanniques.

Compte tenu de l’absence de projet européen, et de vrais leaders politiques en Europe, il faut s’attendre à une politique au jour le jour destinée à maintenir vaille que vaille l’Union et surtout le marché qui fait toute sa substance. Ensuite, l’Europe n’est pas à l’abri de nouvelles crises d’un ordre différent que le Brexit.

Breizh-info.com :  Dans votre ouvrage, Fonder un Etat européen, vous avez défini le fonctionnement d’une Europe puissance réelle. Pourquoi semble-t-elle impossible à mettre en place ? Quelles seraient selon vous, les mesures d’urgence à mettre en œuvre ?

Gérard Dussouy : La nécessité de l’Europe unie, c’est-à-dire de l’Etat européen, n’est pas encore suffisamment ressentie. Les Européens n’ont pas pleinement intégré le changement mondial qui, sur tous les plans, les met dans une situation de plus en plus périlleuse. Ils se bercent encore d’illusions, tant sur les capacités de leurs Etats nationaux à garantir leur sécurité et leur prospérité, que sur leur force à convertir le monde à leurs valeurs (ce pourquoi ils se refusent à désigner des ennemis qui sont pourtant bien réels).

Le stress extérieur n’est pas assez violent pour que les Européens dépassent leurs ethnocentrismes respectifs, tandis que l’UE ne leur apparaît pas, à juste titre, être le recours qu’ils pourraient espérer.

Pour que l’UE inspire la confiance et apparaisse comme le recours, il faudrait au moins trois choses :

1) qu’elle prenne de véritables dispositions (militaires si nécessaires) pour arrêter les flux migratoires ;

2) qu’au sein de la zone euro soit mise en place une politique monétaire, financière et commerciale qui régule les flux et favorise les investissements intra-européens, en même temps que serait entreprise l’harmonisation fiscale et réglementaire de la zone ;

3) que la parole soit donnée aux peuples européens afin qu’ils puissent se prononcer sur les orientations idéologiques, politiques et économiques de l’Union. Cela passe par une extension du rôle et des pouvoirs du Parlement Européen (contrôle ou nomination de la Commission), et par la modification de son mode de scrutin pour que les populations européennes y soient le mieux représentées possible.

Les Européens auront confiance dans l’UE, le jour où ils pourront décider qui la dirige et en contrôler le fonctionnement

Breizh-info.com :  La France et l’Allemagne ne sont ils pas deux pays « freins » de la véritable construction identitaire européenne ? Ces deux nations immigrationnistes, centralisées, bureaucratiques, ne sont elles pas opposées aux nations d’Europe centrale ou de l’Est, qui préservent jusqu’ici l’âme de la civilisation européenne ?

Gérard Dussouy : La France, centralisée et jacobine (comme l’a démontré la dernière réforme régionale), et l’Allemagne fédérale ne se ressemblent guère, d’un point de vue structuro-institutionnel, ce qui explique, en partie, leurs divergences quant à la construction européenne.

Mais, chacune d’elle, pour des motifs opposés, constitue un « frein » à l’émergence de l’identité européenne. La France parce qu’elle demeure éminemment nationaliste, qu’elle n’entend pas concéder sa souveraineté (même si elle n’a plus les moyens de vraiment l’exercer) à une entité supérieure. L’Allemagne parce qu’après des décennies d’un matraquage idéologique inspiré par la prose de Jürgen Habermas, elle se pense désormais  post-nationale et même post-européenne, et donc post-identitaire. Il faudra, sans doute, une situation assez extrême pour que les deux peuples, français et allemand, se débarrassent des leurs idéologies respectives  et se retrouvent dans un combat commun.

Quant aux nations de l’Europe centrale et orientale, elles partagent avec la France le même sens de la souveraineté, mais elles n’ont pas la même conception de la nationalité. Alors que la France cultive, comme on le sait, une conception universaliste de la nation qui prône l’assimilation ou l’intégration, avec tous les déboires et les contradictions que l’on connait, les nations est-européennes sont fondées sur le principe de la nation ethnique. Tout cela n’est évidemment pas très conciliable.

Dans la perspective de l’affirmation de l’identité européenne, il va de soi que le positionnement conceptuel des Européens de l’Est est le plus susceptible de laisser croire à une identité européenne qui serait celle d’une « nation de nations ».

Breizh-info.com :   Le Brexit est-il un vote du « repli sur soi » comme on a pu le lire ici ou là ? Les Anglais sont-ils contre la civilisation européenne ?

Gérard Dussouy : Incontestablement, le Brexit renvoi à l’idée, ancrée dans l’imaginaire îlien britannique, que la sécurité est mieux assurée dans l’isolement, et, qu’au fond, les périls ou les difficultés sont toujours venus du continent. Cela d’autant plus que l’adhésion à l’Europe n’y a jamais été très enthousiaste.

Trois sentiments se combinent dans la justification du vote « out » : la nostalgie de la grandeur passée, parce qu’il est très difficile pour une telle nation que l’Angleterre  d’accepter de descendre du piédestal ; la xénophobie toujours latente dans une partie de la population ; et surtout, la désespérance sociale consécutive au déclin industriel britannique et à la politique économique délibérément off-shore et ultra-libérale de la classe dominante. Le vote en faveur du Brexit est d’abord celui des classes populaires et moyennes inférieures autochtones sacrifiées (mais par leurs propres dirigeants), et saturées par la pauvreté et l’immigration.   

Bien entendu, les Anglais ne sont pas contre la civilisation occidentale dont ils font partie, et à laquelle ils ont tant contribué. Ils ont quand même inventé la démocratie moderne et initié la révolution industrielle ! La rupture que signifie le Brexit est politique et sociale, mais certainement pas culturelle et encore moins civilisationnelle.

Breizh-info.com :   Que démontre le vote des Ecossais et des Nord-irlandais, inverse à celui des Anglais ou des Gallois ?

Gérard Dussouy : L’Ecosse prospère, grâce notamment à ses ressources en hydrocarbures, ne veut pas se laisser enfermer dans la probable régression britannique à venir. Ceci d’autant plus que ces derniers temps, elle aspire au  réveil ou à la réaffirmation de son identité. Dans l’idéal, la richesse aidant, elle peut se rêver membre souverain et à part entière de l’UE et même de la zone euro. Dire que cela se fera est autre chose, car les obstacles politiques ne manquent pas.

Quant aux Irlandais, de l’Ulster comme de l’Eire, ils savent ce qu’ils doivent  à l’Union européenne, et à ses aides qui, depuis quarante ans,  leur ont permis de sortir d’un quasi sous-développement, et de multiplier par plus de dix leur niveau de vie.

Breizh-info.com :   Que vous inspirent les résultats des élections espagnoles ?

Gérard Dussouy :  Elles témoignent du désarroi  et de la perplexité des opinions publiques européennes aujourd’hui. Soit les électeurs votent en faveur des partis de gouvernement, mais sans conviction. Ce qui explique la faible majorité du parti vainqueur, le Parti Populaire de Rajoy. Soit ils votent pour des partis populistes comme Podemos, afin de protester contre la situation sociale du pays. Mais, ce dernier n’ayant pas de solution crédible à proposer, son score demeure trop modeste pour qu’il puisse prétendre à participer à un gouvernement. C’est un peu l’impasse politique, celle du vote par défaut et de l’abstention.

Propos recueillis par Yann Vallerie

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2016 dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

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