Face à la radicalisation islamique, l’édit de Nantes offre-t-il un début de réponse ? Peut-être… mais son message n’est probablement pas celui qu’on aurait envie d’entendre. Il est clair : pour que la diversité progresse, il faut que la liberté régresse. Nous y sommes.

Nous, Bretons, aimons à nous représenter l’édit de Nantes comme le geste fondateur de la tolérance religieuse. Mais c’est parce que, pour la plupart, nous ne l’avons pas lu. Imposé par Henri IV à l’issue de plusieurs années de guerre civile, l’édit de Nantes organise à coups d’interdictions et d’obligations le « vivre ensemble » de deux communautés antagonistes. Faute de pouvoir tout régler à la fois, il s’attache aux affaires « qui ne se pouvaient terminer que par la force ».

Ce texte tatillon, bourré d’exceptions, préfigure le droit français contemporain. Loin d’être l’acte de naissance de la liberté religieuse, il est celui de l’absolutisme royal. Il consacre une conception du pouvoir d’État exposée quelques années plus tôt par Jean Bodin dans Les Six livres de la République : ce qui fait tenir ensemble des États divisés n’est pas la religion mais la puissance du pouvoir temporel.

Loin d’affirmer le principe général de la liberté religieuse, il en limite soigneusement les contours ; elle n’a pas cours dans l’armée, par exemple. Les protestants ne pourront ouvrir boutique les jours de fêtes catholiques, ni exercer « aucun métier dont le bruit puisse être entendu au dehors des passants ou des voisins ». Et si l’édit leur accorde des places fortes limitativement énumérées, il sanctionne du même coup un recul de la liberté du culte catholique en ces lieux. Il instaure aussi une politique des quotas (« douze conseillers dont six seront catholiques et les autres six de ladite religion »…).

Le modèle ottoman

En définitive, l’innovation radicale de l’édit de Nantes est que pour la première fois en France, il cherche à organiser la diversité. Et le moyen qu’il trouve pour cela est de réduire la liberté. En réalité, il ne fait que transposer, toutes choses égales d’ailleurs, des méthodes en vigueur depuis l’Antiquité dans les empires multi-ethniques. Ainsi, quand de beaux esprits contemporains s’émerveillent de la diversité du califat de Tolède, ils oublient qu’elle était gagée sur la domination écrasante d’une communauté par une autre. Jean Bodin lui-même vantait le « roi des Turcs », qui préservait par la force la coexistence de religions différentes.

Quand le pouvoir faiblit, la diversité se venge. Lorsque le sultan a perdu la main, l’empire ottoman, des Balkans au Maghreb, a vu se multiplier les troubles inter-ethniques et inter-religieux. Ils ont débouché tantôt sur le sacrifice de la liberté, comme en Yougoslavie, qui a connu quelques décennies de paix imposée par la dictature communiste, tantôt sur le sacrifice de la diversité, comme en Syrie, où les massacres de maronites par les Druzes dans l’entre-deux-guerres ont amené les pays occidentaux à créer le Liban. Mais les puissances coloniales préfèrent en général la diversité à la liberté : la division permet de mieux régner. D’Alexandre le Grand à la colonisation de l’Afrique au 19ème siècle, les conflits entre communautés servent souvent de prétexte à l’instauration d’un pouvoir fort imposé de l’extérieur pour ramener le calme.

Ce qui n’arrête pas le mouvement : lorsque les puissances coloniales faiblissent, la diversité se venge. L’Afrique décolonisée a connu de nombreuses guerres tribales, la chute de l’URSS a débouché sur des conflits entre peuples du Caucase ‑ conflits qui eux-mêmes sont aujourd’hui le prétexte d’une tentative de reconstitution de l’URSS : le balancier entre diversité et liberté se poursuit. En tant que gouverneur de Judée, Ponce Pilate était censé régler les différends entre sectes rivales. Par le glaive s’il le fallait. Un jour, il a préféré s’en « laver les mains ». On connaît les conséquences.

L’état d’urgence au service de la diversité

La rupture brutale d’une diversité imposée évoque un tremblement de terre : des tensions souterraines longtemps accumulées se résolvent soudain. Mais des suites de petits séismes peuvent en éviter un gros. Se pourrait-il que certaines sociétés s’adaptent pacifiquement à la montée de la diversité, renonçant spontanément à des pans de leur liberté dans l’espoir d’éviter les conflits ? Il y a plus de gens en prison dans les sociétés multiculturelles, mais aussi plus de contrôles d’identité, de caméras de surveillance, d’agents de sécurité… Les fermetures de frontières en Europe sont une restriction à la liberté dont la cause est la diversité : sans la diversité déjà installée, il n’y aurait pas d’immigration de masse.

En France, l’objectif même de l’état d’urgence est de réduire les libertés pour préserver la diversité. Historiquement, ses rapports avec la diversité sont évidents. Lors de la guerre d’Algérie, l’état d’urgence était consécutif à la rupture d’une diversité imposée par la métropole, aujourd’hui, il est consécutif à l’irruption d’une diversité réclamée par des communautés d’origine étrangère. Dans l’intervalle, il a aussi servi en Nouvelle-Calédonie et lors des émeutes dans les banlieues en 2005 : diversité toujours. Adopté pour trois mois à la quasi-unanimité du Parlement en novembre 2015, l’état d’urgence a été prorogé pour trois mois en février 2016, puis pour deux mois en mai 2016, puis pour six mois en juillet 2016 : l’état d’urgence est en train de devenir un état de permanence.

Visible – et bénigne ‑ dans la rue à travers l’opération Sentinelle, la réduction des libertés se traduit surtout par un élargissement des pouvoirs de police en matière de renseignement ou de lutte contre le crime organisé et le terrorisme. Dira-t-on que ces mesures sont destinées à réprimer une expression de la diversité ? Tout au contraire. Le discours canonique du gouvernement et d’une grande partie des médias français est clair : les terroristes s’en prennent au « vivre ensemble », ils veulent semer la zizanie entre les communautés composant la France d’aujourd’hui. Restreindre les libertés, c’est donc défendre la diversité.

L’édit de Nantes et le zoo humaniste

Mais la restriction des libertés au nom de la diversité ne date pas de l’état d’urgence. Il y a longtemps que la société française a commencé à s’adapter à la montée de la diversité en renonçant à ses libertés. Notamment à certains pans de la liberté d’expression. Bernard-Henri Lévy et de grands médias voudraient aujourd’hui interdire de publier le nom ou la photo des terroristes. Pour ne pas les glorifier, assurent-ils. Mais cela reviendrait aussi à éviter une possible contestation de la diversité. La loi n’est pas indispensable pour cela : l’autocensure est encore plus stricte que le code pénal. Et elle est à l’œuvre depuis de nombreuses années.

Ce qui nous ramène à l’édit de Nantes : ce texte emblématique de la tolérance était aussi, et même d’abord, liberticide. Ses deux premiers articles sont éloquents :

…avons, par cet Édit perpétuel et irrévocable, dit, déclaré et ordonné, disons, déclarons et ordonnons :

  1. Premièrement, que la mémoire de toutes choses passées d’une part et d’autre, depuis le commencement du mois de mars 1585 jusqu’à notre avènement à la couronne et durant les autres troubles précédents et à leur occasion, demeurera éteinte et assoupie, comme de chose non advenue. Et ne sera loisible ni permis à nos procureurs généraux, ni autres personnes quelconques, publiques ni privées, en quelque temps, ni pour quelque occasion que ce soit, en faire mention, procès ou poursuite en aucunes cours ou juridictions que ce soit.
  2. Défendons à tous nos sujets, de quelque état et qualité qu’ils soient, d’en renouveler la mémoire, s’attaquer, ressentir, injurier, ni provoquer l’un l’autre par reproche de ce qui s’est passé, pour quelque cause et prétexte que ce soit, en disputer, contester, quereller ni s’outrager ou s’offenser de fait ou de parole, mais se contenir et vivre paisiblement ensemble comme frères, amis et concitoyens, sur peine aux contrevenants d’être punis comme infracteurs de paix et perturbateurs du repos public.
Trace probable d'autocensure dans la presse bretonne : le journaliste avait indiqué le "type" d'un agresseur, le journal a préféré n'en rien dire.
Trace probable d’autocensure dans la presse bretonne (28 juillet 2016) : le journaliste avait indiqué le « type » d’un agresseur, le journal a préféré supprimer cette mention.

On comprend bien l’objectif d’Henri IV : puisque certaines évocations risqueraient de nuire au « vivre ensemble », il sera interdit d’en « renouveler la mémoire ». Comme dans les encyclopédies soviétiques de l’époque stalinienne, certains faits n’auront jamais eu lieu. Qu’on considère l’intention comme bonne ou pas, le fait est que le premier souci de l’édit de Nantes n’est pas d’affirmer la liberté de religion mais de prohiber une mémoire afin de « vivre paisiblement ensemble comme frères, amis et concitoyens » : ne croirait-on pas entendre un discours post-Charlie Hebdo, post-Bataclan, post-14 juillet de Nice, etc. ? L’ajustement spontané à la diversité est confirmé par l’attitude des médias, qui évitent de « provoquer l’un l’autre par reproche de ce qui s’est passé » (voir encadré ci-contre).

Le modèle de la diversité, au fond, est celui du zoo : nulle part ailleurs des espèces aussi différentes ne vivent de manière aussi pacifique. Le tigre voisine avec la gazelle. Mais de part et d’autre d’un grand mur. Peut-on faire coexister des communautés différentes dans un zoo humaniste ? C’est bien sûr le sens de la censure et de l’autocensure.

Cet animal est très méchant
Quand on l’attaque il se défend,
Il ronge le fer et l’acier,
C’est pourquoi on l’a mis dans une cage en papier.

Faut-il justifier ces mesures par leur efficacité ? Ce serait oublier que l’édit de Nantes a eu cours pendant moins d’un siècle. Signé en 1598, il a été révoqué en 1685 après des années de terribles dragonnades et de persécutions féroces (condamnation aux galères, adoption forcée d’enfants…). En 1685, seuls quinze temples protestants fonctionnaient encore en France (en 2085, combien de mosquées ?). Les conversions plus ou moins spontanées se comptaient en centaines de milliers, l’exode à l’étranger était massif. Le tremblement de terre a quand même eu lieu. Celui qui nous attend risque d’être d’une tout autre ampleur.

Erwan Floc’h

Illustration : La Saint-Barthélémy, par François Dubois (1529-1584), domaine public
[cc] Breizh-info.com, 2016, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source

4 Commentaires

  1. Bravo pour l’article, un chef-d’œuvre, j’ai l’habitude de conserver certains articles que je juge essentiel, celui-ci par exemple

  2. Superbe réflexion sur un question fondamentale. Comment se terminera l’histoire ? La question est posée. Mais ce qui est certain c’est que liberté et diversité sont incompatibles…

  3. Henri IV ne pouvait pas se permettre d’exiger plus. C’est à grand-peine qu’il a pu obtenir le minimum. Comparer les protestants d’alors à la « diversité » d’aujourd’hui, il fallait le faire !! Les protestants réclamaient seulement la liberté de culte, qui n’existait pas en pays catholique dont la monarchie était prétendue « de droit divin ». Les horreurs de la persécution datent justement de bien avant l’Édit de Nantes qui a accordé un soulagement passager aux protestants. Avant que, tardivement, certains protestants poussés à bout et révoltés aient pris les armes, les protestants ont subi ce que les victimes de l’islam subissent depuis toujours en pays musulmans. C’étaient des gens pacifiques, travailleurs, plus instruits que la moyenne, sachant tous lire et écrire et participant au développement économique, moral et spirituel de la France. Peut-on en dire autant de la « diversité » actuelle ?

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