22/10/2016 – 05H00 New-York (Breizh-info.com)  Tout au long des élections américaines de 2016, retrouvez chaque vendredi l’analyse de Pierre Toullec, spécialiste de la politique américaine, en exclusivité pour Breizh Info ! L’occasion de mieux comprendre les enjeux et les contours d’élections américaines finalement assez mal expliquées par la majorité de la presse subventionnée – sponsor démocrate de longue date. L’occasion également d’apprendre ce qui pourrait changer pour nous, Européens, suite à l’élection d’un nouveau président de l’autre côté de l’Atlantique.

Le dernier débat présidentiel de 2016

Cette année électorale fut l’une des plus négatives et – disons-le clairement – horrible à suivre de par le ton employé par l’ensemble des candidats, les casseroles, les scandales (sexuels, financiers, politiques, géopolitiques) et les mensonges ouvertement affirmés.

Pourtant, le pire était à venir et les révélations de Wikileaks sur Hillary Clinton et les accusations d’agression sexuelle exprimées par neuf femmes différentes à l’encontre de Donald Trump, tous les deux arrivés sur le devant de la scène depuis le 30 septembre dernier. Depuis ce jour, la pire élection depuis 1968 est probablement devenue la plus ignoble des campagnes électorales de l’histoire des Etats-Unis.

Les deux candidats n’ont pas réagi de la même manière face à ces accusations, et cela a transformé la course.

Au cours des trois dernières semaines, le candidat républicain a échoué à répondre de manière acceptable à chaque critique. Il semble qu’à ses yeux, le monde entier ment et est en collusion pour le faire perdre. Les femmes qui l’attaquent sont des menteuses, pas assez attirantes pour qu’il ait envie de les harceler. Les médias mentent et manipulent les informations en faveur de Hillary Clinton. Il n’a rien à se reprocher et il semble penser qu’il a mené une vie modèle de respect des femmes et de tous ceux qui ont travaillé pour lui au cours des années passées. Ses défenses de ces dernières semaines étaient maladroites mais surtout emplies de colère. Son langage s’est aggravé au cours des derniers jours. Ce qui fut le plus frappant fut son incapacité à construire une stratégie et un discours clairs pour exploiter les scandales de Hillary Clinton de manière efficace.

De son côté, la candidate démocrate n’a rien à envier à Donald Trump en matière de casseroles. Son expérience politique lui a permis de gérer l’accumulation de ces scandales. En restant fidèle à sa stratégie de garder la tête baissée pour laisser son adversaire s’exprimer , elle n’a pas eu à réagir aux scandales liés aux accusations d’agressions sexuelles envers Donald Trump pour que ce dernier transforme une affaire finalement peu importante comparée aux autres en un quasi-KO final. Quant à ses propres scandales, sa grande maîtrise de la langue de bois lui a permis d’éviter de répondre aux questions pendant que le républicain continuait, jour après jour, à se tirer des balles dans le pied.

A la veille du débat, le rapport de force était complètement transformé. Fin septembre, les deux candidats étaient au coude à coude. Désormais, Hillary Clinton flirte avec les 50% d’intentions de vote – son score le plus élevé depuis le mois d’avril – et Donald Trump est retombé à 42%. Plus de six points les séparent et de nombreux Etats traditionnellement républicains semble désormais inaccessibles pour le milliardaire (il a – notamment – décidé de cesser de faire campagne dans l’un des Etats les plus importants de l’élection : la Virginie).

Pour Donald Trump, c’était le débat de la dernière chance.

Un vainqueur clair : le modérateur

Au cours des trois précédents débats, les modérateurs ont été clairement malmenés. Non-charismatiques, clairement davantage en faveur de Hillary Clinton et posant des questions difficiles à Donald Trump sur ses scandales sans en faire de même pour son adversaire démocrate, les précédents modérateurs ont échoué à faire leur travail de manière professionnelle.

Chris Wallace, journaliste chez Fox News, a réalisé un travail remarquable. Assertif, il s’est imposé face aux deux candidats, les forçant à respecter les règles alors que ses prédécesseurs en ont été incapables. Quand le public n’a pas respecté son engagement de ne pas applaudir, huer ou rire en fonction des réponses des candidats, Chris Wallace les a à chaque fois rappelé à l’ordre et les a fait taire.

Pour autant, il ne fut pas un tyran imposant le respect des règles : en se faisant respecter – parfois même craindre – par le ou la probable prochain(e) président(e) des Etats-Unis (ce qui n’est pas une mince affaire), il a posé des questions difficiles. Il a autant questionné Hillary Clinton sur ses scandales que Donald Trump. Il n’a pas hésité à les mettre en difficulté pour que le public voit leur réaction. Il les a verbalement sanctionné quand les deux adversaires parlaient en même temps ou ne s’écoutaient pas, les accusant d’empêcher les citoyens de prendre leur décision lorsque leur comportement n’était pas digne de la fonction. Il a fortement rappelé l’importance de la démocratie et s’est imposé comme la voix de la raison.

Wallace a fait cela tout en restant cordial et sans agressivité. Parfaitement neutre – ce qui est loin d’être une tâche facile même pour un journaliste d’expérience – il a posé la norme qui probablement va rester comme un exemple à suivre dans les futures élections. A l’exception de quelques militants pro-Hillary Clinton, sa prestation a été unanimement acclamée par l’ensemble des partis.

Hillary Clinton et Donald Trump : pas de surprise

Parler de ce qui s’est passé, en particulier sur la forme, au cours de ce débat entre les deux candidats n’a rien de réellement intéressant. Il n’y a pas eu de réelle surprise. Certains républicains ont fortement attaqué Donald Trump dans les heures qui ont suivi, l’accusant d’avoir volontairement perdu le débat. En réalité, il ne s’est rien passé de différent comparé aux deux précédents. Les attaques et les comportements furent globalement les mêmes. Les arguments n’ont pas changé. Les sujets avaient déjà été traités et la manière dont les deux candidats en ont parlé n’a pas bougé d’un iota.

L’unique « surprise » fut que Donald Trump est resté calme et présidentiel pendant les premières trente minutes. Il est resté dans son message pendant cette durée et n’a pas cédé aux premières attaques de Hillary Clinton comme il l’avait fait lors de leurs précédents affrontements. Il a même été à deux doigts d’écraser son adversaire. Il était prêt… ou il semblait l’être.

Lorsque Chris Wallace a abordé le sujet de l’immigration, sujet phare du milliardaire, il était à son aise. Il a martelé clairement son discours. Il s’est attaqué à l’immigration illégale, a fortement attaqué Hillary Clinton sur son inconsistance (elle était pour la construction d’un mur sur la frontière avec le Mexique jusqu’à ce que Donald Trump ne se prononce en faveur de cette politique) et a montré un réel courage en se prononçant ouvertement contre les politiques migratoires et de commerce international de Ronald Reagan, une chose qu’aucun candidat républicain n’a osé faire depuis 1980 !

Hillary Clinton a commis la pire bourde de cette campagne et Trump était prêt ! Plutôt que de répondre à la question, la démocrate, sachant son inconsistance sur le sujet de l’immigration, a immédiatement pivoté en attaquant Donald Trump sur ses proximités supposées avec Vladimir Poutine. Elle n’a pas répondu à la question et le républicain a brillamment renvoyé cette tactique politique de langue de bois à son adversaire. Complètement décontenancée, perdant son sourire, Clinton s’est rendue compte qu’elle était en difficulté. Trump était prêt à lancer l’attaque finale qui aurait pu lui donner la victoire complète dans ce débat. Mais…

… Donald Trump reste Donald Trump. Il ne sait pas ne pas répondre aux attaques. Plutôt que de continuer sur son sujet de prédilection, celui qui lui a fait gagner la primaire, il a lui-même changé de sujet pour répondre à Clinton. Il avait la main. Il pouvait écraser son adversaire par des attaques précises sur l’immigration. En partant de lui-même sur le sujet de Poutine, il s’est rapidement emmêlé les pinceaux. Ce moment fut étonnant à regarder. En un peu plus de quatre minutes, Donald Trump est passé d’une situation de domination complète sur son sujet favori à un rétropédalage et une confusion des éléments. Il a bien essayé de se rattraper mais s’est alors lui-même contredit, allant jusqu’à féliciter le président Obama pour avoir déporté plusieurs millions d’immigrants illégaux depuis sa prise de pouvoir en 2009, c’est-à-dire l’inverse de ce dont Trump l’accusait quelques minutes plus tôt !

Ce bref épisode a alors ramené la situation à ce que les spectateurs avaient déjà vu lors du premier débat . Toutes ses mauvaises habitudes sont revenues. Il a interrompu son adversaire et le modérateur 67 fois. Il s’est retrouvé acculé, en défense pendant le reste du débat et il n’a plus été en mesure de reprendre la main ni revenir sur les sujets dont il voulait parler : l’immigration et la violence.

Ceci n’a pas été suffisant pour redonner confiance à Hillary Clinton. Comme au cours du second débat présidentiel, elle a perdu son sourire. Visiblement confiante au début, elle avait l’air de s’ennuyer et de vouloir partir.

Donald Trump a eu l’occasion de démolir son adversaire. Il l’a complètement raté. Au final, ce débat sans saveur n’aura été qu’une reproduction des deux premiers et ne va en rien changer l’issue de cette élection.

L’élection présidentielle est (probablement) terminée

Cette dernière chance pour Donald Trump aura été gâchée. Cependant, l’élection était probablement déjà jouée. La prise en compte des sondages n’est pas le seul élément important. Ces indicateurs sont toujours admirés ou vilipendés en fonction de la situation de chaque candidat. Le républicain est très fier de se vanter des instituts qui le donnent gagnant. Mais ceux qui donnent Hillary Clinton comme étant plus populaire, il les accuse d’être « truqués ». La démocrate utilise la même rhétorique et c’est le même cirque à chaque élection.

Les sondages sont-ils réellement truqués ? En réalité, la question devrait davantage être « cela a-t-il une importance ? »

La manipulation des sondages peut avoir de nombreuses raisons et conséquences. Pour de nombreux militants, qu’un sondage donne tel ou tel candidat gagnant se limite à vouloir montrer une dynamique ou une popularité. En réalité, les questions que se posent les stratèges politiques sont bien plus complexes.

Prenons le cas d’un sondage qui donne Hillary Clinton vainqueur. Les militants de Donald Trump vont être en colère et ceux de Clinton ravis mais en réalité cela ne compte pas. L’impact sur l’élection est très différent aux yeux des dirigeants des deux campagnes.

Pour Clinton, un sondage qui la donne largement gagnante est inquiétant. En effet, si le message passe auprès des électeurs, ceux qui sont contre Donald Trump mais n’apprécient pas tellement Hillary Clinton peuvent finalement décider de ne pas se déplacer. Si ce phénomène prend de l’ampleur, une part importante de l’électorat dont la démocrate a besoin pourrait ne pas voter, permettant de faire pencher la balance en faveur du milliardaire. A l’inverse, une victoire probable peut motiver ses troupes et encourager les donateurs et les soutiens à se tourner vers sa candidature de manière favorable.
Un sondage en faveur de Clinton peut donc avoir été truqué par la campagne de Trump pour diminuer la mobilisation en faveur de Clinton ou peut avoir été truqué par la campagne de Clinton pour encourager les réticents à la soutenir.

L’inverse est bien entendu tout aussi vrai.

Pour Trump, un sondage qui le donne proche de Clinton est aussi très inquiétant : plus Trump a la possibilité de remporter l’élection, plus ses adversaires vont se motiver pour voter, rendant plus difficile une victoire du nominé républicain. Dans le même temps, plus les sondages donnent à Trump une chance de l’emporter avec une faible marge, plus ses propres soutiens vont sentir que leur vote est important et vont se mobiliser pour aller voter.

En clair, un sondage « truqué » peut autant favoriser que défavoriser celui qui truque le sondage. C’est une stratégie particulièrement risquée qui – de plus – si elle est découverte avec des preuves à l’appui, peut coûter cher au candidat qui était censé être favorisé par cette manipulation.

Prenons maintenant en compte les instituts de sondage eux-mêmes. Comme toute entreprise, leur clientèle les embauche en fonction de la qualité de leur travail. Après chaque élection, la différence entre le résultat final et ce qui a été annoncé par les sondeurs est comparé. Ceux qui ont annoncé des résultats complètement différents du vote réel des électeurs souffrent durement, perdent de la crédibilité et cessent d’être publiés dans les médias et embauchés par leurs clients. Truquer un sondage est donc particulièrement risqué pour ces instituts. Leur travail est suffisamment difficile comme cela. De plus, beaucoup de gens les regardent comme des prédictions alors qu’il ne s’agit que d’une mesure à un moment donné, avec un nombre limité de participants qui ne peut pas être aussi précis qu’un véritable vote.

Bref, attaquer les résultats des instituts de sondages est politiquement de bonne guerre pour motiver ses propres militants mais pratiquement absurde. Oui, leurs résultats varient beaucoup et deux instituts peuvent donner des résultats fortement différents en fonction des gens sondés, de la question posée, des options proposées et du ton et de la voix du sondeur qui appelle les sondés. D’où l’importance (et la plus grande précision) de la moyenne des sondages réalisée par le site non-partisan Real Clear Politics .

La moyenne des sondages donne une avance historique à Hillary Clinton.

Cela signifie-t-il que l’élection est terminée ? Non. En particulier dans la politique américaine, si le vote se tenait uniquement le 8 novembre 2016, un scandale ou une gaffe pourrait entièrement inverser les intentions de vote en quelques jours.

Mais, aux Etats-Unis, un système qui parait très étrange aux Européens existe : il est possible de voter en avance. Il ne s’agit pas d’une méthode occasionnelle. Si les dates changent en fonction des localisations, les citoyens américains peuvent voter depuis la fin du mois de septembre !

Dans quarante-trois Etats sur cinquante, il est possible de voter jusqu’à quarante-six jours avant le jour du vote.

Dans trois Etats en particuliers (Oregon, Colorado et Washington State), il n’est que possible de voter en avance car il n’est possible de voter que par courrier postal.

Seuls sept Etats interdisent de voter en avance sauf pour ceux qui vivent en dehors du territoire.

Le jour du dernier débat, plusieurs millions d’américains avaient déjà voté. Au cours des prochains jours, plusieurs dizaines de millions d’américains vont voter bien avant le 8 novembre. En se basant sur les chiffres de 2012, il est estimé qu’un peu plus d’un tiers des électeurs auront voté avant le jour du vote !

C’est là que la forte avance de Hillary Clinton entre en compte. En sport comme en politique, nous avons tendance à penser que ce n’est pas terminé avant la fin de la compétition. Les soutiens de Donald Trump qui ne remettent pas en cause les instituts de sondages aiment à penser cela. Dans nos élections Européennes (à l’exception de la Finlande, de l’Allemagne et de certaines îles de la République d’Irlande), rien n’est joué avant l’ouverture des bureaux le jour du vote.

Aux Etats-Unis, ce n’est pas le cas. Avec 48,5% d’intentions de vote en faveur de Hillary Clinton contre seulement 42,2% en faveur de Donald Trump, c’est avec cette mentalité que les électeurs qui se déplacent en ce moment votent. Autrement dit, plus le retard de Trump dure, plus cela devient improbable qu’il puisse remporter l’élection car même si un scandale de grande ampleur venait terrasser Hillary Clinton, elle aura déjà accumulé une forte majorité de tous ceux qui se sont déjà prononcés.

Dire aujourd’hui que le résultat est probablement déjà joué n’est donc pas prendre un esprit partisan. C’est le système politique américain qui fonctionne ainsi. L’avance de Clinton ne lui garantit pas la victoire, mais elle rend improbable sa défaite.

Ceux qui peuvent réellement créer la surprise sont en réalité les candidats peu sondés : Evan McMullin, candidat conservateur indépendant a été donné gagnant ou proche d’être gagnant en Utah tandis que Gary Johnson a été à plusieurs reprises dans la marge d’erreur de remporter son Etat du Nouveau-Mexique.

Cette élection présidentielle est donc probablement déjà terminée. La possible dernière surprise a plus de chances d’être liée au nombre de voix que Gary Johnson, Jill Stein et Evan McMullin vont réellement remporter d’ici au 8 novembre.

Photo : DR
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