22/11/2016- 07H30 France (Breizh-info.com) – Ce samedi, la revue Éléments organisait à Paris son colloque « Russie : à l’est, du nouveau ? ». Parmi les invités présents, il y avait Zakhar Prilepine, qui s’est longuement exprimé, en russe, une traductrice à ses côtés, devant une salle pleine – soit près de 250 personnes dont beaucoup issues de la diaspora russe en France.

Zakhar Prilepine, de son vrai nom Evguenii Nikolaevitch Prilepine, est né en 1975 dans un village de la région de Riazan. Journaliste, linguiste et homme politique russe, membre depuis 1996 du Parti national-bolchévique, et de la coalition l’Autre Russie, il s’oppose à Poutine et à l’orientation libérale et pro-européenne de la Russie. En 2014, avec le Printemps russe et le retour de la Crimée, puis le début de la guerre d’indépendance du Donbass, le pouvoir russe devient plus interventionniste dans l’économie, plus conservateur et patriote, à l’unisson de la société civile. Zakhar Prilepine, qui devient correspondant de guerre au Donbass et réunit de l’aide humanitaire pour sa population, abandonne son opposition à Poutine. Auteur de livres – dont beaucoup ont été traduits en français, il est aussi chroniqueur sur la télé russe (Ren TV, Tsargrad TV) et a écrit dans de nombreux médias papier et web russes (Ogoniok, Svobodnaia Pressa, Izvestia, Novaya Gazeta).

Après son intervention, nous avons rencontré Zakhar Prilepine.

Breizh Info : Zakhar Prilepine, que pensez-vous aujourd’hui de Poutine, auquel vous vous êtes opposé par le passé ?

Zakhar Prilepine : Poutine donne une grande chance à la Russie d’avoir une nouvelle Histoire. J’espère qu’il changera le cours libéral de l’économie, qu’il mettra la barre un peu plus à gauche. A ce sujet, il sera important de savoir qui remplacera Oulioukaev [le ministre du développement économique, un libéral convaincu, démis après qu’il ait été impliqué dans un scandale de corruption, N.D.L.A]

Breizh Info : Le journal allemand Die Press annonce dans un article récent que la Russie est moins dépendante des revenus du pétrole et qu’elle renouera avec la croissance économique en 2017. Par ailleurs, elle connaît actuellement une nouvelle révolution industrielle et agricole, avec de nombreuses ouvertures d’usines. La crise économique russe serait-elle finie ?

Zakhar Prilepine : Il n’y a pas de crise économique visible et bien moins de bandes criminelles ou ethniques dans les rues des villes russes que cela ne fut le cas dans les années 1990… ou aujourd’hui dans les grandes villes européennes. Cela dit, c’est évident que la population s’est appauvrie pendant la crise en 2015-2016, mais les comportements sociaux face à la crise changent. De plus en plus de gens quittent les villes pour partir à la campagne, alors que l’exode rural était important depuis l’immédiat après-guerre jusqu’aux années 2000.

Breizh Info : Les statistiques démographiques pour la Russie de janvier à août 2016 viennent d’être publiées. Elles témoignent d’un solde naturel de 8.200 personnes, d’une natalité plus forte que la mortalité dans 28 régions – y compris des régions rurales jusqu’alors en déclin – et d’une baisse d’un tiers des avortements en quatre ans, de 735.000 en 2011 à 447.000 en 2015. Est-ce que c’en est fini du déclin démographique de la Russie profonde ?

Zakhar Prilepine : Certes, la situation de l’agriculture et donc de la ruralité s’est améliorée grâce aux sanctions et à l’embargo russe sur les produits issus des pays occidentaux. Mais la possibilité d’arrêter cet embargo inquiète les paysans sibériens qui manifestent leur forte opposition à la fin des sanctions russes. Cependant, il y a une autre bonne nouvelle : par rapport aux années 1990 et 2000 où l’objectif de ceux qui détenaient le pouvoir était de s’enrichir un maximum et de partir, le pouvoir a mûri et s’est rendu compte qu’il n’y a pas de Russie de remplacement. Un mécanisme d’auto-conservation s’est mis en place, qui a permis d’écarter les pourris et ceux qui étaient déterminés à servir un autre maître que le peuple russe.

Breizh Info : Pensez-vous qu’avec le Printemps russe, en 2014, une nouvelle génération de responsables va entrer en politique et donner un coup de barre vers des valeurs plus patriotes, plus conservatrices socialement et plus interventionnistes en économie ?

Zakhar Prilepine : Lors du Printemps russe, il y avait beaucoup de militaires, qui se sont investis dans la société. Une fois le Printemps russe fini, ils sont revenus dans l’armée. Il y a relativement peu de responsables politiques d’envergure, à l’exception de l’ancien gouverneur de Sébastopol, Alexeï Tchaly.

Breizh Info : Et le procureur Natalia Poklonskaya, très populaire et à laquelle l’on prédit un grand avenir politique ?

Zakhar Prilepine : Elle n’a pas assez d’envergure hors de Crimée.

Breizh Info : Que pensez-vous de l’avenir de l’Ukraine ?

Zakhar Prilepine : En envoyant bouler la Russie et en lançant une guerre civile meurtrière à l’est, le pouvoir ukrainien croyait devenir la locomotive du progrès. Or, ils sont maintenant en queue de train, et ils dépendront de la bonne volonté de Trump. Si celui-ci affirme que les États-Unis ne s’occuperont plus de soutenir le pouvoir de Kiev, s’il dit que c’est la zone d’influence de la Russie, c’est fichu pour eux.

Breizh Info : A ce sujet, que pensez-vous de l’élection de Trump ?

Zakhar Prilepine : Le peuple américain a affirmé avec force qu’il est blanc, conservateur, chrétien, qu’il porte un fusil et qu’il veut en priorité régler ses problèmes intérieurs au lieu de régler ceux du monde.

Breizh Info : C’est une bonne nouvelle pour la Russie ?

Zakhar Prilepine : Plus que l’élection de Clinton bien sûr. Mais Trump, en bon Américain, essaiera de diviser la Russie et la Chine, par exemple en donnant à la Russie tout ce qu’elle veut à condition qu’elle ne fasse plus bloc avec Pékin. Ou en appuyant là où ça fait mal, c’est à dire sur la possibilité hypothétique que les Chinois envahissent l’extrême-Orient russe.

Breizh Info : Là où le trop-plein chinois voisine avec le grand vide russe. Pensez-vous que ça peut arriver ?

Zakhar Prilepine : Honnêtement, non. L’arrivée des Chinois dans l’extrême-orient russe n’est pas si massive, elle s’est même stabilisée ces dernières années. Les Chinois migrent en revanche massivement vers le sud, c’est donc plutôt Taïwan qui a du souci à se faire.

Breizh Info : Quel est l’avenir de l’UE après l’élection de Trump ?

Zakhar Prilepine : Trump se concentre sur les États-Unis eux-mêmes, et va se désengager du soutien à l’UE. Il va notamment encourager les pays européens à payer eux-mêmes pour leur défense. Sans l’influence et le pouvoir de commandement des États-Unis et de la Grande-Bretagne, l’UE aura bien moins d’influence et d’avenir. Mais ça, c’est avant tout le problème de l’Allemagne.

Propos recueillis par Louis-Benoît Greffe

Photo : wikipedia (cc)
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2 Commentaires

  1. Si on considère Lenine comme un révolutionnaire bourgeois dans la lignée de Cromwell ou Robespierre, on peut à la rigueur être « national-bolchevik » (encore que ce soit un peu dépassé, comme si on avait été jacobin à la fin du XIXe siècle – il est vrai qu’il y en a qui le sont encore !). Si on pense que Lenine était marxiste, cela n’a aucun sens.

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