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Onze cents maires viennent d’être invités par le Président à visiter l’Élysée… Les « selfies » oubliés, cela m’a rappelé de loin, en assez chiche, l’après-banquet de septembre 1900. Pour saluer le 108e anniversaire de Valmy – événement fondateur de la Première République -, 22 000 maires de France (sur les 34 000 communes d’alors – l’Alsace-Moselle en moins devenues prussiennes) avaient accepté l’invitation du gouvernement.
Il y avait d’abord eu le « banquet », servi par l’excellente maison Potel et Chabot dans le jardin des Tuileries. Un véhicule automobile (une 4 cv De Dion-Bouton) surveillait les 700 tables de 10 mètres (7 kilomètres !) dressés sous deux immenses tentes fournies par la société Cauvin-Yvose…
Et partageons le « menu » : Hors-d’oeuvre, Concombres et olives, Saucisson et beurre, Darnes de saumon glacées à la parisienne, Haut-sauternes, Filet de boeuf en Bellevue, Pains de canetons de Rouen, Margaux J. Calvet 1887, Poulardes de Bresse rôties, Ballotines de faisan Saint-Hubert, Salade Potel, Champagne Montebello, Glace succès, Fromages, Fruits, Fours, Café, Cognac ou rhum Saint-James 1884. Mis à part la rogne des Bourguignons de la Côte-d’Or devant l’avantage pris par le « Bordelais » on n’eut à déplorer qu’un incident : celui créé par le « maire antijuif » d’Alger (c’est ainsi qu’il se désignait), Max Régis – « notre beau Jésus »-, qui réclamait l’abolition des « décrets Crémieux » accordant aux 35 000 Juifs d’Algérie le statut de citoyens français.
Les illustrés des jours suivants montreront surtout les Bretons, dans leur gilet brodé, avec des têtes comme dans les livres, obstinés et bornés, s’ennuyant ferme aux côtés du sous-préfet de Morlaix ou de Quimperlé. Par les temps qui couraient, les Bretons on en avait juste besoin pour flinguer les grévistes. À l’Illustration ou au Monde illustré on les aimait, mais en zouaves pontificaux. Ou pour chanter les inepties de Botrel. En attendant Bécassine…
Malgré l’importance que leur donnent les illustrations et les commentaires, les Bretons ne sont qu’une centaine du Finistère, pas davantage du Morbihan, 140 des Côtes-du-Nord où on est plus républicain qu’ailleurs en Bretagne. 350 en tout de la Bretagne bretonnante. Il y a bien, comme « Breton », Pierre Waldeck-Rousseau, président du Conseil et ministre de l’Intérieur. Mais tant à Nantes qu’à Saint-Nazaire, on ne se considère pas encore tout à fait comme « breton ». Juste soutient-on les « associations » – comme on en crée alors de toute part – au point que « W.-R. » peut alors dire sa satisfaction : » Les meetings où se préparaient les désordres du lendemain se sont tus, la rue est redevenue l’avenue animée et paisible que la clameur des cortèges a cessé de remplir. » Bref un « et droite et gauche » alors réussi… Ce qui satisfait tout à fait ce bon président Loubet, impatient d’aller visiter sa maman, à Montélimar.
En attendant ce déplacement, il lui faut, au Président, recevoir en deux temps les maires républicains : cet après-midi, le premier groupe de 11 000, ceux de l’Ain à la Manche et demain, dimanche 23, le deuxième groupe, ceux du Maine-et-Loire à l’Yonne. Le banquet n’a duré que 90 minutes… C’était obligatoire. Le président Loubet s’est levé après avoir salué de la main. Pendant que ces messieurs époussetaient les miettes qui salissaient leur habit, le Président se faisait présenter les douze chefs (les « gros bonnets ») des douze cuisines. Il les remerciait et les félicitait. Pendant ce temps, les maires avaient quitté les tentes en se bousculant joyeusement. Ils finissaient les cigares et les verres. Ils serraient dans la poche de leur redingote le carton rouge ou le carton bleu. Ils se faisaient expliquer l’itinéraire pour se rendre à la réception de l’Élysée. Le « people » de l’époque, en l’occurrence le journaliste de l’Illustration, n’en rata pas une : « Ce fut une énorme descente de la … Terrasse des Feuillants, une joyeuse débandade dans l’abandon de tout décorum, une mêlée complète des acteurs et des spectateurs, où messieurs les maires fraternisaient avec la foule et rivalisaient de bonne humeur avec les loustics parisiens… »
En réalité, les maires furent tout d’abord un peu suffoqués, il leur fallut des chaises pour se rétablir. Le lundi, il faudra en récupérer 5 000, égarées dans les sous-bois autour de la Concorde. Puis ils se pressèrent aux barrières des Tuileries où le Président montait en voiture. Les maires avaient voulu le toucher, lui parler, lui serrer la main, l’emporter, l’inviter au village. La médiation du repas n’avait pas suffi, surtout à ceux qui avaient banqueté dans la tente annexe. Les maires regardaient leur hostie s’échapper. La fête était finie, commençait la cérémonie. Il était 15 heures. Les cartons rouges s’en allaient vers l’Elysée par l’avenue Marigny. Les cartons bleus s’en allaient à gauche, vers l’Expo.
Après l’accueil par le président, les maires ont pu visiter l’Élysée librement. Les portes des salons se sont ouvertes en grand. Mme Loubet, elle-même, a tenu à l’honneur d’accueillir les visiteurs aux côtés de son mari. En toilette « de soie vert Nil recouverte d’un splendide point de Chantilly crème… » elle était accompagnée de Mmes Combarrieu et de La Motte.
– Alors, c’est là qu’il loge ? ont dit les maires en levant le nez vers les tapisseries de Beauvais, les somptueux gobelins sortis tout exprès du garde-meuble national de la rue Berbier-du-Mets. Ils ont foulé de leurs gros souliers les tapis moelleux et les parquets cirés. Eux, dont la minuscule mairie n’a bien souvent qu’une pauvre salle carrelée et, pour tout meuble, la grande table de ferme entourée de chaises paillées, ils ne voudraient pas qu’il en soit de même pour M. Loubet.
– C’est pas parce qu’on est en République que le président doit vivre comme un peigne-cul… Ceux qui s’indigneraient de tant de luxe n’ont qu’à courir voir comment c’est à Versailles.
Les derniers maires, qui quittent la capitale le mercredi 26 septembre, savent à quoi s’en tenir. Déjà les assomptionnistes de la Bonne Presse répandent les allusions au démon lorsqu’ils évoquent le président du Conseil. Si le démon n’est pas M. Waldeck-Rousseau, il pourrait bien être ce génie qui pousse le peuple de ce pays à se déchirer. 50-50, Nord-Sud, cléricaux-anticléricaux, républicains-nationalistes… la France n’en finit pas de se manger les entrailles.
MORASSE
Illustration : DR
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