On connaît l’histoire du Mayflower, ce bateau de 180 tonneaux qui, en 1620, transporta de Plymouth à la côte du Massachusetts la centaine de personnes qui allaient créer la première véritable colonie anglaise d’Amérique du Nord. Beaucoup d’Américains voient dans le Mayflower l’acte fondateur de leur pays. La fameuse fête identitaire de Thanksgiving commémore ce débarquement initial.

En réalité, l’histoire commence en 1618, il y a tout juste 400 ans, donc. Un groupe de puritains anglais est alors en proie à une vive inquiétude. Originaire du Nottinghamshire, il s’est installé quelques années plus tôt à Leyde, aux Pays-Bas, fuyant les persécutions religieuses. Partisan d’une morale stricte, il rejette la religion anglicane, seule admise en Angleterre depuis 1593. Mais la trêve de douze ans conclue en 1609 entre l’Espagne et les Pays-Bas va bientôt s’achever. Il craint de nouvelles persécutions, dues cette fois au retour de l’Inquisition catholique.

En 1618, donc, des émissaires du groupe demandent à des négociats londoniens de transporter leur communauté de l’autre côté de l’Atlantique. Un accord est bientôt trouvé : les réfugiés rembourseront le prix de la traversée à leurs passeurs sur une durée de sept ans, grâce au fruit de leur travail.

Les deux années suivantes (1618-1620) seront consacrées aux préparatifs du voyage. Beaucoup de familles s’embarqueront : pas pour apitoyer les autorités du pays d’accueil, mais parce qu’un regroupement familial ultérieur paraissait aléatoire. Cependant, les filles, jugées trop faibles pour supporter un voyage éprouvant, seront souvent laissées en Europe. Outre les réfugiés politico-religieux, soit la moitié des passagers environ, le navire transportera des migrants économiques désireux d’améliorer leur situation ainsi que quelques mineurs non accompagnés, en particulier deux fillettes rejetées par leur père, qui avait découvert qu’il n’était pas leur vrai géniteur.

Des autochtones complètement supplantés

On connaît la suite. Une fois débarqués de leur bateau, les nouveaux arrivants commettront diverses atteintes aux biens des autochtones, suscitant de nombreux incidents. Pourtant, les puritains ne demandent qu’à vivre paisiblement en trouvant du travail sur place ; hélas, leurs compétences sont mal adaptées à l’économie locale. Il leur faut faire preuve de débrouillardise en squattant des bâtiments abandonnés par les Wampanoag… Et ils n’envisageront jamais de s’intégrer à la culture indigène : s’ils ont quitté l’Angleterre afin de préserver leur mode de vie, ce n’est pas pour adopter celui des Amérindiens.

Ces derniers ne réagissent pas tous de la même manière. Beaucoup montrent de la compassion à l’égard des nouveaux arrivants, si démunis que près de la moitié d’entre eux mourront lors du premier hiver sur place dans leur campement de fortune. Certains profitent d’eux en s’engageant dans divers trafics — portant par exemple sur leurs couteaux d’acier. D’autres enfin se montrent radicalement hostiles à l’immigration, au point de se livrer parfois à des violences physiques.

Sans Aquarius ni Mare Nostrum, sans hébergements d’urgence ni aide médicale d’État, sans associations humanitaires ni services sociaux, très minoritaires au milieu d’une population en grande partie hostile, les réfugiés et migrants européens réussiront néanmoins à acquérir une position de force avant le réveil des tribus autochtones. Jamais les différentes guerres indiennes menées jusqu’au début du 20e siècle ne parviendront à imposer leur rapatriement. Au recensement de 2010, les descendants des Indiens d’avant 1620 ne représenteront plus que 0,9 % de la population des États-Unis.

E.F.

La mythologie du Mayflower fonctionne toujours, y compris hors d’Amérique. Immeuble en construction sur l’île Sainte-Anne à Nantes.

Illustration : Le Mayflower, Boston Public Library Tichnor Brothers collection #90230, domaine public via Wikimedia Commons

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