La grogne des Gilets jaunes rappelle à tous – en tout cas à ceux qui ont une mémoire un tantinet plus longue que le bout de leur nez –, que la France est paraît-il un pays de grognards. À croire qu’on a ça dans le sang, et qu’il nous plaît de faire la révolution. Soit dit en passant, la première de nos révolutions ne fut certes pas celle de 1789 ; il semblerait cependant aujourd’hui qu’elle soit la seule dont il est de bon ton de se souvenir, notre chère République ayant une mémoire assez sélective et biaisée, mais ceci est un autre sujet.

Donc, la France, un pays de râleurs et de révolutionnaires en herbe, de ceux qui dérangent par à-coups la digestion des bourgeois, obligés de considérer d’un œil étonné leur propre confort l’espace d’un instant, voire de faire tomber d’un doigt las quelques miettes de leur table, histoire de donner un semblant de réponse à ces trouble-fêtes, avant de retourner béats dans leurs illusions de pachydermes. Une France de râleurs donc, dont les dirigeants contiennent les ruades en jouant du bâton et de la carotte. Sauf que parfois, on en arrive au point de rupture, où les Français en ont tout simplement marre d’être pris pour des ânes. Foin de coups de bâtons supplémentaires ou de bottes de carottes un peu plus fraîches. La seule chose qu’ils réclament est un changement de paradigme.

Les Français sont avant tout des grognards. Des vrais. Des durs.

Car avant d’être révolutionnaires, les Français sont avant tout des grognards. Des vrais. Des durs. De ceux qui finissent par grogner parce qu’ils ont déjà tout enduré. Des grognards avec un G majuscule comme ceux de Napoléon. De ceux qui ont été capables de supporter la campagne de Russie, les privations de toutes les guerres, la mort de leurs enfants aux champs de bataille – toutes ces choses que les commémorations nationales d’aujourd’hui s’empressent d’enterrer. Des grognards qui courbent toujours plus l’échine sous le poids des fins de mois impossibles, des inégalités sociales nées de l’égalité républicaine, du sentiment d’isolement dans leur propre pays alors que leurs dirigeants bavent à qui mieux-mieux ce mot de fraternité devant des intrus qui s’essuient dessus comme sur un paillasson et ne veulent que des espèces sonnantes et trébuchantes. Des grognards qui connaissent le prix du litre de gasoil et du kilo de coquillettes – eux !

Ces grognards dérangent une nouvelle fois leurs dirigeants. Au lieu de saluer en eux les héros d’endurance, ces derniers ne les voient que comme des empêcheurs de tourner en ronds, qu’il faut savoir mater. Comme une épine dans le pied dont ils aimeraient bien se débarrasser, surtout en ce temps d’Avent et de Noël où ils préfèreraient se sentir confortables dans leurs petits souliers. Or, comme la France n’est pas qu’un pays de révolutions mais aussi un pays de concepts, et bien le Français réfléchit.

En France, ce qui dérange, on l’intellectualise

Car, en France, ce qui dérange, on l’intellectualise. Le concept a l’avantage d’éloigner la réalité du terrain, permet de se soustraire à l’épreuve de l’expérience et surtout, il s’autosuffit. On peut vivre au pays des concepts sans aucun souci. Et ça, les « élites » dirigeantes l’ont bien compris, elles qui tournent comme des poissons rouges dans le vase clos de leur bocal. Elles font donc émerger des concepts, aiment ranger leur petit monde dans des cases et classer les Français par vocables. Le dernier en date ? La France périphérique. Lieu d’habitat : la périphérie des grandes villes ; quoique qu’elle existe aussi intra-muros (NdlR : première épine dans le pied du concept). Mœurs : elle travaille mais se plaint ; ne part pas en vacances. Alimentation : du pas cher, donc du bas de gamme ; à noter, grande dépendance aux dépenses énergétiques. Signes caractéristiques : elle est jaune, et porte gilet.

Révolte de la France périphérique ou plutôt de la France tout court, celle qui ose promener le drapeau français dans ses manifestations et chanter la Marseillaise ?

Depuis leur bocal à poissons rouges, nos dirigeants aiment donc à penser que le reste du monde tourne autour d’eux, que la périphérie a bien de la chance de pouvoir profiter de leur lumière. L’usage même de ce terme de « périphérique » impose une distance, il y a un centre et il y a un « autour », et par définition les deux ne se rencontrent jamais, c’est là le drame. Plutôt qu’une France périphérique, en révolte contre une prétendue élite, il s’agirait bien plutôt de la France tout court, celle qui ose promener le drapeau français dans ses manifestations et chanter la Marseillaise en dehors des stades de foot. La France qui vient taper du doigt contre le bocal des poissons rouges, les attraper par le bout de la queue et leur expliquer qu’elles ne sont plus que des élites hors-sol, qui ont tout oublié de la réalité du terrain.

À trop se concentrer sur la France en gilet jaune, on oublie que le problème ne vient pas d’elle, mais plutôt de ceux qui la dirigent. Des élites à la mémoire de poisson rouge qui ont oublié d’où ils venaient, qui ont oublié que dans le terme « élites », il y a « élus », autrement dit quelque chose qui est censé les relier à la terre ferme, à cette France qui les a choisis pour le meilleur et pour le pire. Quelle option choisiront-ils : le meilleur ou le pire ?

A.L.G.

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