Sans Claudine Glot et son mari Hervé, jamais le Centre de l’imaginaire arthurien, qui fait depuis 1988 la joie des enfants, des chercheurs, des historiens et des passionnés du Moyen-âge, n’aurait vu le jour dans le château de Comper, en Concoret.

Au départ, c’est un projet fou, qui petit à petit a pris forme, s’est développé, pour devenir ce haut lieu du tourisme historique en Bretagne, en France, en Europe et même dans le monde. Chaque année, des dizaines de milliers de visiteurs s’y pressent, en forêt de Brocéliande, afin de découvrir la légende du Roi Arthur, de Merlin, de Lancelot et de Viviane.

En cette trêve hivernale – pour les visiteurs, pas pour les acteurs de ce lieu majeur de la Bretagne – nous en avons profité pour interviewer Claudine Glot, sur le Centre de l’imaginaire arthurien, son passé, son présent, son avenir, mais aussi sur son dernier livre « Le Roi Arthur, une légende vivante », absolument passionnant.

Entretien, tout aussi passionnant, avec Claudine Glot qui, tout comme son mari Hervé, mériteraient parfaitement, si elle existait, la légion d’honneur des éveilleurs de peuples.

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Breizh-info.com : Comment vous présenteriez-vous à nos lecteurs qui, pour beaucoup, vous connaissent déjà eu égard de vos réalisations en Bretagne?

Claudine Glot : Je ne suis pas Bretonne d’origine, mais j’y vis depuis 1968. J’ai découvert la Bretagne et le monde celtique seulement en y arrivant, puisque dans les études qu’on faisait alors, cet univers-là n’existait simplement pas.

J’ai découvert un monde nouveau qui m’a tout de suite attirée, fascinée, et dans lequel je me suis tout de suite sentie impliquée. J’ai fait plusieurs métiers. J’ai enseigné, j’ai travaillé dans le tourisme. Je n’ai pas fait ce qu’on appelle une carrière, mais j’ai découvert tant d’univers variés…

Avec mon mari (qui m’a fait découvrir la Bretagne), nous avons rapidement pensé que le domaine culturel était  ce qu’il y avait de plus beau, de plus convaincant, plus nécessaire à défendre, mais en le considérant comme une partie du grand romaine celtique. C’est ainsi qu’est née l’association Artus, orientée vers la culture celtique surtout et un peu nordique. On faisait parler des gens pour qui la politique ne comptait pas, et ça, ça nous intéressait. Nous avions une rédaction dans le Morbihan et des collaborateurs un peu partout, mais surtout à Nantes. Nous avions d’ailleurs parmi les rédacteurs certains de vos collaborateurs.

A cause de lourds soucis de santé, nous avons arrêté la revue et nous sommes passés à l’édition. Puis je me suis mise à travailler dans le tourisme et notamment dans la région (administrative) qui englobait le pays de Brocéliande. C’est là qu’est né le Centre Arthurien. On nous demandait de «faire émerger des projets à la fois touristiques et culturels, européens et enracinés». Le principe était bon. On s’est dit que, paradoxalement, la Bretagne, qui a joué un rôle essentiel dans le devenir de la légende arthurienne, n’avait aucun lieu qui lui soit consacré, et que nous avions la chance immense d’être à proximité de Brocéliande.

Breizh-info : Avec du recul, avec le travail que vous avez fait au sein du Centre de l’Imaginaire Arthurien, je suppose que la réussite dépasse tout ce que vous aviez pu imaginer non?

Claudine Glot : C’est comme un conte de fées qui a commencé en 1988 à Rennes, dans un hôtel où les salles s’appelaient Viviane, Arthur, Merlin, Lancelot. C’était fait pour nous. Mais je n’aurais jamais pensé être encore là, 31 ans plus tard, à la tête d’une association qui s’est développée avec le volontariat et l’amitié de gens passionnés.

Je connais les orientations des gens qui viennent, leurs opinions politiques, religieuses, ou autres ; elles sont extrêmement variées et il n’y a jamais eu aucun souci à ce sujet : tout cela reste dehors. Quand ils sont à Comper, nos amis travaillent ensemble avec le sentiment de faire quelque chose de bien sur un sujet essentiel.

Nous avons développé le Centre de l’Imaginaire Arthurien avec un peu d’aide au départ, puis sans aide institutionnelle pendant une vingtaine d’années ensuite. Nous nous sommes débrouillés par nous-mêmes et c’est peut-être ce qui nous a sauvés. Car du coup pas de projets faramineux qui peuvent ruiner votre action. Nous avons progressé pas à pas, avec pour seule exigence la qualité. C’est notre seule intransigeance. Ne jamais faire ou raconter d’approximation, ne pas se lancer dans des numéros farfelus («Moi je suis grand druide alors vous allez découvrir les secrets du monde…»).

Maîtriser une traduction claire du patrimoine celtique et arthurien pour des gens qui ne le connaissent pas, qui sont à sa recherche.

Nous avons voulu enfin mélanger les genres : un peintre, un cinéaste, un musicien, ou un simple visiteur, tout le monde ensemble. Et aussi, donner de l’espace à ces artistes, et la parole aux savants…

Breizh-info.com : Il y’a aussi la recherche d’une esthétique, d’une beauté, dans votre projet…

Claudine Glot : C’est indissociable. «Servir la cause» du Roi Arthur ne peut passer que par la beauté. Dans nos expositions, nos scènes d’interprétation, je n’ai jamais utilisé que des matières authentiques, du travail artisanal, faisant appel à des costumières, des peintres en décor, des sculpteurs, etc. Mes épées ont été faites par des artisans. La dernière qu’on nous a fabriquée l’a été à partir de minerai de fer de la forêt de Brocéliande.

Je veux donner aux gens, peut être pas énormément — je n’ai pas les moyens de faire de grandes réalisations — mais que ce soit toujours aussi beau, et aussi vrai que possible.

Breizh-info.com : Comment une structure comme la vôtre parvient à perdurer économiquement? Quel est votre modèle économique?

Claudine Glot : Nous sommes une association qui a 7 employés permanents – et nous sommes une PME. Depuis plusieurs années, nous n’avons plus aucun emploi aidé, d’où une masse salariale qui n’est pas mince. C’est une pression de tous les instants. Nous sommes fiscalisés depuis 1996 quand on nous a traités, nous, une petite association qui se battait pour survivre, exactement sur le même modèle fiscal que l’Olympique de Marseille. Nous ne sommes pourtant pas une entreprise, nous ne sommes pas des patrons, l’outil de travail ne nous appartient pas.

Nous vivons aujourd’hui des entrées au château, de la librairie (légendes, monde celtique, Bretagne, 600 titres), mais également de toutes les prestations extérieures (guidages, soirées contes, prestations dans les collèges). Il se présente également de temps en temps d’autres opportunités «miraculeuses» ( !), tournage télévisé, participation rétribuée à de grandes manifestations, travail pour les collectivités des environs. Désormais, nous avons entre 5 et 7 % de subventions de fonctionnement. C’est une vraie aide, mais cela s’arrêterait demain, nous y survivrions.

Souvent, les gens qui passent par Comper trouvent que nous avons beaucoup de chance de vivre dans un monde de légendes, entourés de belles œuvres, au cœur de Brocéliande. Mais gérer le Centre, outre les soucis financiers et administratifs expliqués plus haut, c’est aussi repeindre le château en plein hiver tous les ans, nettoyer, réparer ce qui ne va pas, s’angoisser pour la sécurité, pour la fréquentation touristique. Gérer le Centre, c’est faire travailler d’abord nos permanents, puis de nombreux intermittents du spectacle, des artisans, des commerçants…

Breizh-info.com : Que pouvez-vous nous dire sur la saison 2019?

Claudine Glot : L’exposition va évoluer un peu : on reste sur la lancée de retrouver dans le château une visite animée évoquant l’ensemble de la légende arthurienne. Partant de la première prophétie de Merlin, on suit Arthur de sa naissance à la remise de l’épée, avec la dame du Lac, le Graal et la dernière bataille. La dernière salle, une splendide multi-projection, joue sur le fait que le roi n’est pas mort, mais que sa survie est toutes les œuvres qu’il a générées. Rien n’est fini. Depuis des siècles, il inspire.

Pour le programme exact, il n’est pas encore totalement bouclé, je vous en parlerai plus tard.

Breizh-info.com : Y a-t-il des projets de cette envergure dans d’autres nations celtes Outre Manche?

Claudine Glot : Je ne crois pas. Nous avons eu une belle complicité avec la Cornouaille et le Devon dans le projet « Partager nos légendes ». Cela ne se refera pas à cause du Brexit, car pour ces projets nous avions eu le soutien de l’Europe. Nous avons eu aussi un beau partenariat avec une région dont on oublie souvent qu’elle est très celtes, l’Ardenne belge : là encore, échange et création. Chacun de ces projets a duré trois ans.

Breizh-info.com : Pourquoi avoir écrit «un livre de plus» sur le Roi Arthur, une légende vivante?

Claudine Glot : D’abord parce que c’est le mien. En fait, j’avais déjà publié, il y a quinze ans, Le grand livre du roi Arthur, rapidement épuisé et dont on évoquait la réédition. En fait, nous nous sommes tournés, avec mon éditeur (Ouest-France) vers un livre nouveau, complété, beaucoup plus important. Il y a beaucoup de livres sur le Roi Arthur, mais je n’en connais que deux ou trois à peu près satisfaisants – denses en information, avec un bon arrière-plan littéraire, mythique et historique, et honnêtes. Il y a des réécritures permanentes du fond médiéval et du roman anglais de Malory, il y a l’immense domaine de la fantasy qui puise à la source arthurienne, de plus ou moins loin avec parfois de vraies réussites. Plus des livres débordants d’hypothèses multiples, qui devraient être annoncées comme étant la vision de l’auteur (et non comme la vérité révélée). On peut imaginer tout ce qu’on veut, mais encore faut-il préciser qu’on se place soit dans le domaine de l’hypothèse ou dans celui de, la fiction.

Je voulais faire un livre qui ne survole pas trop le sujet, qui recale un certain nombre de choses – une partie de l’ouvrage présente un côté pédagogique revendiqué : j’entends et je lis de telles élucubrations sur le domaine arthurien que revenir aux fondamentaux me semblait nécessaire. Je voulais aussi qu’il que soit lisible aussi par un public intéressé mais pas forcément spécialisé. Je voulais enfin qu’il soit largement illustré. J’ai toujours été étonné de la quantité d’images produites sur cette légende.

Breizh-info.com : Parlons de la couverture justement : pourquoi cette illustration?

Claudine Glot : J’ai fait venir cette illustration en France en 1996 pour une exposition sur le Livre des guerriers d’or de Philippe Le Guillou. Depuis, elle a beaucoup circulé. En réalité, je l’ai choisie, car je n’avais pas trouvé de représentation du roi Arthur dynamique et très lisible. Une couverture doit attirer l’œil. On a fait beaucoup d’essais, mais seule celle-là passait bien. Je voulais un Arthur en mouvement, combattant dans sa jeunesse. Or beaucoup d’illustrations le montrent figé dans son rôle de pilier tutélaire du royaume, contraint par la conception celtique de la royauté à ne pas risquer de blessure qui mettrait sa terre en danger.

J’avais trouvé des images d’Arthur actuelles, un peu fantasy, BD, mais ce n’est pas l’objet du livre. Je ne voulais pas me focaliser sur un lieu non plus. Car ce qui rend les lieux uniques, c’est la légende qui les environne et les transfigure. La mythologie, les symboles qu’elle convoie. Comme disait Christian-J.Guyonvarc’h : «Quand on aura trouvé le tombeau du Roi Arthur qu’est-ce qu’on cherchera? Les ossements de Merlin? Et après? Ceux de Blanchefleur?» Je ne voulais pas rentrer dans une forme de falsification historique.

Donc je suis revenue sur cette image, un moment où le jeune Arthur, qui ne sait pas encore qu’il va être roi, trouve dans un ravin perdu deux squelettes dont l’un porte une couronne. Au moment où il arrive cette couronne se détache, roule jusqu’à lui et il s’en saisit. C’est une adaptation arthurienne de Tennyson, le grand poète victorien du 19e…

Breizh-info.com : Le roi Arthur est, dans notre civilisation celtique et européenne, le personnage qui a la plus longue mémoire — et peut-être le plus long avenir. Qu’est-ce qui explique cette longévité?

Claudine Glot : Une longue mémoire est la condition d’une longue projection vers le futur. C’est ce qui permet à un personnage, un mythe, une légende de déployer toute sa richesse et sa fécondité. La légende arthurienne est d’origine celtique, tout le monde le sait. Ce que les gens ne voient pas, c’est à quel point elle est celtique et comment reconnaître cet héritage au-delà de quelque traits évidents. Elle a une base très large, indo-européenne, peut-être même pré-indo-européenne dans certains aspects. Elle doit correspondre à des strates psychiques, psychologiques, assez profondes.

Mais cette légende est aussi étonnante par sa capacité d’absorption et de survie. Regardez ce qui s’est passé au 12e et 13e siècle avec le catholicisme, qui prend en main la légende, la réécrit complètement dans l’optique du Graal. Elle parvient à absorber cela et à survivre. Je trouve fascinant que la légende chrétienne, la légende celtique, qui auraient pu s’exclure : or, il y a eu une fusion et la naissance d’un mythe nouveau. D’ailleurs, comme le faisait remarquer John Boorman à propos de son film Excalibur, on peut avoir la tentation de gommer tout ce que le Moyen Âge chrétien a apporté, mais cela est juste impossible, et malhonnête.

Nous acceptons tout l’héritage, nous le faisons nôtre, nous le faisons survivre et, si possible, nous l’enrichissons.

C’est la grande force de la légende arthurienne. Elle parle un langage celtique tout en faisant appel à des ressorts universels. Elle a beaucoup varié et on peut y choisir l’accès qu’on veut. Elle n’est pas fermée, elle n’est pas terminée. Tout comme le récit lui-même, qui se clôture su un mince rayon d’espoir : le roi Arthur reviendra !

Breizh-info.com : C’est le message pour le 21e siècle, que celui du retour du Roi Arthur?

Claudine Glot : Il est toujours à revenir. Je ne sais pas s’il reviendra à cheval avec sa grande épée. Mais ce qui revient et qui doit encore revenir, ce sont les principes qui émanent de cette légende et surtout le rêve qu’elle peut apporter cette légende — ce dont on manque le plus aujourd’hui est l’idéal dont nous avons terriblement besoin.

Breizh-info.com : Que souhaiter pour le Centre de l’Imaginaire Arthurien, pour cette année et celles à venir?

Claudine Glot : De durer. De rassembler beaucoup de passionnés à nos côtés. Souhaitez-nous de pouvoir mener à bien les rencontres que l’on projette et de lancer des ponts par dessus les mers et les frontières. De porter bien loin cette parole millénaire et de lui rendre l’hommage qu’elle mérite.

Propos recueillis par Yann Vallerie

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