Il fait partie de cette nouvelle génération de journalistes qui refusent le dogme du politiquement correct et du journalisme mainstream. Édouard Chanot, marié et père d’un petit garçon, est journaliste-chroniqueur, pour Sputnik France. Il dirige notamment l’émission d’entretiens « Parade-Riposte » et une chronique « Désaccord Majeur ».

Quand il lui reste du temps, il planche aussi sur des reportages, comme « Guerre culturelle : faut-il encore diaboliser la Nouvelle Droite ? », que nos lecteurs avaient découvert.

Tout comme Charlotte d’Ornellas, Vincent Lapierre, chacun dans leurs domaines respectifs et avec leurs spécialités, il s’agit d’un journaliste de talent, que nous avons voulu rencontrer et interroger. Pour connaître sa conception du journalisme, pour en savoir plus sur les manipulations supposées du Kremlin sur l’information en France, et pour connaître ses sensations, en tant qu’homme de terrain, au regard des mouvements de révolte que connaît la France aujourd’hui, et depuis quelques mois.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a amené au journalisme ? Et chez Sputnik ?

Édouard Chanot : À la fois l’engagement politique et les recherches en philosophie politique. Deux occupations potentiellement contradictoires, qui m’ont toutefois structuré l’esprit. Mais sans doute étais-je à la fois trop intello pour la politique et trop intempérant pour la recherche universitaire ! Alors j’ai commencé par animer quelques émissions d’idées politiques sur Radio Courtoisie – et j’aimais l’exercice : la radio, c’est un média extraordinaire, qui laisse du temps. Un ami m’a recommandé de persévérer dans cette voie, et me voilà à Radio Sputnik. En définitive, le journalisme, en tout cas dans son volet éditorial, permet de concilier la réflexion à l’action.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui fait, selon vous, un bon journaliste ? Quel regard portez-vous sur la presse mainstream ? Sur la presse alternative ?

Édouard Chanot : Ce qui fait un mauvais journaliste, d’abord ? Le moralisme d’un nouveau clergé, sa suffisance vulgaire, son manichéisme étranger à tout sens des pluralités, son absence de recul. Son « prêt-à-penser », dit-on. A contrario, l’honnêteté. Tâcher de « comprendre les personnes comme elles se comprennent elles-mêmes ». Ne jamais tronquer et admettre ses erreurs.

La presse alternative a le grand mérite d’exister… mais il lui reste des progrès à faire. Pour être plus précis : passer à la vitesse supérieure, ne plus se contenter de commenter les articles des médias « mainstream » et de faire du bavardage – certains pensaient au XIXe siècle que le règne de la bourgeoisie libérale était celui de « la classe discutante ». Bon, eh bien remettre en cause ce règne exige de rompre avec la discussion stérile, et de produire du contenu original.

Pour ce qui est des médias « mainstream »… Ils sont une figure du libéralisme-libertaire aujourd’hui dominant. Je précise : le libéralisme-libertaire n’est pas une philosophie uniforme – aucun penseur n’a prétendu fonder cette doctrine. Il s’agit de deux tendances issues de la même source, mais qui s’affrontent ou s’unissent au gré des circonstances. En l’occurrence, une poignée de dirigeants capitalistes et des bataillons entiers de gratte-papiers plutôt libertaires se trouvent en fin de compte des intérêts communs. Ou des ennemis communs.

Dans le meilleur des mondes impossibles, le journaliste est un être curieux. Dans le nôtre, il s’est révélé d’un conformisme affligeant ! Et même pire encore, car cette épithète peut sembler innocente, or son conformisme peut s’avérer d’une grande malveillance : il est toujours fascinant de voir l’effet de meute durant une campagne médiatique. C’est dans ces moments que l’on perçoit le systémisme, que j’ai vécu lors de la campagne contre Sputnik : ce sont des vagues, brutales, qui disparaissent aussi vite qu’elles sont apparues. Et qui réapparaissent de la même façon, quelques semaines ou mois plus tard. Dans les mêmes termes, sans contradiction, sans remise en cause ou presque.

Breizh-info.com : Le mouvement des Gilets jaunes a-t-il définitivement scellé la fracture entre ces deux journalismes ? Le premier, journalisme du système et dénoncé comme tel par les Gilets jaunes et ceux qui ne croient plus aux institutions. Le deuxième, journalisme hors-système, avec ses avantages, mais aussi ses excès (et son amateurisme parfois)

Édouard Chanot : Peut-être, mais je ne m’en réjouis pas. Ce n’est pas un signe de bonne santé pour une communauté politique.

Breizh-info.com : On a accusé Sputnik, comme Russia Today, d’être piloté par le Kremlin et la Russie. En tant que journaliste chez Sputnik, ressentez-vous une influence de cet État, une ingérence, dans votre travail quotidien ? Quel regard portez-vous sur ces accusations ?

Édouard Chanot : Écoutez, Sputnik ne s’en cache pas : oui, c’est un média public russe, qui admet proposer un « regard russe sur l’actualité ». Nous ne prenons pas nos lecteurs pour des imbéciles. Non, je ne ressens pas d’ingérence, de pression. La réalité de la rédaction est autre : elle est indéniablement l’une des plus idéologiquement pluralistes à Paris. J’ai des collègues aux convictions diamétralement opposées aux miennes. Ce n’est pas toujours facile, mais à tout prendre, je préfère cela ! Je vous raconte ça pour souligner la grande liberté qui nous est accordée au sein de la rédaction parisienne.

Les accusations ? Faites l’expérience, cherchez sur notre site : « Emmanuel Macron Bahamas » ou « Emmanuel Macron homosexuel ». Vous réaliserez que Sputnik France n’a jamais publié ces rumeurs lors de la campagne présidentielle. Les accusations de « Fake News » relèvent de… la fake news. Je dirais même que la Loi fake news est fondée sur une fake news, puisque Sputnik était la justification absolue de cette législation ! Mais quand on lit leurs arguments avec attention, on découvre la manipulation rhétorique : ils accusent en réalité les lecteurs de ce site de propager les rumeurs. Ils parlent de « sphère d’influence », ce qui est grotesque.

Mais bon, à l’heure où les bonnes âmes s’alarment de l’essor dramatique du complotisme, mais nous serinent avec un Kremlin qui serait derrière le Brexit, l’élection de Trump, la révolte des Gilets jaunes et les mauvaises ventes pendant les soldes, plus rien ne m’étonne.

Breizh-info.com : Comment percevez-vous, sur le terrain, la contestation, la remise en question du pouvoir en France, des autorités ? à quoi faut-il s’attendre selon vous dans les mois à venir, y compris en termes de répression ?

Édouard Chanot : Trois mois de rassemblements, de manifestations, de confrontations, malgré tous les anathèmes jetés à la figure des Gilets jaunes, c’est un tour de force. La pérennité de la révolte a surpris, à raison, et nous réserve sans doute d’autres surprises. En toute probabilité, le régime va se durcir. Cela étant dit, la récupération progressive du mouvement par la gauche la plus radicale depuis quelques semaines n’est pas la meilleure nouvelle car elle rompt l’équilibre pour le moins délicat de l’antilibéralisme, indispensable pour parvenir à des résultats.

Propos recueillis par YV

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