Les médias dominants donnent toujours, ou presque, le tiercé des penseurs français qui écrasent tous les autres. Dans le désordre, Jacques Attali, Alain Minc, Bernard Henri Lévy. Ils répandent la vulgate libérale qu’une kyrielle de petits marquis reprend à son compte. De tout petits chroniqueurs, blablateurs façon Czafran, Barbier…

Hors de tous ceux-là, coupés ou à la marge de l’espace médiatique, des non-fréquentables. Relégués pour schismatisme, hérésie… Voyez Michel Onfray. D’autres conservent de petites miettes d’audience, Jean-Claude Michéa, Marcel Gauchet, Pierre Manent…

Un essayiste hors-normes, à des années-lumière d’un B.H.L

Le cas d’Alain de Benoist est exemplaire. Il est un essayiste hors-normes, exceptionnel par le nombre et la qualité de ses études, depuis près d’un demi-siècle. Jusqu’en 2015-2016, les médias l’avaient oublié. Manuel Vals le remit en scène lorsqu’il reprocha à Onfray de préférer les points de vue de de Benoist à ceux de B.H.L. Un soir, sur un plateau T.V., un c……. du Point se voulut drôle : « Alain de Benoist ? Je le croyais mort. »

De Benoist va bien, très bien. Son essai Contre le libéralisme, sous-titré « La société n’est pas un marché », est tout simplement formidable.

Cet essayiste a une habitude viscérale, il pioche partout, il référence méticuleusement tout ce qui nourrit sa réflexion. A des années– lumière d’un B.H.L. qui, après avoir pris le Pirée pour un homme, s’engoua pour Jean-Baptiste Botul (1896-1947), génial philosophe néo-kantien.

Alors que nos grands maîtres à penser se limitent à une introspection interminable de leurs certitudes – Minc pense, fait référence à Minc ; Attali conduit sa prospective à partir d’Attali – de Benoist puise dans tous ceux qui l’enrichissent. Les classiques, Hobbes, Locke, Stuart Mill, Rousseau, Marx, Engels… Beaucoup plus près, Hayek, Mounier, Berl, Ellul. Et les vivants, Michéa, Manent, Gauchet, Paugam…  les Américains qui ont planché sur le communautarisme américain, Mac Intyre, Michael J. Sandel, Charles Taylor…

Voyons maintenant quelques pistes ouvertes par de Benoist, juste pour se mettre en appétit.

* Aux racines de tout, la semonce paulinienne : « Il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme, ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus (Ga 3.28).

Dans sa version prosaïque, marchande, cela donne : « Le peuple de Dieu ne connaît pas de frontières. » (de Benoist).

* Pour les libéraux, les peuples, les nations sont assimilables à des marchés. Adam Smith dit très bien :

« Un marchand n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier ».

Le « doux commerce » répand la paix, la concorde, il n’y a plus de nations, juste des marchés. A conquérir. On voit où le bât blesse.

* Le capitalisme n’a rien de « conservateur », de « patriarcal ». Il est par essence révolutionnaire, prédateur et destructeur à la fois :

« Pour la logique du capital, tout ce qui fait obstacle à l’extension indéfinie de l’échange marchand est un verrou à faire sauter, une limite à supprimer, qu’il s’agisse de la décision politique, de la frontière territoriale, du jugement moral incitant à la mesure ou de la tradition culturelle qui rend sceptique vis-à-vis de la nouveauté. »

* La liberté, valeur suprême des libéraux ?

« Une abstraction » dit de Benoist… le droit de faire tout ce qu’on veut tant qu’on ne nuit pas à autrui, comme le proclame, en 1789, l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme. Ce que le juriste Grotius avait affirmé un siècle plus tôt : « Il n’est pas contre la nature de la société humaine de travailler à son propre intérêt, pourvu qu’on le fasse sans blesser les droits d’autrui. »

« Entendue de la sorte, la liberté libérale se définit en fait de façon purement négative, comme refus de toute immixtion extérieure… La liberté des libéraux est en fait avant tout la liberté de posséder… L’homme est dit libre dans la mesure où il est propriétaire, et d’abord propriétaire de lui-même… »

C’est confortable, agréable et l’on se dit que si le libéralisme a été autant adopté, s’il s’est débarrassé de ses ennemis, le communisme sous toutes ses variantes, l’économie organique à peine esquissée par les régimes autoritaires, sous l’appellation de corporatisme, c’est qu’il avait d’énormes mérites.

« … Il favorisait la croissance, il élevait le niveau de vie moyen et, ce faisant, il permettait d’augmenter la consommation au-delà du simple besoin naturel. »

* Ces temps heureux sont désormais derrière nous, en tout cas en France. « La croissance stagne ou peine à progresser… et nul ne sait comment la faire « revenir ». Les classes moyennes sont en voie de déclassement… Le pouvoir d’achat recule et les inégalités économiques (patrimoine et revenus) s’aggravent. »

Une véritable « perte de légitimité » pour le libéralisme conclut de Benoist et une crise de la démocratie.

* Alors, démocratie représentative en participative ?

C’est toute l’histoire des Gilets jaunes qui, sans avoir lu Hobbes ou Locke, ont tout compris. Représentative, avec Hobbes vous glissez vers la dictature, avec Locke vous déléguez aux « sachant » et vous aurez du mal pour les déloger.

Retournons à Rousseau (Jean-Jacques). Car son raisonnement est très simple :

« … si le peuple est représenté, ce sont ses représentants qui détiennent le pouvoir, et en ce cas, il n’est plus souverain… Renoncer à sa souveraineté serait comme renoncer à sa liberté, c’est-à-dire se détruire lui-même… La liberté comme droit inaliénable, implique la plénitude d’un exercice sans lequel il ne peut y avoir de véritable citoyenneté politique. La souveraineté populaire ne peut être dans ces conditions qu’inaliénable. Toute représentation correspond à une abdication. »

Et de Benoist de remarquer :

« Si l’on admet que la démocratie est le régime fondé sur la souveraineté du peuple, on ne peut que donner raison à Rousseau. »

La roue tourne et l’impensable survient. Alain Minc consent à débattre avec de Benoist ! C’est à lire dans Le Figaro du 28 février. On s’amuse, Minc ne fait pas le poids. Il proclame : « …l’économie de marché est à peu près l’équivalent de la loi de gravitation : il n’y a pas d’alternative. »

Minc, chantre de la fatalité : « ce qui me laisse songeur » commente de Benoist car en raisonnant ainsi « on sort automatiquement du politique. »

Justement, le politique est le champ du possible, de tous les possibles. Alors,  haro sur le libéralisme, avec des munitions, à prendre chez de Benoist.

Jean Heurtin

* Alain de Benoist, Contre le libéralisme, éditions du Rocher, 19,90 euros.

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