« Contre le libéralisme, la société n’est pas un marché ». Voici le nouvel ouvrage d’Alain de Benoist, présenté ci-dessous par son éditeur, les éditions du Rocher.

Une société libérale est une société où dominent la primauté de l’individu isolé, l’idéologie du progrès, l’idéologie des droits de l’homme, l’obsession de la croissance, la place disproportionnée des valeurs marchandes, l’assujettissement de l’imaginaire symbolique à l’axiomatique de l’intérêt. Le libéralisme a acquis en outre une portée mondiale depuis que la mondialisation a institué le capital en tant que réel sujet historique de la modernité. Il est à l’origine de cette mondialisation, qui n’est jamais que la transformation de la planète en un immense marché. Il inspire ce qu’on appelle aujourd’hui la « pensée unique » libérale-libertaire. Et bien entendu, comme toute idéologie dominante, il est aussi l’idéologie de la classe dominante.
Le libéralisme est une doctrine philosophique, économique et politique, et c’est comme tel qu’il doit être étudié et jugé. Le vieux clivage droite-gauche est à cet égard de peu d’utilité, puisque la gauche morale, oubliant le socialisme, s’est ralliée à la société de marché, tandis qu’une certaine droite conservatrice ne parvient toujours pas à comprendre que le capitalisme libéral détruit systématiquement tout ce qu’elle veut conserver. Ce livre se propose d’aller à l’essentiel, au coeur de l’idéologie libérale, à partir d’une analyse critique de ses fondements, c’est-à-dire d’une anthropologie essentiellement fondée sur l’individualisme et sur l’économisme – celle de l’Homo oeconomicus.

Alain de Benoist, essayiste, philosophe, est l’auteur d’une centaine de livres portant sur la philosophie politique et l’histoire des idées. Il a récemment publié Les démons du bien (2013), Survivre à la pensée unique (2015), Au-delà des droits de l’homme (2016), Le moment populiste, Ce que penser veut dire (2017) et Décroissance ou toujours plus ? (2018).

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Pour parler de ce nouvel ouvrage qui fera date, nous avons interrogé Alain de Benoist.

le libéralisme est d’abord une « erreur anthropologique »,

Breizh-info.com : Vous publiez un nouvel ouvrage intitulé « Contre le Libéralisme – la société n’est pas un marché ». Pourquoi est-ce important de préciser dès l’introduction que c’est à une critique de l’idéologie libérale que vous vous livrez, et pas à un plaidoyer pour la bureaucratie ou à attaque contre la liberté d’entreprendre, de circuler, d’agir, de penser, au libre arbitre ?

Alain de Benoist :  Ceux qui me connaissent auront du mal, je crois, à m’imaginer en adversaire du libre arbitre ou en défenseur de la bureaucratie ! Si j’ai pris la peine d’expliquer, dès le début de mon livre, qu’il faut d’abord s’attaquer aux fondements théoriques de l’idéologie libérale, c’est d’abord parce que celle-ci ne peut être attribuée à un seul auteur. Le « marxisme » est tout entier sorti de la pensée de Marx, mais le libéralisme a de multiples « pères fondateurs », ce qui fait qu’il s’est présenté, depuis deux siècles, sous des aspects parfois très différents. La distinction traditionnelle entre libéralisme politique, libéralisme économique et libéralisme philosophique a encore obscurci les choses au lieu de les éclairer.

Je pense, comme John Milbank, que le libéralisme est d’abord une « erreur anthropologique », en clair que sa conception de l’homme est erronée. Or, c’est bien cette anthropologie que l’on retrouve à la base de toutes les formes de libéralisme : l’idée d’un homme qui n’est pas naturellement social et politique, mais qui cherche en permanence à maximiser son intérêt privé, le domaine économique étant celui dans lequel il est censé pouvoir le mieux jouir de sa liberté. L’homme libéral, c’est l’Homo œconomicus, un être autosuffisant, propriétaire de lui-même, indifférent par nature à toute notion de bien commun. C’est ce qui m’a amené à identifier les deux composantes fondamentales de l’anthropologie libérale : l’individualisme et l’économisme.

liberalisme

Breizh-info.com : Vous dites que le libéralisme est l’idéologie de la classe dominante. Défendre l’idéologie libérale serait donc assimilable à du conservatisme bourgeois selon vous ?

Alain de Benoist :  L’idéologie dominante est toujours celle de la classe dominante. Aujourd’hui, la classe dominante ne se réduit nullement aux bourgeois conservateurs. C’est une classe transnationale, parfaitement accordée au capitalisme déterritorialisé, qui se veut à la fois « efficiente » et « progressiste ». Elle œuvre à la transformation de la planète en un immense marché, mais adhère en même temps à l’idéologie des droits de l’homme et à l’idéologie du progrès. Cette classe s’est progressivement coupée du peuple, avec toutes les conséquences que l’on sait. La bourgeoisie qui se veut à la fois conservatrice et libérale s’accroche à une position intenable. Dans les faits, elle ne peut s’affirmer libérale qu’aux dépens de son conservatisme et ne peut s’affirmer conservatrice qu’aux dépens de son libéralisme.

Je donne dans mon livre quelques exemples de cette inconséquence. Comment prétendre réguler l’immigration tout en adhérant au principe libéral de libre circulation des personnes, des capitaux et des marchandises ? Comment interdire l’usage des stupéfiants sans contrevenir à l’idée libérale que chacun doit être laissé entièrement libre de ce qu’il entend faire de lui-même ? Comment défendre les identités des peuples et des cultures si l’on ne voit en eux, comme les libéraux, que de simples agrégats d’atomes individuels ? Comment conserver des « valeurs traditionnelles » que l’illimitation du système capitaliste s’applique partout à supprimer ?

Le libéralisme, hostile à toute forme de souveraineté

Breizh-info.com : En quoi le libéralisme est-il incompatible avec la démocratie participative, alors qu’il se marie parfaitement avec la démocratie représentative ?

Alain de Benoist :  D’un point de vue libéral, l’avantage de la démocratie représentative est qu’elle substitue la souveraineté parlementaire à la souveraineté populaire : comme l’avait bien vu Rousseau, dans ce système le peuple n’est souverain que le jour du vote ; dès le lendemain, ce sont les représentants qu’il a élus qui ont le pouvoir de décider. Le problème, aujourd’hui, est que la démocratie représentative ne représente plus rien. D’où la défiance généralisée envers un système oligarchique complètement coupé des aspirations populaires.

Mais il ne faut pas s’y tromper : le libéralisme, dans la mesure même où il prône la soumission du politique aux forces impersonnelles du marché, est en fait hostile à toute forme de souveraineté. Plus exactement, la seule souveraineté qu’il reconnaisse est celle de l’individu. Les nations et les peuples n’ont pas d’existence en tant que tels. Comme l’écrit le très libéral Bertrand Lemennicier, la nation n’est qu’un « concept sans contrepartie dans la réalité ». Toute identité collective relève donc du fantasme. L’individualisme méthodologique, hostile à toute forme de holisme, est alors le seul moyen d’analyser une société dont Margaret Thatcher disait sans rire qu’elle « n’existe pas ».

Dans la mesure où la démocratie participative permet de redonner le pouvoir au peuple, s’apparentant par là à la liberté des Anciens qui, par opposition à celle des Modernes, consistait à donner aux citoyens la possibilité de participer activement à la vie publique (et non de s’en désintéresser pour se réfugier dans le privé), elle ne peut que se heurter à l’opposition des libéraux.

Breizh-info.com : Pour faire écho à l’actualité, diriez vous qu’aujourd’hui, Emmanuel Macron est le parfaite figure de l’idéologie libérale ? Pour quelles raisons ? 

Alain de Benoist : Disons qu’il en est l’une des figures emblématiques. On sait que ce sont les milieux financiers qui ont permis à Macron d’arriver au pouvoir et qu’une fois élu, celui-ci s’est empressé de former un gouvernement dont la principale caractéristique est d’associer des libéraux de droite et des libéraux de gauche. Cela a au moins permis de constater que, comme l’a dit et répété Jean-Claude Michéa, libéralisme économique « de droite » et libéralisme sociétal « de gauche » ne sont finalement que deux formes dérivées de la même idéologie – et qu’ils se complètent parfaitement. Mais cela a aussi permis de comprendre que le clivage droite-gauche est en train de disparaître pour être remplacé par un autre, certainement plus fondamental : libéraux et antilibéraux. Durant tout le XIXe siècle, jusqu’à l’apparition du socialisme, les conservateurs ont été les principaux adversaires des libéraux. On va y revenir.

Breizh-info.com : Quels antidotes, quelles alternatives existent ou restent à inventer pour que nos sociétés triomphent de ce libéralisme ?

Alain de Benoist :  Il n’y a évidemment pas de recette miracle. Il y a en revanche une situation générale qui évolue de plus en plus vite, et qui fait désormais bien apparaître les limites du système actuel, qu’il s’agit du système politique de la démocratie libérale ou du système économique d’une Forme-Capital confrontée à l’immense menace d’une dévalorisation générale de la valeur. L’avenir est au local, aux circuits courts, à la renaissance des communautés humaines, à la démocratie directe, à l’abandon des valeurs exclusivement marchandes. L’antidote aura été trouvé quand les citoyens auront découvert qu’ils ne sont pas seulement des consommateurs, et que la vie peut être plus belle dès lors qu’on répudie un monde où rien n’a plus de valeur, mais où tout a un prix.

Propos recueillis par Yann Vallerie

Crédit photo : Flick Jeanne Menjoulet (cc)
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