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Nous avons évoqué samedi lors de notre chronique littéraire la sortie d’une passionnante biographie de saint Benoît, aux éditions Perrin, écrite par Odon Hurel.

Daniel-Odon Hurel est historien, directeur de recherches au CNRS. Ses travaux portent essentiellement sur la tradition bénédictine du XVIe au XXe siècle, plus précisément sur la congrégation de Saint-Maur et sur la restauration bénédictine de Dom Guéranger au XIXe siècle, à Solesmes. Il s’attache également à analyser les spécificités du monachisme bénédictin au féminin, toujours durant les mêmes périodes.

Saint Benoît – Odon Hurel – Perrin – 23 €

Nous l’avons interrogé sur son ouvrage.

Breizh-info.com : Dans votre parcours d’historien, les monothéismes, plus particulièrement le catholicisme, semblent occuper une place importante. Pour quelles raisons ?

En effet, je suis depuis 1999 membre du Laboratoire d’études sur les monothéismes, un laboratoire du CNRS qui réunit une cinquantaine de chercheurs spécialistes du judaïsme, des christianismes et de l’islam. Nous nous attachons à la fois à l’étude des textes et à celle des institutions et des doctrines dans un esprit pluridisciplinaire (historique, littéraire, philosophique et philologique) et bien entendu non confessionnel. Pour ma part, étudier l’histoire du catholicisme aux XVI-XVIIIe siècle essentiellement, c’est mieux comprendre la complexité d’une évolution, ses rouages institutionnels, ses relectures de la tradition, ses transformations théologiques, dogmatiques et spirituelles, et enfin, ses adaptations ou ses résistances aux évolutions des sociétés occidentales, sociétés profondément marquées par l’Église, tout à la fois actrice religieuse, sociale et politique.

Breizh-info.com : Qui était saint Benoît ? Pourriez-vous nous évoquer brièvement sa vie, à laquelle est consacrée votre ouvrage ?

Nous ne savons que fort peu de choses de la vie de saint Benoît puisque la seule source textuelle consiste dans le deuxième livre des Dialogues de Grégoire le Grand, un texte hagiographique avant tout, mais d’une écriture particulièrement soignée et d’une construction exceptionnelle. J’ai donc cherché, à travers une sorte de déconstruction du texte de Grégoire, à faire ressortir la physionomie du parcours et du projet monastique développé par Benoît (vers 480-vers 550-560).

Il en ressort un jeune chrétien qui quitte ses études commencées à Rome, devient ermite, échoue dans une première tentative de réforme d’une communauté qui l’avait appelé comme supérieur, fonde ensuite une série de monastères autour de Subiaco avant de partir de nouveau pour créer le monastère du Mont-Cassin. Un homme éminemment pragmatique, pour lequel la vie monastique en communauté est un cheminement pour retourner vers Dieu par la pratique des vertus évangéliques rassemblées dans l’obéissance, la pauvreté et la conversion personnelle. En ce sens, la règle de saint Benoît ne sépare en aucun cas le matériel du spirituel. Elle est aussi un prolongement de la vie de Benoît. Elle est à la fois œuvre de Benoît et source de la connaissance que l’on peut avoir de sa vie. D’ailleurs, règle et vie de Benoît ont été lues et publiées bien souvent ensemble tout au long de l’histoire médiévale, moderne et contemporaine.

Breizh-info.com : Comment expliquer que saint Benoît fusse proclamé patron principal de toute l’Europe ?

Le choix par le pape Paul VI en 1964 de Benoît comme patron de l’Europe est le résultat possible de trois éléments : le symbole du Mont-Cassin, détruit pendant la Seconde Guerre mondiale et reconstruit, en lien avec l’image traditionnelle, en particulier développée au XIXe siècle, du Benoît civilisateur à travers la diffusion du monde clunisien et cistercien au Moyen-Âge et le rôle des moines dans la transmission du savoir et de la culture antique patristique puis médiévale ; et enfin, la proximité de Paul VI dans sa jeunesse avec les moines de Sainte-Madeleine de Marseille exilés à Chiari.

Breizh-info.com : Qu’est-ce que le modèle bénédictin ? Quelle est son actualité aujourd’hui en Europe ?

Je ne sais pas si l’on peut parler de « modèle bénédictin » même si des caractères propres sont « fondateurs » du monachisme occidental : la règle, la communauté et l’abbé. Trois éléments liés par l’obéissance mutuelle et la pauvreté pour mener le moine et la moniale dans la pratique des vertus évangéliques (la conversion des mœurs), vers le retour au Père, à travers la pratique de la prière, sous le regard continuel de Dieu et dans l’imitation du Christ obéissant.

Par contre, il est possible de s’interroger sur les raisons de la permanence dans l’histoire du christianisme occidental en particulier, de la règle de Benoît, un texte du VIe siècle largement diffusé à partir de la période carolingienne (l’exemple de Landévennec le prouve), et toujours texte de référence pour les moines et les moniales contemporains des cinq continents. L’histoire de la tradition bénédictine, de ses développements successifs, c’est avant tout l’histoire de relectures et d’adaptations constantes d’un texte profondément équilibré, construit à partir de lectures nombreuses (Basile, Cassien, Augustin en particulier) mais aussi né de l’expérience d’un homme soucieux d’accueillir toute personne, sans aucune distinction sociale, dans cette vie de prière et de conversion.

Bien entendu, moines et moniales sont moins nombreux dans l’Europe actuelle. Cependant, les hôtelleries monastiques connaissent une fréquentation exceptionnelle, signe sans doute de la permanence d’un appel au retrait ponctuel du monde, à l’authenticité et à l’intériorité, alors même que les monastères définissent un rapport au monde renouvelé et équilibré, comme le montre leur présence dans les réseaux sociaux, sur internet et dans la valorisation de leurs propres produits.

Propos recueillis par YV

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