Stanis Perez (Pandémies, des origines à la Covid-19) : « L’objet essentiel de ce livre est de montrer que la lutte est perpétuelle pour la vie et la survie » [Interview]

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Ce 1er avril sort dans toutes les librairies un livre passionnant, intitulé « Pandémies, des origines à la Covid-19 », signé Patrick Berche et Stanis Perez qui réalisent là une somme importante qui nous plonge dans l’histoire des pandémies à travers les âges.

Voici la présentation de l’éditeur, Perrin :

Comment comparer la peste de Justinien, qui se répandit comme une traînée de poudre dans tout le bassin méditerranéen dès le VIe siècle, et le sida, ce redoutable fléau que l’on ne découvrit que dans les années 1980 ? Aussi variées que soient leurs manifestations, les pathologies décrites dans cet ouvrage – choléra, syphilis, lèpre, variole… – ont un point commun : toutes sont des pandémies. Transmises par contagion, elles s’étendent en un temps record sur de vastes régions et touchent ainsi une part importante de la population mondiale. Dès lors, comment lutter contre ces ennemis invisibles qui semblent frapper au hasard ? Quelles stratégies adopter pour combattre ces maux, sans laisser la peur et la panique prendre le dessus ? Faut-il s’en remettre aux pouvoirs en place, ou bien chercher des réponses auprès des scientifiques ?
Dans cette enquête totalement inédite, Patrick Berche et Stanis Perez retracent l’histoire mondiale des grandes maladies en adoptant une démarche à la fois globale et critique. Depuis le Paléolithique, les humains font face à des menaces qui ne cessent de se métamorphoser. Et si la peste a laissé place à la tuberculose pendant l’ère industrielle, tandis que la révolution pastorienne au XIXe siècle a momentanément permis de mieux contenir ces maux, de nouvelles pandémies liées à notre mode de vie ont progressivement fait leur apparition. Ainsi, aujourd’hui, la mondialisation et la société de consommation nous obligent à nous réinventer pour protéger la santé publique, notamment à l’ère de la Covid-19. Cette incontournable synthèse, où se mêlent bonheur d’écriture et rigueur scientifique, nous donne enfin les clés pour comprendre les précédents d’un sujet plus que jamais d’actualité.

Pour évoquer ce livre, à la fois d’histoire mais aussi profondément d’actualité, nous avons interrogé Stanis Perez, l’un des deux auteurs.

Breizh-info.com : Pouvez vous tout d’abord vous présenter à nos lecteurs, ainsi que votre collègue, le Professeur Berche ?

Stanis Perez : Je m’intéresse à l’histoire du corps et de la santé, au départ dans la France et l’Europe classiques, je suis un pur historien mais je travaille avec beaucoup de médecins. Le Pr Berche est une sommité dans son domaine scientifique, et en plus, un excellent connaisseur de l’histoire des virus, des maladies.

Voici un livre qui tombe parfaitement, à l’heure où la pandémie de Covid-19 est en passe de changer, notamment du fait des réactions dirigeantes mais aussi des comportements populaire, notre histoire. Qu’avez vous souhaité démontrer dans ce livre ? Qu’est ce qu’une pandémie ?

Stanis Perez : Ce livre a débuté il y a plus de deux ans, la Covid est arrivée en cours de route. L’objet essentiel est de montrer que la lutte est perpétuelle pour la vie et la survie. Depuis le Paléolithique, l’homme doit s’adapter et surtout progresser, en matière de savoir, pour mieux gérer un environnement qui lui cause souvent des problèmes : le contact avec les animaux, d’après ce que l’archéobiologie nous enseigne depuis peu, est la source primordiale, pour ne pas dire millénaire, des épidémies (grippe, lèpre, tuberculose, peste, etc.). Or, nous avons besoin des espèces animales, c’est vital, mais elles engendrent aussi des crises parfois ! Ensuite, une pandémie est une épidémie mondiale ou, pour le dire autrement, qui touche en zone élargie. Je dirais que la définition est à la fois géographique et démographique. 

Votre livre démontre que les pandémies ont existé, depuis la naissance de l’être humain. Quelles ont été parmi celles-ci les plus mortelles, et celles qui ont amené des changements majeurs au sein des sociétés qu’elles ont frappé ?

Stanis Perez : La variole a été la grande meurtrière, plus que la peste sans doute : les enfants (ou les rois !) mourraient en masse.  Avec une mortalité de 40 %, on est loin, Deo gratias, des 0,2 % de la Covid-19. La peste a marqué les esprits mais, attention, on appelle peste toute épidémie avant 1800, pour schématiser. Je pense que la peste et la lèpre, à des époques différentes, ont modifié notre rapport au corps, à la salubrité publique, à l’individu face au groupe. C’est de la psychologie et de la sociologie cela, mais expliquées par les apports d’une histoire de la santé qui observe toutes les déclinaisons d’un virus ou d’une infection frappant beaucoup de monde ou entraînant une panique générale.

La médecine, la tentative de guérir tout en détruisant le mal a-t-elle toujours été la principale réponse apportée aux pandémies ? Nous évoquions récemment la notion d’immunité collective. N’est-ce pas cette immunité collective, y compris sans vaccin ou sans traitement, qui a permis aux Hommes d’évoluer et de survivre jusqu’à notre époque ?

Stanis Perez : La médecine n’est que la partie émergée de l’iceberg sanitaire et social. Pour se soigner, il faut y être disposé, avoir des connaissances, un certain niveau de vie, accepter certaines contraintes, etc. On le voit avec les vaccins, l’obligation ferait fuir beaucoup de personnes, surtout si l’on médiatise à outrance les rares échecs. L’immunité collective est une arme à double tranchant. Avant d’y parvenir, peut-on sacrifier 500 000 personnes en France ? Imaginons aucun confinement, pas de vaccin, pas de gel hydro-alcoolique et pas de masques (qui, au passage, nous ont préservés de la grippe cette année), rien : le virus serait ravi ! Pas nous… Les sociétés anciennes ne pouvaient pas faire autrement : la peste a cessé d’elle-même en Europe, au début du XVIIIe siècle,  après des siècles de ravages et de retours sporadiques. Elle a marqué le début du règne de Louis XIV, puis celui de Louis XV : la médecine n’a pas progressé d’un iota mais Londres, le Nord de la France puis Marseille et la Provence, en 1720, ont été durement impactées. Aujourd’hui, on peut intervenir, on a vite identifié le virus, on peut même en suivre les variations locales, c’est un pas de géant vers l’infiniment petit, si je puis dire !

Pouvez vous tout de même nous citer les principales avancées, sanitaires, scientifiques et médicales, que l’arrivée de certains maladies a permis dans nos sociétés au long de l’histoire ?

Stanis Perez : C’est vaste ! Disons que le choléra nous a appris à surveiller la qualité puis l’évacuation des eaux, surtout usées. La malaria nous a appris à nous méfier des insectes (voir avec le moustique tigre ou les tiques transmettant l’effroyable maladie de Lyme). Mais, attention, les découvertes médicales se diffusent très très lentement dans la population. Considérons le Sida, rétrovirus angoissant qui nous a obligé à utiliser des préservatifs autrefois très marginaux. D’un certain point de vue, depuis 1830 environ, chaque grande épidémie débouche sur des découvertes, mais ne négligeons pas le rôle des maladies infectieuses, moins spectaculaires, mais qui, elles-aussi, suscitent des découvertes, comme Pasteur en a été le symbole avec la rage. Et que dire des antibiotiques… C’est la Seconde guerre mondiale qui a fait leur fortune, mais là, c’étaient les blessures qui posaient problème.

Votre ouvrage évoque par ailleurs les maladies mentales. Sont-elles à considérer elles aussi comme des pandémies et pourquoi ?

Stanis Perez : Cet aspect a été ajouté par Patrick Berche, et il a eu raison : une pandémie, c’est aussi un mal-être impalpable qui se diffuse, fait souffrir et appelle des réponses sanitaires et sociales. On sait qu’à un certain stade, la syphilis attaquait le cerveau et donnait des troubles neurologiques. Bien entendu, de nombreuses pathologies mentales n’ont pas d’origine microbienne mais il faut savoir que la génétique a mis en lumière des processus expliquant, par exemple, l’autisme : ce n’est pas un défaut de socialisation, ce sont des gènes, dont le rôle doit être encore précisé, qui engendrent cette carence communicationnelle. Enfin, regardons l’extension mondiale de la maladie d’Alzheimer ou de la schizophrénie, il y a fort à parier que les facteurs directs de ces maladies très graves seront liés à des virus ou des bactéries : pendant longtemps, on croyait que le stress était à l’origine des ulcères de l’estomac… avant de découvrir le rôle d’une vilaine bactérie, Helicobacter pylori.

Vous vous interrogez sur un style de vie, depuis 1945, potentiellement pathogène. Pouvez-vous expliquer ? Quelle est la réelle menace sanitaire qui pèse sur notre époque ?

Stanis Perez : Un paradoxe incroyable nous concerne tous : notre confort nous fragilise, voire nous tue. Comme nous vivons plus longtemps, grâce aux soins notamment, nous sommes exposés à des pathologies autrefois rarissimes. Ensuite, nous mangeons trop gras, trop salé, trop sucré pour notre mode de vie. Cro Magnon aurait été content de manger comme nous mais il vivait dans un environnement autrement plus hostile. Nous ne marchons pas beaucoup (au XIIIe s., Albert le Grand, le maître de st Thomas d’Aquin, sillonna l’Europe à pied !). Et puis, il faut le dire, les maladies nosocomiales emportent de nombreux patients, y compris du fait de la Covid contractée à l’hôpital. Hospitaliser, c’est bien, mais parfois c’est fatal. En fait, la Vie se livre à une course permanente avec la Mort : ici un progrès, là une régression. 

En conclusion de cet entretien, peut-on dire que de tous temps, les pandémies et les grandes épidémies ont permis aux autorités, via la peur distillée notamment, de prendre le contrôle des populations et de changer parfois en profondeur les sociétés régies par ces derniers ?

Stanis Perez : Dans la dernière partie de la conclusion, j’ai voulu insister sur le Contrat sanitaire (sur le modèle du Contrat social de Rousseau) qu’il faudra définir tôt ou tard : l’état d’urgence reconduit ab libitum, les déclarations solennelles et les conférences de presse à répétition ne peuvent pas se substituer indéfiniment à une réflexion de fond sur ce que nos institutions doivent retenir de la crise. Ni dirigisme sanitaire excessif (la liberté est, en réalité, plus fragile que le vivant), ni anarchie mercantile (il y a des fois où notre intérêt personnel doit céder le pas à une cause plus haute que le confort ou la richesse). L’histoire, en la matière, ne fait que commencer.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2021, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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