Michel Faure, auteur d’une biographie sur Augusto Pinochet : « Il faut dire, parce que c’est la vérité, que de nombreux Chiliens espéraient une action de l’armée » [Interview]

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Michel Faure est journaliste et écrivain. Ancien grand reporter à L’Express, il a suivi pendant une dizaine d’années l’Amérique latine. Il est l’auteur, notamment, de L’Espagne de Juan Carlos (Perrin, 2008), d’Une Histoire du Brésil (Perrin, 2016) ou de Cuba en 100 questions (Tallandier, 2017). Il vient de publier, toujours aux éditions Perrin, un ouvrage de référence, Augusto Pinochet, biographie du célèbre dictateur chilien.

Augusto Pinochet, général discret et longtemps fidèle au pouvoir, est pour la plupart des Chiliens un illustre inconnu avant le coup d’État du 11 septembre 1973. Une journée dramatique, qui se conclut par le suicide du président élu, Salvador Allende, et la victoire des putschistes. Très vite une junte se met en place, que Pinochet va mener de main de maître, au point qu’il ne sera plus question de régime militaire, mais de « régime Pinochet ».

Pendant dix-sept ans, le général va exercer une dictature paradoxale, mue par trois principes contradictoires : une violence extrême, le souci de fonder une démocratie nouvelle sur les ruines de la précédente, et enfin l’intrusion d’une économie libérale, vouée à saper les fondements même de la dictature et faire entrer le Chili, pays conservateur et traditionaliste, dans une ère de modernité prospère.

Michel Faure perce avec maestria le mystère d’une des figures les plus détestées de la fin du XXe siècle, tour à tour enfant peureux, soldat médiocre, homme prudent, mari volage et dictateur digne d’un roman du réalisme magique de la littérature sud-américaine.

Nous l’avons interrogé sur cet ouvrage.

Augusto Pinochet – Michel Faure – Perrin – 24 €

Breizh-info.com : Parviendrez-vous à nous présenter, en quelques lignes, qui était Augusto Pinochet, pour situer nos lecteurs ?

Michel Faure : Pinochet, soldat légitimiste tout au long de sa carrière militaire, fait attention à ne pas se mêler de politique. Le président Salvador Allende le nomme au plus haut titre militaire : Commandant en chef de l’armée. Il rejoint avec réticence, trois jours avant le coup d’État du 11 septembre 1973, les conjurés de la marine, de l’aviation et des carabiniers, et ce faisant, il sauve sans doute sa vie. Il devient vite un dictateur paradoxal, à la fois violent, mais aussi préoccupé par une refondation de la démocratie chilienne. Enfin, il s’allie à de jeunes économistes libéraux.

Breizh-info.com : Quels fractures propres au Chili ont permis le coup d’État de 1973 ? Car à en lire les récits aujourd’hui, on a l’impression que ce coup d’État sortirait de nulle part et que Salvador Allende était adulé par la majorité de la population de l’époque ?

Michel Faure : Allende comme Pinochet sont des soldats de la Guerre froide et l’Amérique latine se divise en deux, entre les admirateurs de la révolution cubaine et ceux qui ont peur que le communisme prenne le pouvoir dans leur pays. C’est ce qui est arrivé, après le Brésil en 1964, au Chili en 1970 avec l’élection d’un président socialiste, Allende, allié au parti communiste et élu, de justesse, par les Chiliens les plus modestes et les plus radicalisés, tandis que la classe moyenne et la grande bourgeoisie restaient socialement conservatrices et très catholiques.

Avec Allende, et les actions de la CIA pour perturber son mandat, l’économie s’est effondrée et la violence urbaine devient préoccupante.

Il faut dire, parce que c’est la vérité, que de nombreux Chiliens espéraient une action de l’armée.

Breizh-info.com : Parlez-nous des trois principes (violence, démocratie nouvelle, libéralisme) qui régissent la dictature Pinochet ? En quoi sont-ils contradictoires et comment font-ils pour tenir jusqu’en 1990 ?

Michel Faure : La Guerre froide est un conflit idéologique qui suit une ligne de partage entre démocraties libérales et dictatures communistes. En bon soldat, Pinochet, une fois qu’il rejoint le coup d’État, se considère en guerre, ce qui explique une violence horrible à l’égard de civils, avec tortures systématiques de suspects et prisonniers sommairement exécutés. Cependant, les membres de la Junte prétendent tous, et sans doute avec sincérité, avoir agi pour sauver la démocratie chilienne, et la junte elle-même, pas seulement Pinochet, entreprend de reconstruire les institutions de la démocratie qu’elle vient de renverser. C’est ainsi qu’une nouvelle constitution est adoptée en 1980 incluant de nombreuses caractéristiques démocratiques. Quand Pinochet perd le référendum de 1988, il reconnaît, avec quelques réticences, sa défaite et se retire tout en gardant une grande capacité de nuisance en restant Commandant en chef de l’armée.

Enfin, la junte sait dès le début qu’elle est là pour un certain temps, afin d’« extirper le cancer marxiste » de la société chilienne, selon les mots du chef de l’aviation, mais aussi pour rendre le Chili plus prospère et plus « heureux », comme l’affirme l’amiral de la Marine. Voici donc l’explication de cet oxymore parfait : la dictature libérale. La junte fait appel à de jeunes économistes chiliens liés à l’école de Chicago de Milton Friedman car leurs propositions sont à l’opposé d’une économie socialiste centralisée. La dictature a tenu par la violence, mais aussi, plus tard, par ses bonnes performances économiques. Pour certains, elle fut un régime autoritaire, mais pas totalitaire (Carlos Huneeus, grand intellectuel chilien, a écrit un grand livre à ce sujet). Et il faut noter qu’au retour de la démocratie, les nouveaux dirigeants du pays n’ont pas touché aux politiques économiques libérales, lesquelles ont fait du Chili un pays moderne et démocratique, le plus performant d’Amérique latine. Aujourd’hui, la situation s’est détériorée, mais c’est une autre histoire à écrire et à expliquer.

Breizh-info.com : En Europe, Augusto Pinochet est considéré comme un monstre. Au Chili, les avis semblent (je dis bien semblent) toujours aussi partagés (un peu comme concernant Mussolini en Italie ou Franco en Espagne). Pour quelles raisons ? 

Michel Faure : Comme je le disais plus haut, le coup d’État a été extraordinairement brutal et sanglant, et a suscité à juste titre l’opprobre de la communauté internationale. Mais Pinochet est resté populaire jusqu’au moment où furent découverts ses comptes bancaires secrets et ses détournements d’argent. Avant cela, environ 30 % de l’électorat chilien se déclarait pinochetiste sous la démocratie retrouvée. Encore aujourd’hui, certains, les plus vieux, voient toujours Pinochet en sauveur de la patrie.

Breizh-info.com : Y a-t-il des films que vous conseilleriez sur l’époque ? Et d’autres livres, pour mieux comprendre ?

Michel Faure : À la fin de mon livre, une bibliographie pourra être utile aux lecteurs hispanophones ou anglophones, mais l’essentiel de ces ouvrages n’a pas été traduits en français, hélas. Les lecteurs français auront du mal à trouver autre chose que des dénonciations du coup d’État et quelques essais en français, tout à fait intéressant mais éloignés de l’idée d’une biographie du dictateur.

La littérature est plus souvent traduite que les essais et documents, et l’on peut lire de nombreux ouvrages et romans de Luis Sepulveda, par exemple, ainsi que, sur le Chili lui-même, le charmant Mon pays réinventé, d’Isabel Allende, dont le lien de parenté avec le défunt président est assez lointain, tandis que l’autre Isabel Allende, la femme politique, est bien la fille de Salvador.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2020, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine – V

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