Florence Quentin : « les Égyptiennes ont bénéficié d’un statut privilégié dans le monde antique » [Interview]

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Florence Quentin est égyptologue, et a déjà écrit huit livres sur l’Egypte ancienne en son nom propre ou lors de collaborations à des ouvrages collectifs. Elle s’intéresse à l’héritage égyptien de l’Occident et aux questions liées à la religion et à la royauté pharaoniques. Elle a reçu le prix littéraire « Ecriture et Spiritualités » 2016 pour « Vivante Egypte, de Gizeh à Philae ».

Elle vient de publier Les Grandes souveraines d’Egypte, aux éditions Perrin, présenté ainsi par l’éditeur.

Hatchepsout, Néfertiti, Néfertari ou encore Cléopâtre : ces noms de reines égyptiennes nous sont familiers. Le cinéma et la littérature se sont emparés du destin de certaines d’entre elles, telles des synonymes de faste, de beauté et de puissance dans notre mémoire collective. Mais au-delà de ces clichés, qui étaient vraiment ces épouses, mères ou filles de pharaon qui ont influencé et marqué de leur sceau l’histoire de l’Egypte ?

Ecrire une histoire des femmes célèbres de l’Egypte ancienne ne suffit pas : il faut approcher cet univers dans la pluralité de ses niveaux, mythiques, historiques, institutionnels. Cet ouvrage, nouvel opus de l’égyptologue Florence Quentin, s’appuie sur les dernières découvertes concernant ces souveraines pour dresser le portrait des plus prestigieuses d’entre elles, qui vécurent durant le Nouvel Empire, à l’apogée de la civilisation pharaonique (entre 1550 et 1069 avant notre ère).

A travers le récit de ce que l’on sait de leur vie, se dessine aussi la condition de la femme égyptienne à cette époque. Dans toutes les classes de la société, celle-ci bénéficiait d’un respect assez rare dans le monde antique pour être mentionné.
L’Egypte ancienne fut tout à fait singulière dans sa façon de lui donner accès à des fonctions et métiers réservés habituellement aux hommes partout ailleurs. Ce statut privilégié se reflète dans la position qu’occupèrent ces puissantes souveraines, qu’elles soient

« Grande Epouse Royale », régente, et même Pharaon au pouvoir absolu, comme ce fut le cas à trois reprises au Nouvel Empire (ainsi la grande bâtisseuse Hatchepsout).

Servi par une narration historique vivante, fondée sur de solides recherches égyptologiques, ce livre convie le lecteur à une immersion auprès de « Celles qui emplissaient le palais d’amour », ces « Dames de Grâce » qualifiées aussi de « Souveraines de toutes les femmes et de tous les pays ».

Pour évoquer ce livre, qui passionnera les très nombreux amoureux de la Civilisation égyptienne et autres curieux, nous avons interviewé Florence Quentin.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser aux grandes souveraines d’Egypte ?

Florence Quentin : Tout d’abord car les Egyptiennes ont bénéficié d’un statut privilégié dans le monde antique : au sein de cette société évoluée et dans toutes les classes de la société, les femmes furent l’objet d’un respect assez rare pour être souligné. Jouissant d’une pleine capacité juridique, elles ont eu accès à des fonctions et à des métiers réservés aux hommes partout ailleurs. Ce statut unique se retrouve dans la position qu’ont occupée les grandes souveraines d’Egypte, surtout au Nouvel Empire (entre 1539 et 1069 avant notre ère), période sur laquelle j’ai orienté mes recherches pour écrire les portraits de ces femmes puissantes qui furent « grande épouse royale », et pour certaines, régente et même reine-pharaon. 

Une autre de mes spécialités d’historienne relevant de la religion et des grands mythes de l’Egypte ancienne, j’avais déjà écrit en 2012 chez Albin Michel un essai sur Isis, figure de la déesse salvatrice, de l’épouse et de la mère accomplies. La déesse favorite des Anciens s’impose comme l’un des grands modèles ou archétypes auxquels s’identifieront les souveraines égyptiennes. Ces recherches, entre autres dans les textes hiéroglyphiques, m’ont conduite à explorer ce monde fascinant des reines du Nil et à faire, dans mon livre, une relecture de ces riches personnalités, à la lumière des dernières découvertes archéologiques.  J’ai eu à coeur de redonner voix à celles qui ont contribué à la grandeur de la civilisation pharaonique.

Breizh-info.com : Quelles sont les dernières découvertes archéologiques majeures à leur sujet ?

Florence Quentin : L’Egypte a pour caractéristique d’être une terre palimpseste : il ne se passe pas une année sans découvertes archéologiques. En janvier dernier, par exemple, on apprenait qu’au cœur du complexe funéraire de Saqqarah, une équipe de fouilles égyptienne avait mis au jour un temple attribué à une reine appelée Nearit, épouse et fille du roi Téti ( vers 2300 avant notre ère). Jusqu’à présent, nous ne connaissions pas son nom, ni son existence. Nous avons encore beaucoup à apprendre sur ces Egyptiennes qui occupaient la première place féminine au sommet de l’Empire.

 Autre exemple que je détaille dans mon livre car il fait couler beaucoup d’encre aujourd’hui et divise les spécialistes : des mesures radar effectuées dans la tombe de Toutânkhamon (Vallée des Rois), sembleraient indiquer que, derrière les murs de cet hypogée découvert intact en 1922 par Howard Carter, se cacherait une chambre funéraire inconnue. Pour certains égyptologues, elle pourrait abriter Néfertiti, épouse du pharaon réformateur Akhénaton, ou encore leur fille aînée, Mérytaton, qui aurait régné trois ans comme reine-pharaon, juste avant son frère Toutânkhamon. L’avenir nous dira si c’est le cas : si l’existence de ces pièces devait se confirmer, ce serait une découverte fascinante, exceptionnelle à tout point de vue, car nous touchons ici à une reine iconique de l’époque pharaonique.

A ces fouilles et explorations sur le terrain, s’ajoutent les analyses ADN des momies et l’utilisation des techniques de pointe comme l’imagerie médicale qui nous permettent d’identifier certains corps embaumés. On sait désormais, pour ne prendre que cet exemple en lien avec les souveraines dont j’ai traitées dans mon livre, que la momie dite la « Young lady » est bien la mère de Toutânkhamon et la sœur ( ou la cousine germaine) d’Akhénaton.

Mais au delà des annonces spectaculaires et du recours à la biologie et aux technologies contemporaines, demeure le précieux et indispensable travail que nous devons faire sur les textes, les statues, les stèles ou les monuments : c’est ainsi que je me suis penchée attentivement sur le matériel à notre disposition ; j’ai mené une véritable enquête avec ses recoupements et ses indices parfois ténus. Le résultat de ces investigations nous offre une autre perspective sur la personnalité de ces femmes de premier plan.

Florence Quentin, en Egypte, su les traces des grandes souveraines

Breizh-info.com : Quels rôles jouaient les souveraines, dans une société dirigée par une théocratie pharaonique ?

Florence Quentin : Hatchepsout, Tiyi, Néfertiti, Néfertari, Cléopâtre: ces reines d’Égypte légendaires ont joué, chacune à sa manière, un rôle crucial dans l’histoire de l’Antiquité. Dans une monarchie essentiellement masculine, elle ne tiennent leur légitimité que de leur relation à leur époux, n’étant définies et confirmées que par leur titre de « mère du roi »,« épouse du roi », « sœur du roi » ou « fille du roi », ce qui témoigne de leur subordination au souverain. Et il n’existe pas de mot spécifique pour définir le titre de « reine ». Pour autant,   «mère de…», «épouse de… », etc., ne font référence qu’au seul titre de Pharaon : son propre nom n’est jamais mentionné. Cela indique que la position qu’occupent ces femmes n’est pas déterminée par leur relation au roi en tant qu’individu singulier, mais par celle qui les lie à l’aspect divin du pouvoir qu’il incarne. La « grande épouse royale » joue donc un rôle symbolique et religieux essentiel dans la théocratie pharaonique. 

Car cette « femme parmi les femmes »,  est avant tout la parèdre (ou consort) du roi-dieu:  la souveraine égyptienne incarne la déesse sur terre, dont Pharaon a besoin pour maintenir l’équilibre du Royaume. Quant aux titres politiques, comme «maîtresse des Deux-Terres »,  ils montrent que certaines reines furent associées aux affaires de l’État, entre autres au Nouvel Empire. Enfin, d’autres titres, tels « prêtresse » ou « divine épouse», renvoient à leur participation aux différents cultes divins, comme celui d’Hathor ou d’Amon.  

Breizh-info.com : Quel héritage ont laissé ces souveraines d’Egypte, à la prospérité ?

Florence Quentin : Une image de beauté, de grâce, de luxe et de puissance. Mais surtout de très grandes réalisations, classées désormais au Patrimoine mondial de l’Unesco, comme le « Château de Millions d’années » ou temple destiné au culte funéraire de la reine Hatchepsout, que l’on peut visiter sur la rive ouest de Louxor, ou encore celui d’Abou Simbel, à l’extrême sud de l’Egypte, en Nubie, où Néfertari « la belle des belles » a été divinisée par son époux, Ramsès II. Sans oublier des portraits uniques dans l’art, comme le buste polychrome de Néfertiti ou les sphinx majestueux qui arborent le visage d’Hatchepsout.

Breizh-info.com : Quelles sont celles, en tant qu’égyptologue, qui vous ont personnellement le plus intéressé à étudier ?

Florence Quentin : Toutes m’ont passionnée car derrière l’image officielle, idéalisée, de la reine- déesse,  se dévoilent des personnalités tellement singulières ! 

Ma période de référence étant l’ère amarnienne, c’est à dire l’époque de la réforme du pharaon monothéiste Akhénaton, j’ai beaucoup aimé relire ces années en rupture avec l’ordre traditionnel durant lesquelles Néfertiti officie seule devant le Disque solaire, conduit son propre char, embrasse ses petites filles ou est assise sur les genoux de son mari, dans une scène de  théogamie, c’est à dire une union sacrée.

 « La Belle est venue »  a été associée à cette nouvelle religion, à un art novateur qui a cassé les codes ancestraux, à la construction d’une capitale sortie ex nihilo des sables de la Moyenne-Egypte. Peut-être a-t-elle même partagé le pouvoir absolu avec son époux. Nous sommes bien au-delà de l’admiration éperdue que génère son célèbre buste  exposé au Musée de Berlin : derrière cet objet sacralisé par l’histoire de l’art, se cache une femme exceptionnelle qui donnera six filles et sans doute un fils, le futur Toutankhamon, à l’Egypte et qui influencera l’atonisme.

Breizh-info.com : Certaines de ces souveraines ont-elles été bien adaptées au cinéma ? 

Florence Quentin : La championne toute catégorie des adaptations cinématographiques reste Cléopâtre VII, la dernière reine d’Egypte, à cause de son fulgurant destin, de sa personnalité unique –elle parlait sept langues, était érudite et stratège- et … de son aura sulfureuse, propagée et créée de toute pièce par une propagande romaine misogyne et, il faut le dire, odieuse.

A mes yeux, seul le film flamboyant de Joseph Mankiewicz, inspiré de la tragédie  de Shakespeare, est parvenu à nous offrir, certes une vision fantasmée, mais un résumé du destin de cette immense souveraine dont la mort signera celle de l’Égypte des pharaons. Et qui n’a en tête l’arrivée de Cléopâtre-Liz Taylor, toute d’or vêtue, ceinte d’une  couronne lyriforme surmontée de deux hautes plumes,  s’avançant vers César sur un char tiré par une armée d’esclaves ? Au-delà de la souveraine et de la femme, c’est une incarnation d’Isis qui subjugue Rome amassée comme une bête curieuse devant la dernière et infrangible reine d’Égypte.

Propos recueillis par YV 

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1 COMMENTAIRE

  1. On sent pointer dans l’expression une nuance de militantisme féministe mais bon ça passe, on aura déjà évité l’écriture inclusive mais hélas pas le « avant notre ère » qui semble obéir à l’ordre de remplacement du « avant JC » pour ne pas « choquer » les musulmans. Le trouble du lecteur peut être engendré par des petits détails de soumissions qui décrédibilisent le fonds de l’article et c’est bien dommage parfois !

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