Bal tragique au Front national. C’est sous ce nom que vient de sortir aux Éditions du Rocher un livre de Sophie Montel, ancienne membre du bureau politique du Front national (aujourd’hui Rassemblement national), membre depuis 30 ans du parti, et qui a claqué la porte en 2018. Un livre entièrement à charge contre son ancien parti, dans lequel elle y décrit des pratiques parfois douteuses, limites, et une ambiance très éloignée de ce qu’un citoyen serait en droit d’attendre d’un parti politique majeur de la Vème République.

Nous laisserons aux lecteurs le soin de se faire leur propre opinion en lisant le livre, qui contient tout de même des exemples précis qui peuvent interpeller le lecteur.

Bal tragique au Front national — Sophie Montel — Éditions du Rocher

Présentation de l’éditeur :

« Certains prendront ce livre pour un règlement de comptes. Peut-être, mais peu m’importe, car comme le disait Sacha Guitry : “Plaire à tout le monde, c’est plaire à n’importe qui.”
Je l’ai écrit en guise de solde de tout compte, pour fermer une porte, animée aussi par la volonté de faire connaître aux autres mon vécu, mon expérience au sein du Front national et cette illusion qu’est Marine Le Pen. Je suis sortie de cette secte politique un peu cabossée sans doute, mais enfin libre. Les faits que je relate ici ne sont pas des inventions de ma part, je ne les ai pas rêvés la nuit et racontés le jour : ils sont vrais et c’est là le plus terrible, mais aussi parfois le plus amusant. Traitée de folle, d’affabulatrice, d’ingrate, menacée de mille maux, de mille poursuites, je le serai, mais là encore peu m’importe, il est temps que les masques tombent pour mettre au jour cette imposture. »
Sophie Montel a quitté le Front national le 21 septembre 2017 après trente ans passés dans les instances dirigeantes du parti. Après autant d’années d’incurie et d’incompétence, elle lève le voile sur les pratiques opportunistes, clientélistes, et sans autre but que de perpétuer une situation de rente au profit de la famille Le Pen et de ses amis. »

Pourquoi quelqu’un qui « en a soupé et croqué » pendant 30 ans en vient à tout déballer, à quelques mois d’une élection majeure ? C’est ce que nous avons voulu savoir en interrogeant Sophie Montel.

Breizh-info.com : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Sophie Montel : J’ai 50 ans cette année. J’ai adhéré en 1987 au Front national et je l’ai quitté en 2017. Entre temps j’ai participé à 24 scrutins différents. J’ai été conseillère municipale de Besançon de 1995 à 2001 puis conseillère régionale depuis 1998. Et député européen depuis 2014 jusqu’à cette année.

En quittant le FN, j’ai passé quelques mois chez les patriotes (F. Philippot) que j’ai quittés. Je suis désormais indépendante, sans aucune ambition politique.

Breizh-info.com : Pourquoi ce livre maintenant, à quelques mois des élections européennes, pour attaquer votre ancien parti ?

Sophie Montel : Quand j’ai quitté le FN, cela a été une décision mûrement réfléchie. Des années dans un milieu brutal, avec de la violence verbale, des pressions à partir du moment où on ne suit pas les règles établies, où on dit « Non » à certaines pratiques… j’avais besoin d’écrire cela. De faire connaitre mon expérience, mon vécu, aux électeurs. Pas aux militants. Ce n’est pas un livre qui s’adresse à ceux qui sont dans la logique du fan-club.

Je pense que cela peut intéresser des électeurs ou des gens qui s’apprêtent à voter RN aux élections européennes.

Breizh-info.com : Pourquoi êtes-vous restée 30 ans dans un parti si au bout du compte, vous le dénigrez à ce point aujourd’hui, sur la place publique ?

Sophie Montel : C’est un long cheminement. En 1987, quand j’adhère, je poursuis mes études d’histoire médiévale (j’ai un DEA). Puis je deviens assistante de groupe au conseil régional de Franche-Comté en 1993. Jusqu’à 2003, je suis une militante de terrain Je colle des affiches, je distribue des tracts, je pallie aux carences (déjà) d’un certain nombre d’élus ou cadres locaux. Je le fais avec la ferveur de la jeunesse et beaucoup de naïveté. Je suis sur le terrain. Je ne me rends à Paris que pour les grandes messes (BBR, conseils nationaux, 1er mai).

Quand je rentre au Bureau politique en 2003 se pose déjà la question de la succession de Jean-Marie Le Pen. Marine Le Pen a pointé le bout de son nez depuis la scission mégretiste. Elle est nommée par son père suite au congrès de Nice au Bureau politique, comme moi. Je n’ai jamais eu d’affinité humainement parlant avec elle. On aime les chats, on a Bac +5, ce sont nos deux seuls points communs.

J’ai toujours considéré le Front national comme un outil. Pas comme une fin en soi. Le but c’est d’accéder aux responsabilités suprêmes. Quand je me retrouve en Bureau politique en 2003-2004, je commence à entendre des choses qui m’interpellent. Jean-Marie Le Pen ne voulait pas de responsabilités. C’était un grand tribun, mais le pouvoir ne l’intéressait pas. Lors de sa succession, on a eu le choix qu’entre Marine Le Pen et Bruno Gollnisch. Je suis plus sur la ligne ni droite ni gauche de Marine Le Pen, que sur celle où l’on mélange trop le spirituel et la politique.

En 2010, Marine Le Pen fait revenir d’anciens mégrétistes, dont Nicolas Bay. Je n’ai jamais compris, puisqu’en 2007, le FN avait failli mourir une nouvelle fois puisque les 3/4 de ses candidats n’avaient pas atteint les 5 % (donc faillite économiquement puisque non remboursement des frais de campagne par l’Etat), à cause des gens comme M. Bay (MBR à l’ép). Bay n’était par ailleurs pas sur sa ligne ni droit ni gauche, mais sur celle de la droite nationale. Elle fait revenir Briois, Bilde, et de nombreux autres. La réalité m’a montré qu’il n’y avait pas plus de travail fourni par les nouveaux arrivants que par les anciens.

L’arrivée de Florian Philippot ralentira mon départ. Il a essayé de professionnaliser le parti, malgré ses travers (brillant, mais insupportable, méprisant). Mais Marine Le Pen lui laisse tout passer. Arrivent les affaires, notamment en 2014, l’histoire de la mise à disposition de notre enveloppe parlementaire pour le mouvement (Élections européennes). Je ne l’accepte pas. À partir de 2014, je vais vivre un long chemin de croix, car j’entre en résistance.

Tous les exemples que je cite sur la violence, sur l’incompétence, cela s’est accumulé sur les dix dernières années.  Je peux concevoir qu’on dise que j’ai mis 30 ans à me réveiller, mais il y a des explications derrière. J’avais la chance de ne pas vivre en région parisienne, constamment avec eux, au siège. Ce qui m’a oxygéné, c’est d’avoir ma base en Franche-Comté.

Breizh-info.com : Plus que les Hauts de France, la Bourgogne était la région française qui pouvait basculer dans l’escarcelle du Front National, comment expliquez-vous cet échec alors que l’électorat bourguignon est mûr ?

Sophie Montel : Sociologiquement oui, c’est favorable. Si on regardait la progression des résultats à chaque élection, effectivement, nous étions la seule région à pouvoir placer en tête le FN. Vu comment se sont passées les commissions d’investiture et notamment pour la constitution des listes départementales ; je vous assure que j’ai eu peur de gagner la région. Mon côté rationnel m’a dit qu’il ne fallait pas qu’on gagne. Cela aurait explosé, c’était ingérable.

On était en fusion administrative entre la Franche-Comté, la Bourgogne. Cela a renforcé le potentiel électoral. Il fallait tout maîtriser. Politiquement, on aurait pas pu assumer, ni s’en sortir. Parallèlement, j’aurai du composer avec une équipe de bras cassés. Si on avait gagné, on aurait gagné ric rac, avec une courte majorité. J’aurai été la proie de tous les chantages. Quand je vois que rien que dans l’opposition, le cirque qu’on me fait, pour obtenir des places gratuites pour assister à un match de football, une tablette I-Pad, pour des choses anecdotiques, je me dis que ce n’était pas possible de gagner. C’est dramatique. ON se dit, à quoi on sert ?

Breizh-info.com : On parle souvent du manque de professionnalisation des cadres du FN alors que des experts, professionnels, etc. franchissent le pas (Hervé Juvin en est l’exemple) pour rejoindre ce parti au péril de leur vie sociale et familiale souvent…

Sophie Montel : Ils rejoignent les mandats de député européen. Mariani ou Juvin ne vont pas intégrer le Rassemblement national…

Breizh-info.com : Enfin qu’est-ce qu’un Juvin peut bien gagner en devenant député européen ? Il avait une carrière brillante et de l’influence autrement plus grande en haut lieu…

Sophie Montel : Son cas à lui est très étonnant. Il va être député européen, je ne suis pas persuadé qu’il reste et que d’autres resteront dans le groupe RN. Cela va clasher assez vite. On a le précédent Chauprade et Schaffauser, sans porter de jugement sur le fond de ces histoires. La greffe ne peut pas se faire. Quand vous avez des gens comme Juvin, comme Mariani, intellectuellement supérieurs, quand ils arrivent au RN et voient le niveau de ceux qui sont censés être les hauts cadres… ils doivent avoir envie de continuer leur parcours et de rester en retrait.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui a changé ces dernières années au FN/RN selon vous ?

Sophie Montel : J’ai connu l’époque du FN des barons locaux. Vous aviez des personnalités assez fortes (je ne parle ni de la valeur ni de l’honnêteté, mais ils incarnaient un territoire). Marine Le Pen a balayé tout cela, elle ne voulait plus de ces gens-là et de leur poids régional. Elle a découpé le territoire national en secteurs, qu’elle a attribués à ses vice-présidents. Ce sont des gens hors-sol qui ont récupéré les régions. Cela a tout chamboulé dans les fédérations, dans les régions. On est à nouveau rentré dans un système de petite cour. Pour ceux qui rentrent en rébellion, leur parole ne sera jamais portée. La solution la plus courante, c’est que les gens s’en vont, abandonnent.

Breizh-info.com : Comment avez-vous vécu l’entrée d’identitaires dans le Rassemblement national ? Ils étaient compétents pour le coup non ?

Sophie Montel : Cela reste de la théorie. J’ai connu tous ces milieux. On refait le monde, on a de belles lectures, des références culturelles. Mais la structure elle-même du Front national corrompt et abrase toutes les bonnes volontés. Ce parti ramollit les gens, les rend obsédés par un mandat, par une vie facile. Accumuler des mandats les uns derrière les autres, faire des affaires et puis se retrouver un jour député européen, voilà comment Marine Le Pen tient tout le monde. Elle a la clé des investitures. Elle n’a pas d’opposition frontale à cause de cela. Je sais que beaucoup de gens n’ont pas été surpris en lisant mon livre, y compris à l’intérieur du parti.

Breizh-info.com : Pensez-vous que le Rassemblement national soit prêt, demain, à avoir le pouvoir et à bien s’en servir ?

Sophie Montel : Non, je ne crois pas. Ils font partie du système. On nous a dressés dans une position de victimes (le système veut notre mort…), mais c’est une position confortable finalement. Je suis désolée de voir la scène politique en France en 2019. Je ne change pas d’idées, loin de là, mais il n’y a plus d’offre.

Breizh-info.com : Et chez les patriotes ?

Sophie Montel : Non plus. J’avais connu Philippot en tant que type brillant. Si vous mettez Steeve Briois à côté, c’est sûr, il n’y a pas photo. Mais il est rentré dans une crise en montant son parti. Il a mal vécu d’être lâché par Marine Le Pen. Mais moi faire de la politique entre De Fontenay, De Lapersonne, et une petite cour qui se croit supérieure parce qu’elle a fait des grandes écoles, cela ne m’intéresse pas.

Breizh-info.com : Idéologiquement parlant, vous n’avez donc pas « retourné votre veste » ?

Sophie Montel : Non, la non-maîtrise des flux migratoires me pose problème. La perte de notre souveraineté nationale m’inquiète. Le Front a abandonné son discours sur l’Union européenne. Ils se moquent du monde. Ou bien on fait comme les Britanniques — encore faut-il être à la tête du gouvernement — ou bien on ne fait rien. La souveraineté nationale est pleine, une et entière, on ne revient pas là-dessus. Mes idées n’ont pas changé. Ce que je reproche au Front national c’est d’avoir obstrué le couloir du souverainisme, d’être une machine à fric au profit d’un certain nombre. Et d’être un mouvement avec beaucoup d’incompétents. Dans certains autres partis politiques, quelques hauts cadres du RN ne seraient même pas chargés de mission. Ils ne connaissent pas la réglementation, les lois, tout est survolé…

Breizh-info.com : N’est-ce pas le cas dans l’ensemble de la sphère politique, et lié au niveau global actuel ?

Sophie Montel : Oui, je suis d’accord, mais quand même. Dans les rangs LR ou PS, d’accord ils ont des gens qui ne sont pas au niveau. Mais ils en ont beaucoup capables de prendre la parole, connaissant les dossiers. Ils les maitrisent. Ils connaissent l’exercice de pouvoir. Ils ont été élus, ils ont épluché la réglementation. Il y a un aspect technocratique dont ils ont su user pour nourrir l’aspect politique. On est d’accord ou pas sur le fond, mais je n’ai jamais vu ça à l’intérieur du RN.

Dans les conseils régionaux, certains élus du Front arrivent à faire des discours sur n’importe quel sujet en vous casant le mot « “migrant”. Cela décrédibilise le combat. Ils deviennent la risée, des autres élus, des médias, est-ce que ça sert la cause ?

Breizh-info.com : Comment est perçu le FN/RN au niveau de ses partenaires européens ?

Sophie Montel : Beaucoup de friction avec les Hollandais (PVV) et avec la Lega. Eux ils sont au pouvoir, avec Salvini. Donc des alliés qui deviennent boulets, car ils accumulent scandale sur scandale au niveau de la gestion de l’argent au Parlement européen, ça ne leur plait pas trop. Et puis les Italiens sont très sérieux à l’Europe. Ce sont des bosseurs, ils turbinent pour. C’est pas le côté fiesta des Français, le côté “on fait la fête, c’est l’UE qui paye, on va au resto, c’est l’UE qui paye, on voyage, c’est l’UE qui paye.. ». Je n’ai pas vu ça chez les Autrichiens, les Italiens, les Hollandais…

Breizh-info.com : Quels retours avez-vous eu de la sortie de votre livre ? Quel est votre avenir immédiat ?

Sophie Montel : De bons retours extérieurs. À l’intérieur, j’ai reçu des approbations de certains, et le fan-club qui me critique, mais je n’écris pas pour lui. Concernant mon avenir, mon mandat de député européen prend fin fin juin. Puis je vais me nettoyer la tête de tout ça, et je ferai totalement autre chose. Dans le monde de l’entreprise.

Propos recueillis par YV

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