Longtemps considéré comme le parti parlementaire le plus radical d’Europe, le Jobbik – parti de Hongrie – a en quelques années muté en parti centriste, pro-UE, abandonnant totalement sa rhétorique radicale anti-UE, anti-OTAN, anti-LGBT et anti-criminalité tzigane. Aujourd’hui, le Jobbik cherche à s’allier à la gauche libérale et progressiste dans le but de faire tomber Orbán. Brève histoire d’un virage politique à 180°.

Le Jobbik assume de manifester désormais avec le parti de Ferenc Gyurcsány et scelle son alliance avec la gauche libérale dans un front commun anti-Orbán

La prophétie du Fidesz s’est donc réalisée. Viktor Orbán, son parti et les médias qui lui sont proches le répétaient depuis des années (au moins 2016) : l’ancien parti nationaliste radical Jobbik et la gauche libérale hongroise se sont alliés dans le but de faire tomber le gouvernement.

Avant les élections législatives d’avril 2018, en dépit de très nombreux signes de rapprochement, ce n’était pas encore à 100 % vrai. Depuis le 15 mars 2019, cela l’est désormais.

En effet, à l’occasion des commémorations du 15 mars, jour férié qui célèbre l’anniversaire du début de la révolution hongroise de 1848 contre la domination Habsbourg, tandis que le Premier ministre hongrois Viktor Orbán accueillait le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki, les principaux partis d’opposition ont rassemblé leurs partisans pour la mise en place d’un grand front anti-Fidesz.

Pour la première fois, le Jobbik assume de manifester avec le DK (Demokratikus Koalíció, Coalition Démocratique – parti issu d’une scission en 2011 avec le MSZP, parti socialiste hongrois), le parti dirigé par Ferenc Gyurcsány, l’ancien Premier ministre (2004-2009) qui a été pendant longtemps l’adversaire honni du Jobbik. Le DK était représenté par Klára Dobrev, épouse de M. Gyurcsány et tête de liste aux européennes pour le DK. Depuis les manifestations d’avril 2018 suivant la nouvelle victoire du Fidesz, le Jobbik a de nombreuses fois manifesté avec le DK mais toujours en niant toute entente.

Parmi les autres organisations représentées, citons le parti socialiste (MSZP), le parti écologiste et libéral LMP, Momentum – le « En Marche ! » hongrois -, ainsi que le maire sans étiquette de Hódmezővásárhely Péter Márki-Zay, qui fut parmi les premiers à appeler ouvertement de ses vœux une coalition allant du DK au Jobbik pour renverser Orbán.

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L’ensemble des formations représentées s’est engagé à mettre en place une stratégie de candidatures communes d’opposition (ou « indépendantes ») lors des élections municipales d’octobre 2019, dans le but d’empêcher la victoire des candidats du Fidesz.

Avant de conclure leur rassemblement sur l’hymne européen (voir à la fin de cette vidéo), les manifestants de l’opposition rassemblée, mimant les 12 points de revendication des révolutionnaires de 1848, ont énoncé leurs 12 points sous le titre « Que veut la nation hongroise ? » :

1. Démocratie et État de droit ;

2. Médias non-partisans, arrêt du financement public des médias de propagande ;

3. Parquet et tribunaux indépendants ;

4. Usage raisonné et légal de l’argent public, mettre les personnalités publiques corrompues devant leurs responsabilités ;

5. Justice fiscale, fin des écarts de revenus trop importants ;

6. Liberté et soutien à la science, à la culture et à l’éducation, éducation de qualité dans tout le pays ;

7. Salaires et conditions de travail dignes, extension et effectivité des droits du salarié ;

8. Large consultation sociale, ainsi qu’avec les organisations professionnelles, les organisations de défense des intérêts et acteurs de la société civile ;

9. Accès à des soins de qualité pour tous ;

10. Sécurité de l’existence, logement pour tous, et futur stable ;

11. Action efficace face à la crise climatique, protection de nos richesses naturelles et défense de notre environnement ;

12. Défense des valeurs de notre nation et de l’Union européenne !

Les tentatives de rassemblement des différentes fractions de l’opposition de la gauche libérale ne sont pas une nouveauté. Cela avait déjà été entrepris lors des élections législatives de 2014, sans le LMP et sans grand succès électoral toutefois. La question de voir le Jobbik rejoindre une telle coalition ne se posait alors même pas en 2014, le rejet mutuel de la gauche libérale et de l’extrême-droite étant total. La question s’était ouvertement posée en 2018, mais le fruit n’était pas encore assez mûr. Les voici désormais réunis pour tenter une nouvelle fois de renverser Orbán.

Comment le Jobbik a-t-il pu connaître une telle révolution ? Retour sur le retournement politique d’une décennie.

Un parti radical qui a su s’imposer durant la période troublée de l’automne 2006

Le Jobbik est un parti qui s’est constitué en 2003 sur les bases d’un mouvement étudiant crée en 1999. Il s’efforce d’occuper alors le créneau du nationalisme face à l’autre parti nationaliste en déclin, le MIÉP du dramaturge István Csurka.

Après des débuts modestes, le Jobbik parvient à tirer avantage des événements de l’automne 2006, lorsqu’un discours à huis-clos du Premier ministre socialiste Ferenc Gyurcsány est révélé à la presse, dans lequel il révèle dans des termes particulièrement crus les mensonges électoraux auxquels il au eu recours pour être reconduit lors des élections législatives d’avril 2006.

De ce scandale politique hors-catégorie, plusieurs conséquences :

  • des émeutes incontrôlées durant l’automne 2006 (on se souviendra notamment de la « promenade » d’un tank T34 subtilisé par un manifestant anti-gouvernement durant les commémorations du 23 octobre) et brutalement réprimées par la police, qui s’en prendra souvent à des manifestants pacifiques et passera même à tabac Máriusz Révész, député du Fidesz ;
  • l’effondrement électoral de la gauche (MSZP) et la mort politique du parti libéral (SZDSZ) qui avait été un pivot majeur de la politique hongroise depuis le changement de régime en 1990 ;
  • la domination sans partage de la vie politique hongroise du Fidesz, qui a remporté tous les scrutins depuis les élections locales d’octobre 2006 ;
  • l’émergence électorale du nationalisme radical.

Tandis que le Fidesz reste soucieux de l’État de droit et refuse catégoriquement de s’aventurer en 2006 dans un renversement de gouvernement hors du cadre légal et démocratique, le nationalisme radical prospère auprès de ceux qui veulent faire tomber le pouvoir de Gyurcsány sans délai.

Durant toutes ces années, la figure de Gyurcsány fait figure d’exutoire pour une population excédée par le pouvoir politique et fragilisée par la dureté de la crise économique qui explose en 2006 d’abord, puis en 2008 avec la crise mondiale. À l’époque, les tracts du Jobbik appellent sans détour à mettre Gyurcsány en prison.

Le jeune parti Jobbik parvient à prospérer dans cette ambiance de guerre civile froide et frappe un grand coup en créant une milice civile – non-armée – en 2007, la Garde hongroise.

Des membres de la Garde hongroise en 2008. Photo : source anonyme.

Sous la direction de son jeune président Gabor Vona, le Jobbik décolle électoralement avec 15 % aux européennes de 2009 et 17 % aux législatives de 2010. Jusqu’à l’émergence de l’Aube Dorée en Grèce, le Jobbik sera considéré comme le parti le plus radical de droite disposant d’une représentation parlementaire en Europe.

Le Jobbik défraie la chronique nationale et internationale à plusieurs reprises, notamment lorsqu’il envoie la Garde hongroise défiler dans des villages contre ce qu’il nomme la « criminalité tzigane ».

Ce sont surtout les dérapages à connotation antisémite qui vont provoquer les plus grands scandales. En particulier une intervention au Parlement en novembre 2012 du député Márton Gyöngyösi qui provoquera un scandale mondial et marquera les esprits.

Lors d’une prise de parole d’une minute, évoquant le conflit israélo-palestinien et la situation dans la bande de Gaza, Gyöngyösi conclut son intervention en déclarant : « Au Parlement et au gouvernement hongrois, combien y en a-t-il d’origine juive qui sont un risque pour la sécurité nationale de la Hongrie ? »

Le tollé est immédiat, la déclaration est condamnée par l’ensemble des autres partis politiques hongrois, et une manifestation a même lieu à Budapest rassemblant des responsables politiques du Fidesz et de la gauche libérale. Fin 2012, le Centre Simon Wiesenthal classe le député Gyöngyösi parmi les 10 plus grandes figures antisémites du monde.

Le Jobbik surprendra également avec une orientation tournée totalement vers l’Est : outre la sortie de l’UE (dont le Jobbik a brûlé le drapeau dans une manifestation en janvier 2012) et de l’OTAN, le Jobbik préconise également des liens plus forts avec la Russie, mais aussi la Turquie, le monde touranien et le monde musulman.

Durant la manifestation où le Jobbik a brûlé le drapeau de l’Union européenne, l’un des slogans utilisés est celui de la campagne du NON au référendum d’adhésion de 2003 : « Soyons membres [de l’UE] ou libres ? »

Un début de dédiabolisation (2013)

Pendant que le Jobbik crée ponctuellement le scandale, le gouvernement de Viktor Orbán parvient entre 2010 et 2014 à redresser les comptes publics hongrois, laissés dans un état périlleux par ses prédécesseurs, rembourse par anticipation le prêt du FMI contracté par l’ancien gouvernement, met en place une nouvelle Constitution hongroise et doit d’ores et déjà engager le bras de fer avec Bruxelles. La popularité d’Orbán est intacte depuis son élection triomphale de 2010.

Devant une radicalité qui a ses limites, le président du Jobbik Gábor Vona entreprend une « dédiabolisation » de son parti. Ce virage stratégique est connu en hongrois sous le nom de néppártosodás. Ce terme, peu évident à traduire en français, évoque l’idée d’une transition vers un parti populaire.

Fin 2013, Gábor Vona expliquait qu’au sein du Jobbik avaient toujours coexisté deux visages : le visage radical, et un visage standard, incarné par des gens plus classiques, et que c’était peut-être une erreur de n’avoir mis en avant que le visage radical du parti, précisant toutefois que ces deux « visages » du parti avaient toujours coexisté et continuent de le faire en harmonie au sein du parti. Et que cette nouvelle campagne de communication ne changerait pas les lignes fondamentales du programme du Jobbik (rendre la Hongrie aux Hongrois, résoudre le problème de la coexistence des Hongrois et des Tziganes, ne plus accepter la domination de la Hongrie par l’Union européenne).

Ce clip vidéo, d’octobre 2013, est en rupture avec la communication et l’image du Jobbik jusqu’alors.
Le slogan de ce clip affirme que le Jobbik est « déjà parmi la jeunesse le [parti] le plus populaire ».

Cette dédiabolisation, inspirée de celles qu’ont pu entreprendre d’autres partis populistes en Europe occidentale, a toutefois été confrontée à l’écueil de l’absence de renouvellement de son encadrement, donnant une crédibilité limitée à la démarche entreprise (à la différence par exemple du FN dont la dédiabolisation a été incarnée par l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti).

Aux élections de 2014, la configuration politique ressemble toujours à celle de 2010 : le Fidesz conserve sa super-majorité des 2/3 des parlementaires, tandis que le Jobbik progresse légèrement et rassemble 20 % des suffrages, derrière toutefois la coalition de gauche qui recueille 25 % des voix.

L’année des grands bouleversements a lieu en 2015. Elle commence par une brouille entre Viktor Orbán et Lajos Simicska, un homme d’affaires jusqu’alors proche du Premier ministre et propriétaire de plusieurs médias. Simicska, homme habituellement très discret, injurie publiquement le Premier ministre et purge sans ménagement tous ses médias des éléments favorables au gouvernement (sans que cela n’émeuve les libéraux de Hongrie ou d’ailleurs de voir des journalistes licenciés du jour au lendemain).

Le début difficile d’année 2015 continue pour le Fidesz avec la perte de deux élections législatives partielles, qui amènent à la perte de la super-majorité constitutionnelle. L’une de ces deux circonscriptions (la moitié des députés hongrois est élue au scrutin proportionnel de liste, l’autre moitié au scrutin uninominal de circonscription à un tour) est remportée par le Jobbik dans un scrutin serré (35 % contre 34 %). Suite à ces difficultés du Fidesz, les partis d’opposition, Jobbik inclus, commencent à nourrir des espérances pour 2018.

La crise migratoire vient bouleverser la situation. En 2015, plus de 400 000 migrants franchissent illégalement la frontière serbo-hongroise sur la route des Balkans qui mène vers l’Europe occidentale.

Pendant plusieurs mois, la gare Keleti de Budapest a été un camp de migrants à ciel ouvert. Photo : TV Libertés.

Le chaos migratoire qui sévit en Hongrie au courant de l’année 2015 contribue à faire chuter le Fidesz dans les sondages d’opinion, tandis que le Jobbik approche de la barre des 30 % d’intentions de vote. Combiné aux deux défaites électorales mineures du Fidesz en début d’année, les espérances commencent à sérieusement grandir dans les rangs du Jobbik. C’était sans compter sur la réaction d’Orbán.

Évolution dans les sondages d’opinion de la popularité des différents partis politiques hongrois durant la législature 2014-2018 (avril 2014 – avril 2018). En orange le Fidesz ; en rouge le parti socialiste (MSZP) ; en noir le Jobbik ; en vert le parti libéral-écologique LMP ; en bleu la Coalition démocratique (Demokratikus Koalíció) de Ferenc Gyurcsány, qui a fait scission avec le MSZP en 2011. Au milieu de l’année 2015 le Fidesz connaît un creux et le Jobbik une progression, avant que la tendance ne s’inverse.

Plutôt que d’agir comme les autres pays de transit et d’organiser le « taxi » pour les migrants entre la frontière serbo-hongroise et la frontière hungaro-autrichienne, Orbán s’en tient au respect du Traité de Schengen (selon lequel les États frontaliers de Schengen doivent protéger la frontière extérieure de Schengen) et choisit une stratégie frontale. Il fait ériger une barrière à la frontière serbo-hongroise pour bloquer le passage des migrants. Celle-ci devient opérationnelle en septembre 2015.

Inquiétés par ce phénomène et par la volonté de l’UE d’imposer une répartition des migrants au sein de tous les États-membres, les Hongrois soutiennent massivement la politique de leur Premier ministre de sécurisation des frontières et d’opposition aux quotas voulus par Bruxelles. L’opposition de gauche est rangée dans le camp des partisans de l’immigration, tandis que le Jobbik se retrouve coincé par le durcissement du discours du Fidesz, qui commence aussi à dénoncer les réseaux de George Soros.

Orbán poursuit sa campagne incessante contre l’immigration de masse, et organise un référendum en octobre 2016 contre les quotas de migrants. Si le quorum de 50 % n’est pas atteint, la participation est malgré tout assez bonne pour un référendum où la gauche a appelé au boycott (43 %) et le résultat net : 98,36 % des électeurs ont voté contre les quotas de migrants obligatoires de Bruxelles.

Durant la campagne, le Fidesz et le Jobbik (ainsi que le parti communiste Munkáspárt, qui n’est plus présent au parlement) ont appelé à participer au vote et à voter NON. La plupart des partis d’opposition de gauche ont appelé au boycott du scrutin, afin que le quorum ne soit pas atteint.

Le Jobbik ne cesse toutefois de répéter durant la campagne référendaire que dans le cas où le quorum de 50 % ne serait pas atteint, le gouvernement devrait démissionner. Avant le début de la campagne référendaire, le Jobbik avait proposé au Parlement une révision constitutionnelle visant à inscrire dans la Constitution l’interdiction de l’installation de populations contraintes par des pouvoirs extérieurs à ceux des autorités hongroises. Proposition rejetée par le Fidesz, préférant sa stratégie du référendum qui présente de son point de vue le double avantage de renforcer son assise dans l’opinion publique hongroise, mais aussi de disposer d’une argumentation démocratique dans son opposition à Bruxelles.

La seule participation réellement active du Jobbik dans la campagne référendaire est celle d’un clip vidéo mettant en scène László Toroczkai, maire du village frontalier de Ásotthalom depuis 2013 devenu célèbre par sa communication contre l’immigration illégale, et ayant rejoint le Jobbik en 2016 (et en étant devenu l’un de ses vice-présidents).

Toutefois, en dépit de ce clip vidéo, la répétition quasi-quotidienne de ce mot d’ordre selon lequel le gouvernement doit démissionner en cas d’échec du référendum laisse à penser que cela pourrait bien être le souhait du Jobbik. À ce moment, l’affrontement entre le Fidesz et le Jobbik est déjà monté en intensité, en raison du soutien apporté par l’oligarque Simicska au Jobbik.

Pendant ce temps, des remaniements internes ont eu lieu au Jobbik durant l’année 2016, avec l’éviction de l’un des vice-présidents, Előd Novák, figure de l’antisionisme et de l’opposition à l’UE. Celui-ci, assez hostile à la stratégie de néppártosodás de Gábor Vona, subit le veto de ce dernier pour sa réélection à la vice-présidence du parti, en dépit du vote favorable des adhérents. Peu après, il est invité par le groupe parlementaire du Jobbik à rendre son mandat (ce qu’il fait) et est démis de l’intégralité de ses fonctions. L’intégration de László Toroczkai permet de contrebalancer cette éviction, et de donner le change à la stratégie politique de Viktor Orbán qui fait de l’immigration le thème majeur de ses campagnes de communication. László Toroczkai, nationaliste radical et fondateur de plusieurs organisations militantes nationalistes, permet de rassurer l’électorat nationaliste du Jobbik.

Toutefois, la liquidation de Novák permet aussi de faire sauter un verrou interne au parti pour la mise en place d’une stratégie allant bien au-delà d’une simple dédiabolisation.

L’anti-orbánisme à tout prix

Orbán ayant mis la « barre à droite », le Jobbik tente désormais de le dépasser par la gauche et par des campagnes électorales outrancières contre Viktor Orbán et le Fidesz.

Suite au référendum sur les quotas de migrants, Orbán soumet une révision constitutionnelle à ce sujet. Il n’a plus sa super-majorité pour la voter seul. Pour cela, l’appui des élus du Jobbik est nécessaire, ce qui met le Jobbik dans une position délicate. Comme le formule le journal Causeur, « l’animal politique Orbán a acculé le Jobbik à un choix cornélien : soit lui donner quitus, soit prendre le parti de l’étranger. »

Gábor Vona tente alors un coup de poker : il accuse le gouvernement hongrois d’avoir mis en place une filière d’immigration légale via la vente de bons du Trésor (en hongrois : Letelepedési Magyar Államkötvény) qui permettent à de riches investisseurs étrangers d’obtenir un visa Schengen moyennant l’achat de bons du Trésor hongrois.

Il déclare que les parlementaires du Jobbik ne voteront la révision constitutionnelle proposée par le Fidesz qu’à la condition que le système des visas octroyés contre l’achat de bons du Trésor soit suspendu. Mais Viktor Orbán ne cède pas devant le chantage du Jobbik, qui ne vote pas la révision constitutionnelle, laquelle est donc rejetée par le Parlement, faute de la majorité qualifiée des 2/3. La presse étrangère évoque un nouveau camouflet pour Orbán, un mois après le succès mitigé du référendum.

En réalité, Orbán est parvenu à s’imposer aux yeux de l’opinion publique comme le seul rempart face à l’immigration illégale de masse, renvoyant l’ensemble des partis d’opposition dans le camp des partisans de l’immigration – Jobbik inclus.

À partir de là, un processus de guerre totale s’ouvre entre le Fidesz et le Jobbik. La position qui se voulait subtile du Jobbik est balayée par le rouleau compresseur de la communication du Fidesz et de ses structures satellites. L’accusation selon laquelle le Jobbik est devenu un partenaire de fait de la gauche libérale est martelée.

Le Jobbik y gagne toutefois un avantage : tout en faisant mine de s’accrocher à sa rhétorique anti-immigration, il s’efforce ainsi d’apparaître aux yeux des électeurs de l’opposition libérale comme l’opposant le plus déterminé face à Orbán.

Par ailleurs, avec l’aide des emplacements d’affichage de Lajos Simicska, il lance des campagnes « anti-corruption » contre le Fidesz et fait recouvrir la Hongrie d’affiches où Orbán est qualifié de voleur et de corrompu. Les échanges entre Vona et Orbán au parlement sont particulièrement virulents.

Clip de campagne du Jobbik dans lequel Orbán est mis en prison par Gábor Vona

Sur les questions internationales, l’heure est également au grand recentrage pour le Jobbik, qui ne parle plus en 2016 de sortie mais de réforme de l’Union européenne (dont il brûlait encore le drapeau 4 ans plus tôt).

Márton Gyöngyösi, jusqu’alors connu pour son anti-atlantisme dur et pour avoir le regard tourné vers l’Est, ira jusqu’à affirmer dans un entretien donné au Courrier d’Europe centrale en mars 2018 que « peu importe où vous allez, tous les nationalistes, extrémistes, pro-russes en Europe saluent Orbán et en font un exemple. » Il explique aussi dans cet entretien que ce n’est pas le Jobbik qui représente un danger pour la démocratie, mais le pouvoir de Viktor Orbán.

Quant au touranisme ou à la passion pour la Turquie, sans être expressément reniée, elle est progressivement mise de côté.

Sur les questions sociétales aussi, l’heure est au grand recentrage pour le Jobbik :

  • le Jobbik déclare ne plus vouloir l’interdiction de la Gay Pride de Budapest, au nom de la défense des libertés publiques qui auraient été grandement réduites sous le gouvernement de Viktor Orbán ;
  • le Jobbik apporte son soutien aux députés de gauche libérale pour effectuer un recours devant la Cour constitutionnelle pour contester une loi concernant l’Université d’Europe Centrale (CEU) financée par George Soros ; l’objet de la loi était de contraindre la CEU à se mettre en conformité avec les règles des autres universités et ne pas pouvoir délivrer de diplômes étrangers sans dispenser d’enseignement dans le pays étranger en question (en l’occurrence les États-Unis) ;
  • dans un entretien accordé en mars 2018 à une télévision locale et relaté par l’hebdomadaire d’opposition libérale HVG, le député et porte-parole du Jobbik Ádám Mirkóczki ira jusqu’à affirmer que la rhétorique du Jobbik d’avant 2010 n’était pas vraie, qu’elle ne reflétait pas l’image du parti. Il ajoute même que Viktor Orbán a fait du Jobbik le bloc le plus soucieux de la démocratie, et qu’il faut l’en remercier à cet effet. Le vice-président du Jobbik, László Toroczkai, publiera en réponse un commentaire laconique sur sa page Facebook : « Ce n’est pas en mon nom qu’Ádám Mirkóczki a déclaré que la rhétorique d’avant 2010 n’était pas vraie. »

Cette stratégie du Jobbik, qui n’est critiquée publiquement que par László Toroczkai au sein du Jobbik, ne semble pas porter ses fruits dans l’opinion publique, où les sondages indiquent que le Jobbik reste dans son étiage électoral habituel de 15-20 %.

Un événement imprévu vient redonner un peu d’espoir à l’opposition : le 25 février 2018 (soit 6 semaines avant les élections législatives d’avril 2018) a lieu une élection municipale partielle à Hódmezővásárhely, dans laquelle un candidat indépendant qui se décrit comme conservateur déçu du Fidesz, Péter Márki-Zay, reçoit le soutien de l’ensemble des partis d’opposition (du DK au Jobbik). Celui-ci remporte l’élection municipale avec 57 % des suffrages, contre 41 % pour le candidat du Fidesz.

Cette victoire surprise laisse entrevoir la possibilité qu’en cas de coalition de l’ensemble des opposants dans les circonscriptions individuelles aux législatives, il devient possible de défaire le Fidesz.

Le fruit n’est toutefois pas encore mûr pour cela en 2018, et le Jobbik refuse de retirer le moindre de ses candidats de l’une des 106 circonscriptions du pays, invitant toutefois les électeurs libéraux à voter pour le candidat de circonscription du Jobbik lorsque celui-ci apparaît comme ayant le plus de chances de battre le candidat du Fidesz (en particulier à la campagne, le Jobbik étant plus faible à Budapest).

Le Jobbik déclare alors être prêt à former une coalition après les élections avec le parti vert libéral LMP et les jeunes libéraux de Momentum mais refuser toute coopération avec le MSZP et le DK de Gyurcsány.

Toutefois, à la surprise de nombreux observateurs, les élections législatives de 2018 redonnent une nouvelle fois la super-majorité des 2/3 au Fidesz. Quant au Jobbik, il plafonne à 19 %, en deuxième position, très loin derrière les 49 % du Fidesz. Quant à la stratégie de vote stratégique, elle est également un échec pour le Jobbik, qui n’a remporté qu’une seule circonscription uninominale sur 106.

Une scission qui a permis au Jobbik de mettre enfin en place la stratégie de front commun anti-Orbán

Gábor Vona avait promis qu’en cas de nouvelle défaite électorale, il se retirerait de la direction du Jobbik. Il démissionne également de son mandat de parlementaire, et se reconvertit en vlogueur (blogueur vidéo) où il continue de prôner le dialogue et la construction de ponts entre toutes les oppositions dans le but de faire tomber le Fidesz et Viktor Orbán.

La succession de Vona voit deux candidats s’affronter : Tamás Sneider et László Toroczkai. Tous deux ont un passé radical : Sneider est connu pour être un ancien leader skinhead dans les années 1990, tandis que Toroczkai a été l’une des figures des émeutes de l’automne 2006.

Chaque candidat constitue un « ticket » avec un candidat qui deviendra le numéro 2 du parti : Tamás Sneider est accompagné de Márton Gyöngyösi, tandis que László Toroczkai a comme binôme Dóra Dúró (parlementaire du Jobbik et épouse d’Előd Novák).

Le résultat du congrès est serré, et l’appareil du Jobbik (avec notamment Gábor Vona et le secrétaire général Gábor Szabó) soutient largement la candidature de Sneider, qui l’emporte d’une courte tête ; Toroczkai dénonce la déroulé du congrès, et souligne avoir eu moins de temps de parole. Sneider s’inscrit (en dépit de son passé extrémiste) dans la continuité de la stratégie de Gábor Vona, tandis que László Toroczkai refuse catégoriquement les alliances avec la gauche libérale.

Cette situation a poussé Toroczkai à créer une plateforme de maires au sein du Jobbik, initiative rejetée par la direction du parti. Toroczkai décide alors de quitter le Jobbik et de fonder son propre parti : Mi Hazánk Mozgalom (Mouvement Notre Patrie). Il a été rejoint par quatre parlementaires du Jobbik, et mènera une liste aux élections européennes de mai 2019.

Quant au Jobbik, il a suite à ces départs les mains libres en interne pour mener la logique de l’anti-orbánisme jusqu’à son terme.

Pour les élections européennes, le Jobbik a déclaré que l’un des enjeux sera d’empêcher Viktor Orbán de sortir la Hongrie de l’Union européenne. Sa liste sera conduite par Márton Gyöngyösi.

Pour les européennes, les partis d’opposition n’ont pas souhaité mettre en place de liste commune face au Fidesz, en raison du mode de scrutin proportionnel. Ils prévoient de le faire lors des élections locales d’octobre 2019.

En l’absence de doute possible sur les stratégies voulues par le Jobbik (à la différence de 2018, où régnait encore un relatif flou), le résultat du Jobbik aux élections européennes donnera une première indication sur le succès de cette stratégie de front commun avec la gauche libérale, en rupture avec les fondamentaux historiques du parti.

Via Visegrad Post

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