Les témoignages du procès de canonisation de saint Yves, 27 ans après sa mort, par ceux qui l’ont côtoyé, permettent de dresser un portrait saisissant de l’homme et de son époque : le saint aimé du peuple aux miracles percutants ; le juriste miné par le doute (1253-1291) ; le héros tragique des dernières années (1291-1303).

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Sélection des plus belles anecdotes, tirées de l’enquête de 1330, qui n’a été traduite du latin médiéval qu’en 1989, par Jean-Paul Le Guillou.

19 mai 1303, Tréguier : l’envol d’un super héros catholique

Quand Yves de Kermartin meurt le 19 mai, il y a 716 ans, ceux qui l’entourent et qui vont l’enterrer dans la cathédrale n’ont aucun doute : ses aventures ne font que commencer. De son vivant, il avait déjà fait des grandes choses ; monté au Paradis, il va faire des miracles.

Dans les années qui suivent, une puissance mystérieuse répondant à son nom intervient à des dizaines de reprises dans la région proche, dernier recours des malheureux. L’affaire remonte jusqu’au duc de Bretagne ; celui-ci alerte le pape ; ce dernier se décide enfin en 1330 à envoyer sur les lieux une commission d’enquête. Deux évêques, un abbé, plusieurs notaires et des traducteurs vont interroger 243 témoins. Et homologuer la sainteté d’Yves de Tréguier, c’est-à-dire sa présence auprès de Dieu, où il peut plaider la cause de l’humanité.

Ce qui est incontestable dans ces témoignages, c’est la relation d’affection entre saint Yves et les Bretons, dès le vivant du personnage, et que la mort n’a pas effacée.

Avant de voir les anecdotes concernant le saint Yves historique, voici quelques-uns des miracles qui lui sont attribués.

Saint Yves et le cordonnier de Guérande

« J’ai connu et vu un homme de Guérande, nommé Nicolas, âgé apparemment de 50 ans, paralytique et perclus des mains, des bras et des jambes : il tenait les mains fermées et n’arrivait pas à étendre les bras et les jambes, ni à marcher, ni à se mettre debout, ni à se tenir sur ses pieds, ni à se nourrir. On l’apporta sur un chariot en pèlerinage au tombeau de saint Yves dans la cité de Tréguier pour qu’il obtînt la santé ; on lui donna l’hospitalité dans la maison de mon père et de ma mère. Il s’y tint pendant cinq semaines ou presque. En de multiples occasions et fréquemment j’ai entendu Nicolas se vouer à saint Yves et l’invoquer affectueusement et dévotement en ces termes ou en des termes substantiellement équivalents : “Ô saint Yves, donne-moi la santé, et je viendrai chaque année à ton tombeau, tant que je vivrai, et je te donnerai douze deniers par an, un cierge de ma taille et une statue de cire, pour que tu me donnes la santé”. Finalement, au bout de cinq semaines, un jour, je ne me souviens plus lequel, bien tard, triste et affligé, tout en larmes de n’avoir pas obtenu sa guérison, il appela mon père et ma mère, évalua les frais dont il était redevable et les régla. Il partirait le lendemain, disait-il. Mon père et ma mère le consolèrent de leur mieux, l’engagèrent à mettre sa confiance et son espoir en saint Yves, qui lui donnerait la santé. Or il arriva qu’au milieu de la nuit, alors que nous nous trouvions dans nos chambres, la chambre où Nicolas était couché restant ouverte, je vis par cette porte en me réveillant une si grande lumière, une telle clarté qu’il me sembla que toute la maison était en feu. Je me levai en toute hâte, et la lumière et la clarté disparurent. Je me recouchai alors sur mon lit. Quand je me fus étendue, la lumière et la clarté réapparurent comme l’instant précédent. Je me levai de nouveau ainsi que ma sœur Catherine, pour nous rendre compte de ce qui se passait, hurlant de peur à la pensée que la maison brûlait. Mais Nicolas nous dit : “Ne vous tracassez pas, car je me trouve bien, et j’ai saint Yves avec moi”.

Nous nous sommes alors recouchées. Lumière et clarté disparurent. Quand arriva l’aurore, Nicolas nous appela, mes parents, ma sœur et moi. Nous vînmes le trouver avec une lumière, et nous le vîmes debout sur ses pieds en bonne santé et guéri : “J’ai eu saint Yves avec moi, nous dit-il ; et il m’a guéri complètement. Rendons-nous à l’église”. Nous sommes allés au tombeau avec Nicolas qui s’est déplacé tout seul, droit sur ses pieds, en bonne santé et pleinement délivré ; là il a offert un cierge allumé et une statue de cire. Par la suite je l’ai vu en bonne santé, joyeux, guéri. Il y a quatorze ans de cela, je crois, mais je ne me rappelle pas bien. Pour ce qui est du mois, de la semaine et du jour, je ne me rappelle pas bien non plus. Les personnes présentes étaient celles que j’ai dites. Beaucoup de nos voisins à la nouvelle du miracle accoururent et se rendirent à l’église avec nous… Je l’ai vu infirme cinq semaines ou environ, comme on l’a déjà dit, avant sa guérison, et je ne l’avais pas vu par ailleurs, pour autant que je me souvienne. Il était originaire de Guérande. Lui-même et beaucoup d’autres m’ont dit qu’il avait contracté ce mal un samedi, durant la nuit, alors qu’il cousait des souliers, car il était cordonnier. Il disait, me semble-t-il, qu’il était resté infirme quatre ans et plus… »

Déposition 187 auprès de la commission d’enquête de 1330 : Elyas Caden, de la cité de Tréguier, âgé de 30 ans et plus.

Saint Yves et les baigneurs imprudents

« Un jour Aymeri, fils de Amon Largeesay, de la même paroisse, et moi nous nous baignions dans un bras de mer appelé Léguer près de la ville de Lannion. Nous avions atteint à la nage sans y prendre garde une fosse qui se trouve au fond de cette eau. Nous pensions au contraire qu’il y avait là peu d’eau, car nous avions par ailleurs selon nous fait attention à la fosse en question, puisque nous ne savions nager qu’à condition d’avoir pied. C’est alors que nous trouvant au-dessus de la fosse nous nous mîmes à perdre pied. Epouvantés et voulant nous aider l’un l’autre, nous nous poussions violemment au fond, frappés de stupeur et complètement perdus. Survint alors un nommé Thomas Musard, aujourd’hui défunt, originaire de Lannion. Otant tout de suite sa chemise, il la tendit.

C’est moi qui me présentai le premier à la surface, et de ma main je saisis la chemise et m’y maintins, et je sortis ainsi de l’eau. Mais Aymeri rejoignit de nouveau le fond de la fosse et y resta noyé devant moi qui le voyais. Survint un homme du nom de Bogolguen, de la ville de Lannion, aujourd’hui défunt. Il se dévêtit, plongeant nu dans l’eau et y chercha le noyé. Mais il ne put le trouver cette fois-là. Il sortit et se reposa un petit instant, car il était trop fatigué. Il chercha encore une deuxième et une troisième fois. La quatrième fois, il trouva le noyé, et le sortit mort et le transporta vers la maison de son père. Et puis le lendemain je vis le même Aymeri sain et vivant comme avant. Il était âgé de 10 ou 11 ans. Cela se passait il y a 20 ans ou environ. Je ne me rappelle ni le jour ni le mois, mais c’était en été vers l’heure de midi. Étaient présents ceux que j’ai nommés : Thomas Musard, Bogolguen et moi. L’endroit était la mer qu’on appelle Léguer. Il est resté sous l’eau le temps qu’il faut pour marcher une bonne lieue et plus. Je sais qu’il était raide et glacé absolument comme un mort, et ceux qui étaient là le jugeaient ainsi et je ne pense pas que personne en ait jugé autrement. Je dis que s’il est revenu à la vie c’est grâce aux mérites de Monsieur Yves Hélory, et vraiment j’en ai la ferme conviction, car j’ai entendu dire qu’on avait voué Aymeri à Monsieur Yves. Je n’étais pas présent quand on a transporté le noyé chez son père, car quand ils ont commencé à le porter, moi j’ai pris la fuite par peur des remontrances de mon père… »

Déposition 75 : Hervé Mindre, paroissien de Lannion, âgé de 35 ans ou environ.

Saint Yves et le cheval reconnaissant

Moi-même et dame Théophanie, mon épouse, accompagnés de quelques gens de ma domesticité, voulûmes faire une traversée par le port de mer nommé Lomber, au diocèse de Vannes, et, à cause du danger que présentait la mer, j’ai envoyé devant sur un bateau mon palefroi avec un valet, et j’ai placé devant les yeux du palefroi un petit manteau pour l’empêcher d’être troublé par la houle. Nous nous trouvions en mer à bord du bateau à une grande distance de la terre, dans un passage très périlleux où les marins devaient tirer deux ou trois bordées avant d’aller plus loin. Or le palefroi prit peur et se précipita dans la mer, et le valet avec lui. Devant cet accident j’ai tout de suite invoqué Monsieur Yves comme ceci : “Saint Yves, je te recommande mon valet et mon palefroi pour que tu me les conserves”. L’invocation faite, le valet qui était tombé à la mer, apparut flottant à la surface des eaux. Les matelots lui tendirent un aviron ; il l’agrippa, et les matelots le hissèrent et le déposèrent à bord du bateau. Quant au palefroi, que la marée descendante emportait vers le large, il fit volte-face contre les vagues, le vent et les courants contraires, malgré le petit manteau qu’il gardait sur les yeux et qui l’incommodait beaucoup en face des navires ; et il vint vers moi dans le port d’où il était parti. À la vue de ce miracle, ma femme et moi, et tous nos autres gens, avec notre palefroi nous sommes allés en pèlerinage au tombeau de saint Yves. Le palefroi lui-même est entré aussi vite qu’il a pu dans l’église de Tréguier où repose le corps de saint Yves, et tout le temps qu’il y est resté il n’a pas cessé de hennir comme pour remercier, alors que ce jour-là, quand on le menait, il ne hennissait pas et que par ailleurs il n’était pas dans ses habitudes de hennir. J’ai la ferme conviction, et c’est de notoriété publique, que si mon valet et mon palefroi ont échappé au danger de la noyade, ils le doivent à l’invocation de saint Yves. Assistaient à l’événement des familiers, les marins dont j’ai oublié les noms et mon épouse. Quant à la date je ne m’en souviens pas, pas plus que du nom du valet ni de son lieu d’origine… »

Déposition 226 : Noble homme seigneur Alain de Kaerritraes, chevalier, diocèse de Tréguier, âgé de 72 ans.

Saint Yves et l’Espagnol sans cœur

« Un jour, je ne sais plus lequel, mais il y aura de cela dix ans ou environ vers la fête de la Bienheureuse Catherine, un Espagnol, du nom de Michel de Fontarabie, s’en venait de l’église de Tréguier, quand il rencontra un aveugle dont il dit ignorer le nom. L’aveugle lui demanda l’aumône pour Dieu et pour l’amour de Monsieur Yves. Ce Don Michel, irrité contre le pauvre, tendit le bras vers lui et comme par moquerie lui mit dans la main un gros tournois d’argent sans le lâcher, et le reprit sur le champ. Puis il lui donna une pièce sans valeur en ducat de Bretagne. Le pauvre la lui rendit immédiatement puisqu’elle ne valait rien. En la reprenant Michel cracha sur la main du pauvre, qui lui dit en breton : « An Aotrou Doue ha Sant Erwan d’adrein d’eoc’h ar dismegans hoc’h eus graet din ! » (Que Monsieur Dieu et Saint Yves vous rendent l’injure que vous m’avez faite !). À l’instant même Michel s’effondra, hurlant comme un fou furieux, répétant qu’un homme vêtu de blanc le frappait à mort, et lui-même se frappait néanmoins la poitrine de ses deux poings. Apercevant ce Michel dont j’avais fait auparavant la connaissance, je le relevai de terre, et avec l’aide d’un marin, Alain Le Gagou, je le conduisis chez Pétronille, fille de Moysan, de la cité de Tréguier, et là nous l’avons ligoté. Des compagnons de Michel arrivèrent sur les entrefaites. Ils le transportèrent sur le navire qu’il avait pris pour venir. Ils y trouvèrent le patron de Michel et du navire. Ce dernier voua notre Michel à Dieu et à M. Yves, disant aux compagnons qui se trouvaient avec lui sur le navire qu’ils conduiraient et porteraient Michel à l’église de Tréguier, et que là ils demanderaient à Dieu et à Monsieur Yves de bien vouloir lui faire grâce, s’il les avait offensés en quelque manière. Puis ce même jour le patron avec ses compagnons conduisirent Michel à l’église où il veilla toute la nuit. Le lendemain le patron avec ses compagnons fit dire des messes, offrit des cierges à M. Yves, et ils donnèrent aux pauvres qui se trouvaient dans cette église de nombreuses aumônes. Le lendemain matin, je vins dans cette église entendre la messe, et je trouvai Michel devant moi, rétabli, en bonne santé. Ces choses-là que j’ai dites, je les connais pour les avoir vues et entendues. (Ici le témoin répète ce qu’il a déjà dit concernant la date, le lieu, l’invocation, les termes de cette invocation, le nom de la personne miraculée, son lieu d’origine, s’il la connaissait, la durée de la maladie). Michel avait, je pense, cinquante ans ou environ… Le Michel en question resté dans la cité de Tréguier après sa guérison une quinzaine de jours, et pendant ce temps-là j’ai été plusieurs fois en relations avec lui, et j’ai constaté qu’il demeurait en bonne santé… »

Déposition 120 : Laurent Le Saint, de la cité de Tréguier, âgé de 40 ans.

Saint Yves et le sergent du roi de France (un quelque chose de Christophe Dettinger)

« Un jour un écuyer et sergent du roi de France vint dans la cité de Tréguier pour prélever l’impôt du centième et du 25ème, et il s’empara d’un cheval de grande valeur de la maison de l’évêque. Monsieur Yves, voyant qu’il violait la liberté de l’église de Tréguier, saisit le cheval par la bride. L’écuyer tirait le cheval par les rênes, Yves le tirait de l’autre côté, si bien que l’écuyer rompit les rênes alors qu’Yves tenait le cheval par le fer du mors. C’est alors que de la ville arrivèrent au secours de maître Yves des pauvres, des boiteux, des aveugles, des paralytiques et autres. Voyant la foule des pauvres, le sergent stupéfait abandonna le cheval à maître Yves. L’écuyer avait une blessure à la main ; j’ai entendu plusieurs dire qu’il s’agissait là du jugement de Dieu. Le sergent vint par la suite trouver saint Yves, s’en remit à lui et fut guéri. Mais j’ignore s’il fit cette démarche du vivant de Monsieur Yves ou après sa mort ».

Déposition 215 : Geoffroy Hylaire, âgé de 70 ans, citoyen de Tréguier.

Saint Yves et le malade psychique de Trélévern

« M. Yves avait entendu dire qu’on disait de quelqu’un qu’il avait un démon. Il m’envoya donc le chercher, et cet homme vint avec moi, sans opposer la moindre résistance, alors qu’auparavant il se débattait et qu’on le tenait enfermé pour l’empêcher de nuire. Il parvint en présence de M. Yves dans son presbytère de Louannec, et ce dernier lui demanda s’il avait un démon. “Oui, répondit-il, il y en a un en moi qui souvent me tourmente et me parle”. Yves alors l’amena à se confesser. Et après sa confession il lui demanda en ma présence si le démon après cela lui avait encore parlé. “Oui, dit-il ; il m’a menacé en ces termes : ‘Pourquoi m’as-tu fait venir ici ? Pourquoi m’as-tu fait venir ici ? Malheur à toi cette nuit de m’avoir fait venir ici !’ ” Yves lui dit alors : “II ment, le démon ; car ce n’est pas toi qui paieras. Mais lui. Tu mangeras et tu coucheras avec moi cette nuit dans ma maison”. Et le soir venu, il fit faire pour lui un lit près de l’endroit où lui-même couchait. Ensuite, sous mes yeux, il aspergea d’eau bénite le lit et la maison, et lut l’évangile du Bienheureux Jean, et plusieurs autres oraisons. Après quoi il fit se mettre au lit le démoniaque, tandis que lui veilla toute la nuit dans l’étude et la prière. Le lendemain il interrogea notre démoniaque : “Comment s’est passée la nuit ?” – “Bien, dit-il. Cela fait trois ans que je ne me suis pas bien reposé comme cette nuit-ci”. Et monsieur Yves : “Le démon t’a-t-il encore parlé ?” – “Non, dit-il, bien au contraire, il m’a quitté”. – “Rends donc grâce à Dieu, lui dit Yves, et moi aussi je le fais. Retourne chez toi et fais le bien […]”

Il s’appelait Alain Kozh, de la paroisse de Trélévern. »

Déposition 100 : Yves L’Oiseleur, reclus près du pont de Guingamp, âgé de 60 ans ou environ…

Le vicaire affamé et la bonne fée de Louannec

« C’était à une époque où une très grande disette sévissait en Bretagne. Monsieur Yves m’invita à manger avec quelques autres. Au moment où nous voulûmes nous mettre à table, il n’y avait dans la maison qu’un seul pain. De ce pain il donna quatre aumônes à des pauvres. Cela déplut beaucoup à son vicaire au point qu’il nous dit à moi et aux autres convives : “Si vous ne l’empêchez pas, il va donner tout le pain, et il ne nous restera ensuite rien à manger” – “Nous ne l’en empêcherons certainement pas, lui répondîmes-nous”. – “N’ayez pas peur, dit M. Yves au vicaire ; vous aurez une bonne part ; et nous ferons ce que bon nous semble”. Et il lui donna la moitié de tout le pain qui restait. Le prêtre mit alors son pain sur la planche où l’on rangeait les coupes. Puis il se mit à dresser la table et voulut prendre son pain. Mais il ne le trouva pas. Il crut alors qu’un des invités l’avait pris, et il se fâcha. “Vous avez mal agi, nous dit-il, d’avoir pris mon pain”. M. Yves et nous, nous lui dîmes que nous ne l’avions pas pris. Et en réalité nous ne l’avions pas fait. Le prêtre en colère se retira dans sa maison qui était attenante. Il venait de partir quand se présenta une petite femme, toute semblable à une naine, qui se tenait à la porte de la pièce où nous mangions. Elle frappa en disant : “Ouvrez !”. On ouvrit, elle entra, transportant sur sa tête, roulés dans un linge, trois gâteaux ou fouaces. “D’où vient ce pain”, lui demandâmes-nous ? – “J’ai entendu dire que vous ne trouviez pas de pain à manger, et je vous en ai apporté”. Alors nous en avons mangé tout en en gardant pour le prêtre qui s’était retiré, lequel revint et mangea avec nous. Tout en mangeant nous eûmes cette réflexion : “II serait bon de donner de ce pain à la femme qui l’a apporté”. Et comme nous la cherchions, nous ne la trouvâmes pas, et nous ne l’avions pas vue sortir de la maison. Ni moi ni les autres, jamais nous n’avions vu cette femme ailleurs, ni par la suite. Cela se passa six ans avant la mort de M. Yves, ou peu s’en faut. Et 27 ans ou environ se sont écoulés depuis cette mort. Mais je ne me souviens plus du tout du mois et du jour où ces choses-là sont arrivées. Étaient là, invités avec moi, Hamon de Grosguier, mon oncle, et deux autres dont je ne me rappelle pas les noms. Le prêtre s’appelait Guillaume de Trahas, de la paroisse de Kermaria et de Louannec. Nous étions à Louannec dans la maison de Monsieur Yves… »

Déposition 152 : Guillaume de Quaranson, paroissien de Louannec, âgé de 60 ans ou environ.

Entre le riche et le pauvre : un juriste au cœur des réalités économiques et sociales de son temps (1253-1291)

Les témoignages de sa canonisation concernent aussi la vie de saint Yves, avec plus de détails sur ses dernières années. Pour les périodes plus anciennes, il faut regrouper des éléments épars et les faire parler par le contexte. Tous les détails sur le personnage qui suivent sont tirés de l’enquête de canonisation et uniquement d’elle.

Le Trégor vers 1300 : quand la pauvreté commence à faire scandale

Ce qui ressort d’abord de ces témoignages, c’est une foule de scènes de la vie de Tréguier et de sa région proche. Le Trégor médiéval s’y révèle un coin de terre laborieux, avec ça et là des éclaircies de bonheur :

– les ramasseurs de goémon, remontant les rivières sur leur radeau d’algues pour fertiliser les champs

– les marins qui portent jusqu’en Mer de Gascogne des céréales et des étoffes de lin et en ramènent du vin

– l’artiste ambulant sans le sou, hébergé avec sa famille dans le manoir de Kermartin

– les aveugles guidés par leur chien sur la route des Sept Saints de Bretagne

– les animaux partout présents, de l’abeille à la vache

– les moulins qui équipent chaque rivière : mine de rien ces moteurs à eau multiplient la productivité à un niveau encore inconnu.

Tous les ingrédients du plus grand miracle médiéval : trois siècles de croissance économique, de 1000 à 1300, qui ont propulsé le PIB par habitant de l’Europe loin devant les autres continents : 771 dollars contre 566 (chiffres calculés par Angus Maddison pour 1500, mais cela est valable pour 1300). 

Un autre fait sans équivalent sur la planète : le 3 juillet 1315, le roi Louis X abolit toute forme de servitude sur ses terres, signe que l’économie a les moyens de se passer du travail forcé. 

Bref on peut penser que c’est en Europe que la pauvreté cesse d’être une fatalité pour devenir un défi économique et social.

La famille de saint Yves : des entrepreneurs ruraux

Hélory et Azou de Kermartin, les parents de Saint-Yves, sont des nobles, mais d’une noblesse sans épopée : autrement dit des propriétaires ruraux, qui vont valoir leur fonds (en partie en faire-valoir direct).
Le manoir familial de Kermartin (à Minihy-Tréguier) est dans une campagne dégagée ; plus haut, à quelques enjambées, la vieille cité de Tréguier, qui date de l’arrivée des Bretons à la fin de l’Empire romain ; en contrebas, la trouée du Jaudy, où circulent barques et bateaux, entre Manche et hinterland. En amont, La Roche-Derrien, dernier port de l’aber : c’est une place de marché active du temps de saint Yves, une de ses sœurs s’y mariera à un bourgeois. Un peu partout sur le cours d’eau, des moulins pour moudre les céréales ou transformer le lin ; sur la longue durée, François Goarin a dénombré 103 emplacements de moulins sur le Jaudy : 1 tous les 500 mètres !

Les Kermartin sont prêts à faire des sacrifices pour que leur fils aîné fasse carrière. Dans son adolescence, il n’est pas question de devenir curé, en tout cas pas de devenir saint : sa mère en parlera seulement après 1284, quand saint Yves aura passé la trentaine et commencé à changer de vie. Comme d’autres Trégorois de son âge, direction Paris, avec peut-être déjà en vue la carrière du droit.

1267-1280, l’étudiant bucheur : saint Yves vu par ses camarades de chambrée

À 14 ans, Yves se trouve à Paris, mais jamais seul : il partage une chambrée, avec un compatriote trégorois.  Et on peut dire qu’il détonne : sa piété est au-dessus de la moyenne ; il est partageur (il se prive de viande pour les autres) ; il ne participe pas aux beuveries ; il ne court pas les filles (à 40 ans passés, les allusions sexuelles le font rougir) ; il veille tard, entouré de livres, qui lui servent à l’occasion d’oreillers quand il tombe de sommeil.

On peut imaginer tout au plus de sages sorties culturelles : justement, le roi (Saint) Louis vient d’inaugurer au cœur de la capitale une salle d’exposition toute de verre, d’acier et de lumière : la Sainte Chapelle. Elle sert d’écrin aux objets les plus précieux de la Chrétienté : les reliques des derniers moments du Christ, notamment sa couronne d’épines (transférée ultérieurement à Notre-Dame).

Qu’est-ce qui motive cet étudiant si sérieux ? Yves, né sous une bonne étoile et soutenu par sa famille, semble conscient de sa chance et se sent des comptes à rendre. Tout le contraire de l’étudiant à la dérive, comme François Villon, qui un siècle plus tard faillit terminer ses études au bout d’une corde.

Bac plus 9 à la Sorbonne, fac la plus réputée du moment

Les seuls livres de saint Yves évoqués par les témoins des dernières années sont le manuel théologique de référence (le Livre des sentences de Pierre Lombard), des livres de droit, et aussi un « livre appelé Bible ».

On peut cependant penser qu’au cours de ses 13 années d’études (pour 18 ans de vie professionnelle !), saint Yves en a vu beaucoup plus. Il suit d‘abord la faculté des arts jusqu’à la philosophie : c’est-à-dire qu’il est trilingue (breton, latin, français) et a une connaissance plus approfondie que la nôtre de la culture latine classique, laïque et religieuse. Il a aussi acquis un certain bagage scientifique : il sait vraisemblablement par exemple que la Terre est ronde, même s’il la place au centre de l’Univers comme la plupart des auteurs antiques.

Il conclut sa formation générale par la théologie, qui se sert de la Bible et de la raison pour comprendre le grand point d’interrogation qui s’appelle Dieu.

1270 : Disputes entre chrétiens et « païens » à l’Université de Paris

Au moment où Saint-Yves arrive à Paris, des controverses scientifiques intenses opposent les chercheurs du Quartier Latin.

D’un côté, ceux qui prennent acte du formidable développement technologique, qui pensent que la Bible seule ne suffit plus, et qu’on doit prendre des leçons chez le plus grand savant grec de l’Antiquité : Aristote.

De l’autre, les défenseurs du théologiquement correct, dont le plus virulent est Étienne Tempier, évêque de Paris. En 1270, ce dernier condamne publiquement les Aristotéliciens : « ils disent que telle chose est vraie selon la philosophie, mais non selon la foi catholique, comme s’il y avait deux vérités contraires, et comme s’il y avait, opposée à la Vérité de l’Écriture sacrée, une vérité dans ce que disent les païens damnés ».

Entre Jésus de Nazareth et Aristote de Stagire : Thomas d’Aquin à la recherche d’un équilibre

L’évêque ne mâche pas ses mots parce qu’il a bien saisi le problème : tout oppose Jésus à Aristote.
Le païen ne pense pas que Dieu soit un père attentionné : c’est une intelligence artificielle qui tourne sur elle-même, en entraînant l’Univers comme un moulin ; nul miracle n’est à espérer, l’humanité doit compter sur ses propres forces (ou vertus) ; un plaisir (modéré) est la condition du bonheur qui est le but de la vie ; il n’y a pas d’opposition simpliste entre Bien et Mal, mais la recherche de la réponse optimale à un problème concret (le Juste Milieu entre deux excès).

C’est le moine dominicain (appelé aussi jacobin) Thomas d’Aquin, chercheur vedette à Paris de 1268 à 1272, qui va tenter de concilier les deux contraires. Il parvient peu à peu à synthétiser le catholicisme, culture de compromis et de civilisation.

Concrètement, il établit la liste des 7 vertus chrétiennes, qu’il définit de façon détaillée. Les 3 premières, appelées vertus théologales (la Foi, l’Espérance et la Charité) sont évangéliques et permettent d’accéder à la béatitude céleste, après la mort. Les 4 suivantes, appelées vertus cardinales (la Prudence = sens des réalités, la Tempérance = sens de la mesure, la Force et la Justice) sont la base d’une existence terrestre heureuse. Or ces 4 Vertus cardinales sont historiquement sous copyright d’Aristote.

Ces quatre vertus bien oubliées sont présentes dans maintes églises et ornent le tombeau du duc François II à Nantes.

Saint Yves « possédait à un haut degré la vertu de justice »

Il reste des traces de cet enseignement dans les témoignages de canonisation de saint Yves. Ainsi un témoin nous dit que saint Yves expliquait les 7 Vertus dans les villages du Trégor. Une autre anecdote fait écho aux débats autour de la Prudence (voir plus bas).

Mais c’est évidemment la notion de Justice que saint Yves a dû creuser au cours de ses études. Aristote et saint Thomas d’Aquin l’ont disséquée et ont attiré l’attention sur ses dimensions économiques et politiques. Avec une originalité et un sens des réalités qui intéressent encore aujourd’hui les responsables du FMI (https://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/lagarde-appelle-les-banquiers-a-elever-leur-ethique-994881), mais aussi Étienne Chouart, théoricien gilet jaune (https://www.bvoltaire.fr/livre-notre-cause-commune-detienne-chouard/).

Le 3 juillet 1315, quand le roi Louis X abolit par édit la servitude, c’est explique-t-il parce que « dans le royaume des Francs », « selon le droit de nature, chacun doit naître franc » (c’est-à-dire libre). Influence évidente de la théorie du droit naturel de Thomas d’Aquin, ancêtre des droits de l’homme. Le droit royal ne vient d’ailleurs que confirmer les droits que les populations ont su imposer y compris par l’insurrection (communes, chartes de franchise, droit des corporations…).

La carrière du droit : une voie prometteuse au XIIIe siècle

Après la théologie, saint Yves se spécialise en droit, à Paris puis à Orléans : c’est vraisemblablement pour cela qu’il a entrepris des études universitaires. C’est en tout cas le but de ses camarades bretons, et notamment son ami et mentor Jean de Kerhoz, qui se mariera et deviendra avocat à la cour de Tréguier.

En 1280, à 27 ans, saint Yves est recruté comme official (juge) par l’un des deux archidiacres de l’évêque de Rennes. En 1284, il devient juge n°1 du diocèse de Tréguier. C’est alors seulement qu’il serait devenu prêtre. Tout en officiant à Tréguier, il est nommé curé de Trédrez-Locquémeau, puis de Louannec. Il en touche  le revenu, tout en sous-traitant les activités paroissiales à d’autres prêtres. C’est aussi après son retour au pays que ses parents décèdent : il hérite alors du manoir familial de Kermartin (Minihy-Tréguier, près de la ville). Ses revenus sont confortables et évalués avec précision par ses contemporains.

Un autre exemple de carrière fulgurant grâce au droit : le légiste Guillaume de Nogaret (1260-1313), de petite noblesse, prototype du serviteur de l’État sans scrupule.

Saint Yves : juriste et justicier (1280-1298)

Les témoignages sont concordants : Yves de Kermartin est pendant environ 18 ans un magistrat qui sort de l’ordinaire. Assez tôt, il refuse de vivre de son métier : il reverse aux pauvres sa part des frais de justice (le droit du sceau). Il est abordable, rapide, impartial. Il encourage la conciliation (ce qui évite des frais exorbitants).

Il cherche aussi à rééquilibrer la procédure judiciaire. Il pratique ainsi l’aide juridique gratuite pour les plus pauvres. Autre exemple : il aide un chevalier en litige avec un abbé à propos de champs (autrement dit un chef de PME en conflit avec une multinationale). Il conseille également la victime d’un spéculateur financier de village, qui a le temps et l’argent pour lui.

Il s’affirme enfin comme gardien du droit contre le pouvoir royal, quand la pression fiscale s’accroit sans mesure. Il revendique les droits historiques et un peu mythiques du « territoire libre de Saint-Tugdual », c’est-à-dire l’immunité de la cité de Tréguier fondée par son premier évêque. Saint Yves exerce la vertu de Force (c’est-à-dire le courage) car s’opposer au roi Philippe IV le Bel était réellement dangereux, ses contemporains le disent d’ailleurs dans leurs témoignages.

Dans le secret de son cœur : un homme travaillé par le doute (1280-1291)

Derrière la façade du magistrat, se cache un homme plus complexe.

Dans ses dernières années, saint Yves se confiera à un moine franciscain qu’il héberge : dès le début de sa carrière, il est en proie à un conflit intérieur. Il est déchiré entre sa « sensualité et la raison », autrement dit entre son expérience terrestre et ses croyances, ou encore entre ses valeurs cardinales et ses valeurs théologales. Il attribue le déclenchement de ses doutes à une conférence qu’il a suivie à la base franciscaine de Rennes (vers 1280).

Qui étaient ces franciscains ? Surnommés familièrement cordeliers, ils commencent à affluer en Bretagne et vont marquer paysage urbain et sensibilité. Ils se revendiquent de l’italien François d’Assise, mort une cinquantaine d’années plus tôt. Or pour le physique et le moral, François d’Assise est à Thomas d’Aquin ce que le pape François est au pape Benoît XVI.

Le parti franciscain milite pour un retour à l’Évangile seul, vécu comme une contre-culture : plus de propriété, ni de métier, ni de famille, mais vivre comme Jésus ici et maintenant. Cette gauche de l’Eglise, habile en discours, n’hésite pas à cibler les plus riches et à obtenir d’eux des financements pour ses activités. Avec parfois des dérives et un oubli du vrai peuple par ces pauvres professionnels. Autre dérive : une certaine agressivité dans le discours. Saint Yves lui-même montrera de l’intolérance à l’occasion (contre un chevalier qui a osé hausser des épaules à une de ses prédications). Les franciscains veulent des changements et ont été très actifs jusque dans la vie politique : ils ont ainsi soutenu un candidat au duché de Bretagne, leur élève modèle Charles de Blois.

Le contexte : fin du XIIIe siècle, basculement dans la plus grande crise de tous les temps

Le cheminement intellectuel de saint Yves vient rencontrer le contexte historique. Ayant grandi sous Saint-Louis, il termine sa vie avec le premier des Rois Maudits : Philippe le Bel (1285-1304). Refroidissement du climat, surpopulation, géopolitique : la machine à succès médiévale se bloque, avant quelques décennies plus tard de s’effondrer de manière apocalyptique.

Or saint Yves n’a rien d’une mécanique bien huilée : les témoignages le présentent comme sociable, capable de dialoguer familièrement et même avec humour avec ses voisins ; il est généreux, touché par le malheur concret ; fort avec les forts, il a un petit faible pour les faibles. Quand il revient triomphant dans son pays natal, il ne peut manquer d’être inquiété par la multiplication des pauvres dans les villages qu’il a connus enfant.

Enfants livrés à eux-mêmes, orphelins, handicapés, malades, veuves isolées, salariés agricoles précaires, tous ceux qui ne peuvent contribuer à l’économie souffrent et aussi tous ceux qui y contribuent mais ne peuvent faire face à l’explosion des prix entre deux récoltes… Car la famine, qui avait disparu depuis des siècles, est en train de revenir.

Que peut une action juridique face à cette détresse ? Pas grand-chose… Voilà un scandale qui réduit à néant tout ce qu’il a appris à Paris.

En 1291 pourtant, après 10 ans d’interrogations, son âme retrouve la tranquillité, son visage le sourire : saint Yves pense avoir trouvé une solution.

Les dernières années de Saint-Yves : la charité à en mourir (1291-1303)

La simplicité volontaire et plus que cela

Un jour de 1291, les badauds de Tréguier peuvent voir la silhouette familière de saint Yves sortir des bureaux de l’évêché et se diriger vers l’hôpital de la ville. En grande tenue d’official, d’un pas décidé, il entre pour réconforter les malades à son habitude. Mais quand il ressort, l’air presque guilleret, chacun peut constater que le digne magistrat est en sous-vêtements. Dans l’hôpital, il a distribué tout ce qu’il portait, en fonction des besoins.

Le scénario des habits se répétera plusieurs fois. Saint Yves lui-même se vêtira de plus pauvre étoffe, sans doute en chanvre.

Autre besoin criant : la nourriture, surtout en période d’envolée des prix. Là encore, saint Yves va donner tout ce qu’il peut. Au point d’être souvent suivi par des centaines d’affamés. Devenu prêtre, il n’a pas d’enfants à lui : il n’a pas donc à ordonner sa charité, à prévoir des réserves, à ménager un avenir.

Tout son revenu y passe. D’où de sa part une vie matérielle réduite à sa plus simple expression : ses repas sont tellement simples que les témoins se souviennent qu’il a bu une soupe agrémentée de lait à Pleumeur-Bodou et qu’il s’accordait des œufs à la fête de Pâques.

Comme les ventres n’attendent pas, il brade sa propre récolte sans attendre la montée des cours ; il aliène un cheval de labour, pour faire de la trésorerie, sacrifiant une partie du capital productif de son exploitation, ce qui déclenche la colère de son beau-frère ; il se laisse enfin voler par une troupe d’affamés (illustrant la théorie du vol par nécessité de Thomas d’Aquin).

Comme pour le gendarme Arnaud Beltrame, toute la vie de saint Yves avant le tournant de 1291 semble une lente accumulation de forces, une longue préparation, pour être capable de tout donner au Jour J.

Saint Yves, plutôt Charité que Prudence : accumuler un trésor dans le Ciel

« J’ai vu Monsieur Yves une année faire battre rapidement les blés de ses moissons et les distribuer aux pauvres. C’est alors, en ma présence, qu’un certain Alain de Carbon, de la paroisse de Louannec, lui dit qu’il manquait de prudence à livrer ainsi son blé à cette époque-là, car, s’il le gardait en réserve, il en tirerait davantage. M. Yves répondit devant moi à cet Allain : “Je ne suis pas certain d’être en vie à ce moment-là”. J’ai vu et entendu M. Yves, l’année s’étant écoulée, demander à notre Alain combien il avait gagné en mettant de côté pour lui le blé de l’année précédente. Ce dernier lui répondit : “J’ai gagné le cinquième”. “J’attends un plus grand profit, lui dit M. Yves, de mon blé que j’ai livré à l’époque des moissons” ».

Déposition 44 : Derrien de Bouaysalio, autrement dit, Denys de Bosche Alioche, de la paroisse de la Bienheureuse Marie de Sulard qui dépend ou qui fait partie maintenant de l’église de Louannec, âgé de 60 ans.

Les poux de Saint-Yves

Mais il y a plus que la simplicité volontaire : ses proches les plus intimes surprennent des faits étranges dans son mode de vie.

– Il dort le plus souvent par terre à côté de son lit, la tête posée sur une pierre de granit 

– Même quand il est invité, il s’arrange pour ne pas déroger à sa diète stricte : éventuellement il fait semblant de boire le vin ou de manger la viande qu’on lui donne mais s’en débarrasse dès qu’on a le dos tourné.

– Il n’attend pas non plus que sa chemise, lavée à l’initiative de sa belle-sœur, soit séchée pour l’enfiler toute humide.

– Enfin, sous ses habits, ses plus proches détectent un cilice, une chemise rugueuse spécialement conçue pour rendre la vie inconfortable. Une véritable colonie de poux y a élu domicile et saint Yves défend à quiconque de les déranger.

Alors que le Christ lui-même priait pour éviter de boire la coupe amère, saint Yves semble la chercher avec avidité.

Il ne faut pas croire que les contemporains aient été enchantés par cette forme de sainteté. Ces faits les déconcertent et même les dégoûtent. Le bon sens populaire est défié par ces souffrances inutiles et sans logique apparente.

Mon Dieu est un banquier (et réciproquement)

Mais saint Yves, intellectuel influencé par les conférences franciscaines, sait des choses que le peuple ignore. Le monde ne tenant pas ses promesses de bonheur, il doit être détesté. Au Ciel seulement se trouve le trésor qui permettra d’effacer toutes les peines.

Dans les prédications franciscaines de l’époque, chaque plaisir pris à l’existence vient en débit sur votre compte spirituel personnel. Chaque déplaisir est un mérite, qui vient créditer ce compte. À noter qu’un crédit est transférable à un autre titulaire et qu’il a cours sur terre sous forme de miracle et au ciel sous forme d’entrée VIP au paradis.

On comprend pourquoi saint Yves affiche un sourire rayonnant quand il affronte un problème : il sait que là-haut son compte s’affole. Il résiste avec sérénité aux attentions des autres : c’est que lui-même ne veut pas être à découvert mais au contraire accumuler les mérites pour les redistribuer à ceux qui en ont le plus besoin.

Saint Yves n’est pas mort de mort naturelle

Les dernières années de Saint-Yves sont une course tragique à la bonne action, qui se fait au détriment de sa propre peau. Comme un prêtre rural de nos jours, il enchaîne des marathons de prédications, dans plusieurs paroisses distantes de dizaines de kilomètres, et toujours à pied. Sous-alimenté, sans sommeil réparateur, sa vie ne tient qu’à un fil. Dès l’âge de 40 ans, il rédige son testament.

À 50 ans, il meurt complètement épuisé. Autour de lui, des gens de la même classe sociale et qui vont vivre jusqu’à un âge avancé (dont Jean de Kerhoz son ami, encore vigoureux à 90 ans en 1330).

Bref ce que les dépositions font comprendre, c’est que saint Yves n’est pas mort de mort naturelle : il s’est donné en sacrifice.

Enora

  • Source unique des épisodes de la vie de Saint-Yves : L’enquête de canonisation de 1330, dans la vivante traduction de Jean-Paul Le Guillou. Elle date de 1989 : jusqu’ici on ne disposait que de la version originale, en latin médiéval. Toujours pas de version bretonne ! Le livre a été réédité en 2015 et est disponible sur la toile grâce au Fonds Saint-Yves. http://fonds-saintyves.fr/Saint-Yves-Enquete-de-canonisation,
  • Sur le Jaudy au cours tranquille : Le Jaudy, François Goarin, 1974 :  http://bibliotheque.idbe-bzh.org/data/cle_34/Le_Jaudy_.pdf
  • Pour ceux qui n’aiment pas Thomas d’Aquin : ce curieux site maoiste http://lesmaterialistes.com/avicenne-averroes-reaction-chretienne-thomas-aquin
  • Sur les franciscains bretons et Charles de Blois : Les Ordres mendiants en Bretagne (vers 1230-vers 1530), Hervé Martin, 1975. Une mine. Livre universitaire, ce qui implique qu’il faut déjà s’y connaître pour comprendre.
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