Au surlendemain des élections européennes qui ont livré leur verdict partout en Europe, nous avons interrogé Alain de Benoist afin de recueillir son analyse sur les différents résultats, sur les courants qui semblent désormais guider l’Union européenne pour les années à venir.

Breizh-info.com : Voyez-vous dans ces élections européennes, en France, une marée verte, ainsi qu’une grande victoire pour le RN ?

Alain de Benoist : Un mot d’abord sur la hausse de la participation. Les observateurs y ont immédiatement vu la preuve que les Français s’intéressent plus à l’Europe qu’on ne le dit. Cette interprétation est fautive. La participation a été plus forte tout simplement parce que cette élection européenne a été traitée, plus encore que d’habitude, comme une élection nationale. En personnalisant les enjeux du scrutin, en apparaissant, au mépris de sa fonction présidentielle, comme la véritable tête de liste LREM, Emmanuel Macron en est le principal responsable.

C’était en outre un pari risqué. Macron l’a perdu, puisque sa liste n’arrive pas en première position et ne retrouve même pas son score du premier tour de la présidentielle. Loiseau ne s’est pas envolée. Le parti macronien avait cru découvrir en elle un aigle, ce n’était qu’une bécasse de couleur.

Macron n’est toutefois pas le grand perdant de cette élection. Les deux vrais grands perdants sont Jean-Luc Mélenchon et Laurent Wauquiez. Le premier paie de façon tragique son abandon de la ligne populiste qui lui avait permis d’obtenir près de 20 % des voix au premier tour de la présidentielle. Le second se heurte à ce constat terrible que les Républicains ne correspondent aujourd’hui plus à rien. L’avenir des Républicains est le même que celui du PS : tomber à 5 ou 6 % avant de disparaître définitivement.

Le soir de l’élection, Bruno Retailleau faisait pitié tant il était pathétique. Il parlait encore de « rassembler » pour « convaincre », alors qu’il n’a à rassembler, de Valérie Pécresse à Xavier Bertrand ou Gérard Larcher, que des torchons et des serviettes qui ont déjà beaucoup servi. La liste menée par François-Xavier Bellamy, qu’on disait appelée à faire des miracles, n’a même pas séduit la moitié de la « droite Trocadéro », c’est-à-dire de l’électorat bourgeois de François Fillon. L’autre moitié est partie chez Le Pen ou chez Macron. Avec ou sans Wauquiez, ce qui reste des Républicains finira par en faire autant.

Quant à la « marée verte », elle reste relative. Une progression des écologistes n’a rien pour surprendre aujourd’hui, mais les Verts ont connu dans le passé des scores supérieurs à 13 %. Au Parlement européen, ils peuvent jouer un rôle d’appoint assez important, mais il ne faut pas oublier que leur électorat est à la fois hétérogène et volatil. A côté des écolos sincères, il y a aussi les bobos que Macron va maintenant s’employer à séduire.

Breizh-info.com : Le RN n’est-il pas définitivement bloqué à un plafond de verre (d’après mes calculs, il lui manquerait 8 à 10 millions de voix, soit autant qu’actuellement, pour l’emporter aux législatives et à la présidentielle) ?

Alain de Benoist : Jordan Bardella, âgé de seulement 23 ans, a fait une très bonne performance et le RN peut se flatter d’avoir à la fois remporté l’élection et obtenu l’occasion de se présenter à nouveau comme le « premier parti de France ». Cette victoire n’a toutefois été acquise qu’avec un écart extrêmement mince, ce qui peut surprendre. Le score du RN atteint à peine celui du Front national aux européennes de 2014, alors que la liste Bardella est censée avoir bénéficié d’un apport de voix provenant aussi bien des Gilets jaunes (même si la majorité d’entre eux se sont abstenus), de l’aile « droite » des Républicains et d’une petite partie des électeurs de la France insoumise, auprès de qui l’image de Marine Le Pen s’était améliorée ces derniers temps. Que s’est-il passé exactement ? Il faudra des analyses plus fines pour le savoir.

Je n’ai jamais beaucoup cru à la notion de « plafond de verre ». On dit couramment que, sauf circonstances exceptionnelles (qu’on ne peut pas exclure), aucun parti ne peut arriver seul à mobiliser plus de 50 % des électeurs. C’est pourtant ce que Macron est parvenu à faire en 2017. C’est en fait la situation politique générale qui est bloquée parce que la recomposition en cours n’est pas encore allée jusqu’à son terme. Si une nouvelle élection présidentielle avait lieu demain, les deux mêmes finalistes se retrouveraient au deuxième tour et le résultat final serait le même qu’il y a deux ans. Face à Marine Le Pen, Macron a des réserves de voix que Marine Le Pen n’a pas face à Macron. Aussi longtemps qu’on ne sera pas sortis de cette situation rien ne bougera.

Quant à l’« union de la droite », elle est tombée dans les choux avec Nicolas Dupont-Aignan.

Breizh-info.com : Comment percevez-vous le vote au Royaume-Uni ? Seules l’Écosse et Londres se distinguent par un vote anti-Brexit majoritaire.

Alain de Benoist :  On nous répétait depuis des mois que les Anglais se mordaient les doigts d’avoir décidé de quitter l’Union européenne. Or, c’est le Brexit Party de Nigel Farange qui a raflé la mise, au détriment des travaillistes et surtout des conservateurs. Cela laisse prévoir un « Brexit dur » (no deal Brexit). Comme les Ecossais tiennent à rester à l’intérieur de l’UE, il faut s’attendre à un regain de tension entre Londres et Glasgow qui pourrait très bien relancer les efforts pour parvenir à l’indépendance de l’Ecosse. Les violences en Irlande du Nord vont également reprendre, comme l’indiquent différents signaux enregistrés ces derniers temps.

Breizh-info.com : Et ailleurs en Europe, que voyez-vous ? Il semblerait au final, hormis en Italie et en Europe centrale, que la gauche sociétale progresse…

Alain de Benoist :  Le fait dominant de cette élection, c’est d’une part la poussée populiste qui s’accentue un peu partout, et la montée des partis écologistes, qui correspond à l’air du temps. Populistes et écologistes, surtout quand ils sont incarnés par des visages nouveaux, voire atypiques, ont en commun de représenter des phénomènes relativement inédits, qui entrent en résonance avec le « dégagisme » généralisé auquel on assiste aujourd’hui. J’entends en ce moment beaucoup de gens « découvrir » que ce sont les grands partis institutionnels (ex-« partis de gouvernement ») qui en font les frais, et que le clivage droite-gauche devient obsolète. C’est exactement ce que j’annonce depuis cinq ou dix ans dans mes articles et dans mes livres.

Quand on évoque la « gauche sociétale », il faudrait par ailleurs préciser ce dont on parle. S’il s’agit des délires du politiquement correct, du lobby gay, de l’hystérie des théoricien(ne)s du genre, du féminisme « Me-too » et des extravagances de l’« art contemporain », il est exact que, non seulement la droite, mais les classes populaires y sont tout à fait hostiles. S’il s’agit en revanche d’une certaine libéralisation des mœurs, il en va tout autrement. Tous les sondages le montrent, ceux qui votent aujourd’hui pour le RN sont favorables à l’euthanasie ou à la liberté d’avorter dans les mêmes proportions que l’ensemble des Français, c’est-à-dire à une énorme majorité, tandis que les débats sans fin sur la GPA ou la PMA les indiffèrent totalement.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui pourrait contribuer à sauver l’Europe et sa civilisation, au Parlement européen, dans les prochaines années ?

Au Parlement européen ? Rien du tout, puisque les députés européens n’ont aucune initiative en matière législative et que leurs avis ne peuvent aller à l’encontre des traités en vigueur. Tout au plus peut-on penser qu’avec les nouveaux venus, les discussions prendront en telle ou telle circonstance une tournure différente. Mais ce n’est assurément pas cela qui va « sauver la civilisation » ! Ce qui la sauvera, c’est la conjonction d’un séisme de première grandeur et d’une volonté des peuples européens de persévérer dans leur être. Ce n’est pas encore pour demain, même si l’on avance dans cette direction.

Propos recueillis par YV

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