Un bon historien et archiviste, Charles-Éloi Vial consacre un essai au 15 août 1811, la Saint-Napoléon. Il s’interroge : est-ce alors l’apogée de l’Empire français ?

En 1981, Jean-Baptiste Duroselle titrait un de ses essais : « Tout Empire périra. » Un point de vue formulé par un des plus importants historiens français en matière de relations internationales.

Les empires sont des organismes vivants, composites qui peuvent pousser comme des champignons et se flétrir, disparaître aussi vite. Mais il en est qui, leur apogée atteinte, se dissolvent à petite vitesse, quelquefois en plusieurs siècles, tel l’Empire romain. L’Empire français n’est pas de ceux-là. Proclamé en 1804, il s’éteint en 1814. Les Cents-Jours ne comptent pas, juste une thanatopraxie.

15 août 1811: Napoléon maître du monde ?

Le 15 août 1811, Napoléon peut se croire maître du monde, ou en tout cas de l’Europe. Car sur les mers, il ne fait pas la loi, son ennemie jurée, l’Angleterre est maîtresse. Le 20 mars, le roi de Rome est né, la quatrième dynastie est en marche. Toute l’Europe, du Portugal à la Pologne, de la Suède (donnée à Bernadotte) à l’Italie est soumise à la France. Quant aux puissances vaincues, la Prusse, l’empire d’Autriche, la Russie, elles sont ses obligées et formellement ses alliées. Il y a bien l’Espagne impossible à soumettre mais contenue, d’autres craquements encore… Mais globalement, c’est bien l’apogée et l’Angleterre s’épuise, se ruine, doute même d’une issue victorieuse.

Un duel en préparation

En fait, sur le continent, le duel se prépare entre le tsar Alexandre et Napoléon. Vial articule son travail autour de l’esclandre diplomatique du 15 août. Aux Tuileries, en pleines festivités, l’empereur fait la leçon à l’ambassadeur Kourakine. Avec une virtuosité qui mêle duplicité et accents de franchise, Napoléon fait comprendre au Russe que le double jeu du tsar tire à sa fin, que la réplique est déjà dans son esprit. Kourakine, stoïque, supporte cette volée de bois vert.

Son collègue Nesselrode rapporte l’incident au tsar et conclut que Jupiter tonnant tourne au psychotique, au cyclothymique, au bord de l’aliénation mentale. C’est aller trop loin car si Napoléon succombe à son « ubris », il garde tout son génie propre. La guerre à laquelle il pense contre l’empire russe est son ultime enjeu. Vainqueur, il sera intouchable. Il estime en avoir les moyens et l’offensive de l’été 1812 jusqu’à Moscou lui donnera raison. On connaît la suite…

L’exercice jupitérien du pouvoir est ainsi. Tout ou rien. Il n’est l’apanage que d’une poignée de conquérants et il finit toujours mal. Il ne peut s’exercer dans les systèmes démocratiques et s’il est pratiqué il est juste un simulacre. Autant dire que qualifier l’exercice du pouvoir par l’actuel locataire de l’Élysée de jupitérien est particulièrement incongru. Disons plutôt que ce président a toutes les allures du « dernier homme ».

Jean Heurtin

15 août 1811. L’apogée de l’Empire – Charles-Éloi Vial – Perrin, 424 p., 24 euros.

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