L’Indonésie et les Philippines refusent désormais de servir de dépotoir à l’Occident. Ces deux pays d’Asie du sud-Est viennent pour la première fois de renvoyer des conteneurs de déchets à divers pays occidentaux. Initiée par la Chine, l’Inde et la Malaisie, cette révolte politique révèle de vrais trafics internationaux et une volonté des pays de l’Asie du Sud-Est de recouvrer leur souveraineté, notamment écologique. Les consommateurs français l’ignorent, mais les déchets qu’ils trient peuvent finir à l’autre bout du monde, et alimenter la pollution globale.

Début juillet, l’Indonésie a annoncé qu’elle renverrait à plusieurs pays – États-Unis, France, Allemagne, Australie, Hong Kong) près d’une cinquantaine de conteneurs de déchets. Mi-juin déjà, le pays en avait retourné cinq à l’envoyeur, aux Etats-Unis, après des dizaines d’autres en 2015 et 2016. Plus de soixante conteneurs de déchets provenant de divers pays sont bloqués par les autorités indonésiennes dans le seul port de Batu Ampar (Batam).

Des déchets plastiques occidentaux pour une usine de tofu

Néanmoins, ces conteneurs sont peu de choses au regard des 238.000 tonnes de plastique importées par l’Indonésie en 2018 – une quantité record depuis dix ans – en grande partie pour y être recyclés. Ces importations ont augmenté de 141% sur un an. La raison : la Chine a décidé de refuser d’importer des déchets plastiques.

Jusque-là, l’atelier du monde en était aussi la déchetterie : la moitié des déchets mondiaux étaient traités ou recyclés en Chine. L’Inde a elle aussi banni les importations de déchets plastiques solides sur son sol en mars dernier. La Thaïlande a décidé d’interdire totalement les importations de plastiques à partir de 2021, le Vietnam à partir de 2025. D’autres pays ont pris le relais des importations de déchets plastiques : la Malaisie, la Corée du Sud, l’Indonésie, la Turquie ou encore la Pologne, qui a annoncé renforcer sa législation en mai 2019.

En Malaisie, les importations de plastique ont explosé après les décisions de la Chine, de l’Inde et d’autres pays voisins de bannir les déchets plastiques : selon Greenpeace, elles ont augmenté de 168.500 t en 2016 à 456.000 t pour les six premiers mois de 2018. Elles proviennent pour l’essentiel du Royaume-Uni, d’Allemagne, d’Espagne, de France, d’Australie et des Etats-Unis. Le gouvernement s’est attaqué à bras le corps au problème, en fermant les entreprises qui recyclaient des déchets importés illégalement et en révoquant à tours de bras les permis d’importation des contrevenants.

« Seuls 9% des déchets plastiques dans le monde sont recyclés », soulignait le Guardian le 28 mai dernier. « Le reste finit de pourrir dans les décharges de l’Asie du Sud-Est ou est incinéré dans l’illégalité, générant des fumées hautement toxiques. En Indonésie, des militants ont constaté en 2018 que des déchets plastiques illégalement importés servaient de carburant dans une usine de tofu ».

Ainsi, deux tiers des déchets plastiques produits par les consommateurs en Grande-Bretagne sont exportés, principalement vers l’Asie du sud-Est, et non recyclés, traités ou incinérés sur place. En 2016, ce sont 235 millions de tonnes de déchets plastiques qui ont été produits dans le monde. Les projections annoncent 417 millions de tonnes par an en 2030.

Des entreprises australiennes se débarrassent de leurs déchets en Indonésie

Le conteneur australien de 13,7 t trouvé à Batam a été expédié depuis Melbourne par Visy, un géant mondial du recyclage, à la société de recyclage indonésienne Royal Citra Bersama. « Les documents indiquaient qu’il s’agissait de mélange de matières plastiques ‘’non B3’’, donc non toxiques, mais quand les douanes l’ont ouvert, ils ont vu de la boue noire puante en couler avec des asticots bien visibles », expliquent les autorités. Les déchets « B3 » (pour Bahan Berbahaya dan Beracun), c’est-à-dire contaminés, toxiques, ou médicaux, sont interdits d’importation en Indonésie.

Ce n’est pas la première fois que des entreprises australiennes expédient des déchets dangereux en Indonésie en maquillant les documents officiels. A Surabaya, les douanes indonésiennes ont bloqué huit conteneurs suspects venus d’Australie. Alors qu’ils n’auraient dû contenir que du papier, on y a trouvé divers déchets plastiques, dont des déchets B3. Trevor Evans, vice-ministre australien au Recyclage et à l’Environnement, a ouvert la porte à un retour des déchets en Australie et promis des poursuites contre les entreprises concernées.

En mai, la Malaisie avait critiqué officiellement le Canada après l’arrivée au port de Kuala Lumpur d’un navire chargé de bacs en plastique provenant des chaînes de grande distribution canadiennes. Yeo Bee Yin, ministre de l’Environnement et du Changement climatique, avait déclaré : « je pense que vous [le Canada] devez récupérer vos déchets. J’espère que ça va sensibiliser les Canadiens. C’est une exportation irresponsable de plastique, de déchets. Il y a des déchets domestiques qui sentent mauvais ».

Seuls 11% des déchets plastiques canadiens sont effectivement recyclés. Les autres terminent dans des décharges sur le territoire du pays ou à l’autre bout du monde – jusqu’en 2018 en Chine, désormais dans d’autres pays.

Les Philippines, encombrées par leur plastique, refusent les déchets du Canada

Plus au Nord, les Philippines ont enfin pu retourner au Canada un bateau avec 69 conteneurs de déchets expédiés en 2014 : à la place du « plastique recyclable » indiqué dans les bons de transport, il contenait des déchets de cuisine, de couches-culottes et autres plastiques non recyclable. Rodrigo Duterte, président des Philippines, a même menacé de ramener les déchets jusqu’aux eaux territoriales du Canada et de les y déverser. Ils seront finalement incinérés à Vancouver. Il en coûtera 375.000 dollars canadiens au gouvernement fédéral pour l’incinération et 1.14 millions de dollars canadiens pour le transport maritime.

Les Philippines n’ont vraiment pas besoin des déchets des autres : leur propre recyclage leur pose de gros problèmes. Le pays produit chaque jour 43.684 tonnes de déchets dont 4.609 t de plastique. Faute de civisme et d’infrastructures de collecte suffisantes, une bonne partie de ces déchets se retrouvent en mer ou sur les côtes. Le pays ne compte que 139 décharges aux normes sanitaires – pourtant très avancées – contre 425 décharges sauvages, et seuls 24% des 42.036 communes du pays sont équipées de collecteurs de déchets.

Une partie non négligeable des déchets plastiques est constituée de sachets à cause de la « culture du Tingi Tingi » ou « Sachet Mentality » : les Philippins raisonnent en petites quantités, en petites unités sociales, en petites entreprises… et pour leur consommation personnelle ou familiale, ils préfèrent acheter au jour le jour plutôt qu’en boîtes ou bouteilles, en doses immédiatement consommables. La vente au détail utilise donc beaucoup de sachets en plastique.

Louis-Benoît Greffe

Crédit photo : décharge en Indonésie par 22Cartica [cc 3.0], Wikimedia Commons
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