Une nouvelle vague de suicide endeuille les tribus amérindiennes sous souveraineté française en Guyane. Un phénomène qui avait déjà attiré l’attention en 2015 de deux parlementaires françaises, Aline Archimbaud et Marie-Anne Chapdelaine (députée d’Ille-et-Vilaine) : leur rapport détaillé permet de faire le point sur la question. Extraits.

Les causes immédiates : le mal-être des jeunes dans les tribus autochtones

Un premier cercle de causes analysées dans le rapport nous plonge dans le huis-clos des tribus vivant à l’intérieur des terres, accessibles difficilement en bateaux et en hélicoptère :

  • Le désoeuvrement et l’ennui (p 35)
  • Les addictions diverses, alcool (1), cannabis, cocaïne (p 43)
  • La perte des repères éducatifs, la rupture des jeunes avec les parents (p 41, p 43)
  • La culpabilité des jeunes, la mauvaise image qu’ils ont d’eux-mêmes, leur honte car ils restent sensibles aux valeurs traditionnelles d’honneur (p 36 et p 43)
  • Les maternités précoces, pas toujours voulues et pas toujours muries (p 40)
  • Les violences à l’égard des jeunes et des femmes, y compris sexuelles, y compris intrafamiliales (p 40)
  • Le dénigrement ravageur de la culture traditionnelle par les missionnaires protestants (p 39)

Les causes plus larges : depuis 1969, la destabilisation des tribus par le monde moderne

  • Jusqu’en 1969, les tribus étaient gérées sur un mode colonial, selon des règles différentes de celles qui s’exerçaient en métropole. Concrètement, elles étaient cantonnées derrière les frontières internes du « territoire de l’Inini » et gardées par un corps spécial de gendarmerie. Quelques gratifications aux chefs de tribus suffisaient. De l’avis des anthropologues, cela préservait les tribus. (p 39)
  • Depuis 1969, c’est une gestion plus conforme à la tradition juridique républicaine, plus individualiste, qui prévaut, avec le remplacement du territoire de l’Inini par la commune de Camopi. « Depuis lors, on a assisté à une déstructuration lente des sociétés amérindiennes et de leur identité par la confrontation souvent brutale avec la culture (ou l’absence de culture) moderne » (p 37)
  • L’arrivée des allocations familiales, « une catastrophe », a bouleversé la vie quotidienne, avec des effets délétères (p 35). L’alcool traditionnel, à faible teneur, a été remplacé par des alcools forts achetés en magasin.
  • La découverte de l’école, dans des pensionnats éloignés des tribus, est souvent douloureuse pour les jeunes Amérindiens. Ils se retrouvent en échec scolaire et infériorisés face au monde extérieur qu’ils découvrent ; ils « apprennent » à ne plus savoir rien faire de leurs dix doigts, contrairement à leurs aînés, moins instruits mais plus débrouillards ; les « valeurs républicaines hexagonales », qu’on leur apprend à l’école, ne les préparent pas à la vie ; ils sont soumis à des remarques désobligeantes de la part de leurs professeurs. (p 38-39)
  • Le paradoxe du rapport : pour faire face à l’urgence des suicides, les parlementaires métropolitaines préconisent encore plus d’intrusion du monde moderne : plus de subventions, plus de fonctionnaires, droit fondamental au téléphone portable… Ceux qui étaient les êtres les plus fiers et les plus autonomes de la Terre ne pourront bientôt plus se passer de leur « ethnopsychiatre » remboursé par la Sécurité sociale (proposition 1 et 2, p 15). On n’arrête pas le progrès !

L’aggravation actuelle de la situation : la Guyane, un espace mondialisé sous hautes tensions

Dans son introduction, le rapport liste quelques-uns de défis qui se posent à toute la Guyane en général et qui transforment en ce moment la vie des autochtones en enfer.

  • Le « dynamisme démographique » (p 23) de la Guyane, passée de 28 000 habitants en 1954 à 260 000 en 2015.  400 000 habitants sont attendus d’ici 2030, alors même qu’il y a beaucoup de départs vers la métropole. Les Amérindiens sont autour de 10 000, se sont de plus en plus minoritaires .
  • La concurrence pour l’accès aux ressources publiques divisent les communautés introduites par la métropole depuis 3 siècles : « Cette mosaïque de peuples, qui vivent souvent plus les uns à côté des autres que les uns avec les autres […] connaît parfois des tensions » (p 23)
  • Les voisins directs des Amérindiens, les Bushinengués (peuple tribal issu des esclaves marrons), sont plus dynamiques démographiquement et politiquement. Les parlementaires s’en inquiètent : « le dynamisme démographique très important de ces groupes de population les conduira à progresser fortement en poids relatif démographique en Guyane. Ils constituent d’ores et déjà une force politique que l’on ressent comme montante, à l’Ouest de la région. (p 69). Le rapport préconise de « rehausser le niveau de dialogue entre Amérindiens et Bushinengués » (p 101)
  • Les Amérindiens n’ont guère confiance dans les élus issus d’autres communautés, surtout quand il s’agit de verser l’argent dû à leurs chefs coutumiers : « la mission a senti poindre une demande pour que ces émoluments soient repris directement par l’Etat métropolitain que les peuples amérindiens jugent plus bienveillant et fiable à leur égard. » (p 71)
  • « une immigration brésilienne difficile à contrôler » pourrait « remettre en cause […]l’équilibre » (p 23)
  • « une économie largement artificielle, soutenue par les transferts de la métropole » ; la Guyane importe 10 fois plus qu’elle n’exporte (p 23) et  il est utopique d’y trouver un vrai travail non subventionné
  • La Guyane, l’anarchie sous pavillon français : 42 meurtres en 2016 pour une population équivalente à celle de Rennes ; toutes sortes de trafic, dont l’orpaillage au mercure qui serait pratiqué par 25 000 Brésiliens dans la forêt, soit deux fois plus que d’Amérindiens (p 71). Les deux parlementaires soulignent « le sentiment d’impuissance et de dépossession des Amérindiens provoqué par la libre circulation des orpailleurs, au nez et à la barbe des gendarmes souvent, sur leurs fleuves et leurs territoires ancestraux ».  La cocaïne colombienne se répand jusque dans les tribus ; elle rejoint aussi la France, grâce à 2000 à 6000 « mules » par an. (2)

Droits universels contre droits autochtones

Depuis la Révolution, s’est imposée en France une conception libérale des Droits humains : cette conception n’envisage que des individus abstraits, universels, interchangeables.

Cette conception individualiste protège mal les autochtones contre les colons ou contre les mafias sans scrupule. En 2017, les Créoles Guyanais (aujourd’hui le peuple le plus nombreux de la Guyane) ont massivement manifesté contre l’immigration, contre l’insécurité, contre l’incurie des autorités. En pointe, les « 500 Frères contre la délinquance ».

La réponse des autorités métropolitaines a été de sortir le carnet de chèques, mais d’ignorer les revendications politiquement incorrectes.

Pourtant, comme le rappellent les députés auteurs du rapport, la France a signé à l’ONU la Déclaration des droits des autochtones en 2007.  Cette Déclaration envisage les individus comme reliés à une portion de terre, à une société, à une culture authentique qui donne un sens à leur vie.

Nous sommes tous les autochtones de quelque pays et tous en situation d’être un jour minorisés. Le fait que la Bretagne soit la première région de France pour le suicide (4) est là pour nous rappeler qu’il n’est jamais souhaitable d’être minoritaire.

1 – L’alcool semble le grand fautif : « Les conséquences de l’irruption de l’alcool, et cela sans même évoquer la pratique largement répandue des tournées électorales alcoolisées dans les villages, qui reste largement pratiquées, sont de deux ordres:-l’érosion de la crédibilité des parents, que l’abus d’alcool rend passifs, amorphes, incapables de financer les dépenses liées à la scolarité et à l’éducation des enfants;-la banalisation de la violence à l’intérieur de la famille, et en premier lieu des violences envers les femmes, plus rarement envers des enfants livrés à eux-mêmes. Le suicide intervient fréquemment au décours d’une intoxication alcoolique aiguë, quand le jeune prend conscience des dégâts commis en état d’ivresse (perte pirogue, violences, comportement insultant envers parents), ce qui suscite en lui un sentiment de honte, la certitude d’être « déshonoré » et de ne pouvoir se présenter à nouveau devant ses parents.  « L’alcool industriel, titrant 40° ou davantage, a été introduit auprès des Amérindiens pour s’attirer leurs bonnes grâces. Sa consommation s’est banalisée avec l’extension aux départements d’outre-mer des allocations familiales et du RMI/RSA. Cette mesure, conçue comme généreuse et égalitaire, est aujourd’hui considérée par l’ensemble de nos interlocuteurs comme une catastrophe ». (p 43)

2 –https://www.europe1.fr/societe/la-guyane-territoire-le-plus-meurtrier-de-france-en-2016-avec-42-homicides-2959889

http://www.rfi.fr/france/20190206-cocaine-route-guyanaise

https://www.lepoint.fr/societe/guyane-des-listes-d-attente-pour-embarquer-sur-air-cocaine-31-01-2019-2290389_23.php

4- https://www.ouest-france.fr/bretagne/le-suicide-en-bretagne-un-fleau-difficile-apprehender-et-combattre-6255162

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