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En Russie, pays dont la démographie chute également, les responsables politiques incitent à faire des enfants

Youri Kroupnov est un démographe russe, et président du conseil de supervision de l’Institut pour la démographie, la migration et le développement régional. Dans un entretien exclusif pour Breizh Info, il décrit sans concession la situation difficile dans laquelle se trouve la démographie actuelle de la Russie.

Krupnov

Breizh-info.com : Quelle a été l’évolution démographique de la Fédération de Russie depuis la fin de l’URSS jusqu’à nos jours ?

Youri Kroupnov : L’effondrement de l’Union soviétique a coïncidé avec le début de tendances négatives d’un point de vue démographique, avant tout une chute du taux de natalité en Russie. Malheureusement, on peut dire que depuis 1992 nous assistons à l’extinction du pays. Si nous regardons les chiffres absolus de la croissance naturelle de la population, ils sont négatifs.

S’il n’y avait pas eu d’immigration (en premier lieu de résidents des anciennes républiques de l’URSS venant en Russie), aujourd’hui en Russie il n’y aurait pas plus de 138 millions d’habitants [ndlr : il y a aujourd’hui officiellement 146 millions d’habitants en Russie]. Par conséquent, avec une RSFSR (République socialiste fédérative soviétique de Russie) qui comptait environ 148 millions d’habitants au moment de l’effondrement de l’URSS, il y aurait aujourd’hui sans cette immigration 10 millions d’habitants de moins.

Sur les 30 dernières années, en réalité seules trois années (2013-2015) ont été marquées par une petite croissance naturelle de la population, au demeurant totalement insignifiante. Bien que cela donne la possibilité au gouvernement de faire état de grands succès, cela était dû uniquement au fait qu’en Russie, malheureusement, la reproduction démographique est effectuée de façon sinusoïdale.

Nous avons eu des pics élevés (à la fin des années 1980), qui ont été reproduits dans les années 2013-15. Après les pics, les trous surviennent, et durant les dernières années la Russie tombe rapidement dans ce trou. Durant les cinq prochaines années, nous allons voir une croissance naturelle négative de la population, soit environ moins d’un demi-million de personnes par an. Et finalement, le plus important : l’onde sinusoïdale dont nous parlons est amortie. Chaque pic est plus petit que le précédent, et chaque trou est plus grand que le précédent.

Si la tendance actuelle continue, alors d’ici la fin du siècle il ne restera au mieux que la moitié de la population actuelle de la Fédération de Russie.

Breizh-info.com : L’avortement a beaucoup diminué en Russie depuis les années 1990, mais reste parmi les plus élevés d’Europe. Comment l’expliquer ? Y a-t-il des institutions qui essayent de réduire ce phénomène ?

Youri Kroupnov : La situation avec l’avortement est très difficile à expliquer, car de nos jours les contraceptifs jouent un grand rôle et ont un rôle de régulation dans le taux des naissances.

La diminution du taux d’avortement n’est pas seulement associée avec la stabilité actuelle si l’on compare aux années 1990, mais aussi au fait que la reproduction est devenue mieux contrôlée par les hommes et les femmes eux-mêmes. Cette diminution du taux d’avortement ne permet donc de tirer aucune conclusion sur le déclin de la fécondité. Personne ne sait si cette diminution du taux d’avortement est une conscience accrue et une morale des gens, ou si ce sont seulement les nouvelles méthodes de contraception (notamment chimiques) qui se sont largement répandues.

Selon moi, le taux d’avortement sera un indicateur qui montrera de moins en moins la situation réelle.

Et au final, il est important de comprendre qu’en dépit de toutes les difficultés de la fédération de Russie dans les années 1990, malgré tout les attitudes reproductives des jeunes étaient relativement élevées, et beaucoup parlaient de leur désir d’avoir trois enfants, mais n’en avaient pas économiquement la possibilité.

De nos jours, les attitudes reproductives des jeunes qui sont nés dans les années 1990 sont totalement différentes. Je redoute de penser ce qui se passera avec ceux qui ont aujourd’hui 5 ou 10 ans. Je crains qu’il y aura très peu d’avortement, avant tout car ils n’auront pas d’enfants du tout, et avoir un enfant semblera déjà être un accomplissement spécial dans la société.

Breizh-info.com : Une légère augmentation de la fécondité a néanmoins été constatée ces dernières années. Est-elle le fait des populations russes et de souche européenne, ou plutôt des populations extra-européennes ?

Youri Kroupnov : On peut dire que le taux de natalité a légèrement augmenté, mais en gardant à l’esprit le taux de fécondité, c’est-à-dire le nombre d’enfants par femme. En termes absolus, la fécondité diminue nettement (en nombre d’enfants nés).

S’il y a eu en 2013-15 un pic de naissances en raison du fait que de nombreuses naissances ont eu lieu à la fin des années 1980, désormais ceux qui sont nés dans les années 1990 sont en âge de procréer. Et il y a eu un nombre significativement moins élevé de naissances qu’à la fin des années 1980, près d’une fois et demi moins. Par conséquent, aujourd’hui le nombre total de naissances est beaucoup plus faible.

Par ailleurs, il est vrai que le rôle des peuples de la Fédération de Russie (comme les Caucasiens ou les Touvains, etc) et celui de l’immigration contribuent à augmenter le taux de natalité, mais le nombre de ces naissances n’excède pas 5 à 7 % du total des naissances. Il ne faut donc pas exagérer l’importance de cela.

Et le plus important : au sein de ces peuples (ainsi que dans l’espace post-soviétique, dans des pays comme le Tadjikistan ou l’Ouzbékistan, où le taux de natalité est aujourd’hui élevé en comparaison à la Fédération de Russie) le taux de natalité est également en déclin, comme dans le reste du monde. Et au sein des autres peuples blancs, le taux est également fortement réduit.

Par conséquent, nous ne parlons pas de différences fondamentales, mais du fait qu’il y a un certain décalage dans les comportements, dans l’anthropologie de la conscience de ces peuples par rapport aux familles qui vivent, en règle générale, dans des mégapoles. Les tendances dans les mégapoles sont décisives aujourd’hui, et nous devons partir de cela.

Breizh-info.com : De nombreuses ex-républiques soviétiques (telles que la Moldavie, l’Ukraine ou les pays baltes) souffrent aujourd’hui d’un grand problème démographique lié à l’émigration de masse. La Russie ne semble pas en souffrir autant, mais est-elle en revanche confrontée à un problème d’émigration qualitative, de « brain drain » ?

Youri Kroupnov : On ne peut pas réduire la démographie uniquement à une dimension qualitative. Effectivement, le départ de près de 10 millions de personnes du pays au cours des 30 dernières années a causé de sérieux dommages au potentiel de la Russie, mais il y a également une dimension quantitative. Le taux de fécondité se réduit fortement, et en Russie nous voyons ce fléau des familles réduites qui se produit dans le monde entier, en particulier dans les pays développés.

Du point de vue l’émigration, ce n’est pas le phénomène fondamental qui permet de parler de démographie. De surcroît, nombreux sont ceux qui reviennent ou vivent à cheval entre deux pays, il y a des situations variées. Mais d’abord et avant tout, le fait fondamental de la démographie russe est que le taux de natalité est bas, et qu’il est en déclin. Les premières naissances ont lieu plus tard, et ce fléau du faible nombre d’enfants est fondamental.

Breizh-info.com : Quelles sont les causes qui expliqueraient que la génération née dans les années 1990 ne souhaite pas avoir beaucoup d’enfants, voire pas du tout ?

Youri Kroupnov : En fait, il faudrait parler d’un désastre géoculturel qui se produit dans le monde actuellement. Il est comparable en échelle à ce que la Bible décrit comme le Déluge. Car dans l’histoire du monde, le taux de fécondité n’a jamais été à ce point limité par les parents eux-mêmes pour des raisons culturelles, c’était toujours pour des raisons telles que la famine, le froid, la guerre, les épidémies, qui réduisaient drastiquement les populations (et en premier lieu les enfants).

Pour la première fois dans l’histoire du monde – et pas uniquement en Fédération de Russie – nous sommes dans une situation où les gens, pour des raisons diverses, ne se reproduisent plus. En ce sens, ils ne veulent plus avoir beaucoup d’enfants, et cela devient une sorte de norme de n’avoir qu’un seul enfant ou de ne pas en avoir.

C’est particulièrement évident en Russie, la Russie est un pays d’extrêmes. Durant les 10 dernières années, le nombre de jeunes gens sans enfants a doublé. En même temps, en 7 ans, le nombre de familles nombreuses (en Russie : trois enfants ou plus) a augmenté de 2 % (d’un quart).

Ces deux tendances montrent la scission géoculturelle au sein de la Russie, la schizophrénie géo-culturelle. Personne ne sait vers où la Russie va aller, et ce qui se produira dans le monde plus tard. Ce sont des tendances absolument opposées qui ne peuvent pas exister simultanément.

Bien sûr, je voudrais que la Russie devienne un pays avec de nombreux enfants, et notre Président parle de ce sujet. Poutine a déclaré en 2012 qu’une famille avec trois enfants devrait devenir la norme. C’est vraiment une idée nationale pour tout le XXIe siècle.

Breizh-info.com : Que préconisez-vous pour empêcher la réalisation de votre prédiction selon laquelle la population russe pourrait diminuer de plus de moitié jusqu’à la fin du siècle ?

Youri Kroupnov : D’une part, la démographie est toujours une donnée qui s’intègre à d’autres. On ne peut pas dire que l’économie sera mauvaise, que l’environnement juridique sera mauvais, mais que l’on va vouloir beaucoup d’enfants et que l’on vivra bien. Ce n’est pas normal. Malheureusement, depuis les années 1990, la Russie est terriblement sous-financée. Donc ce n’est pas totalement correct de mettre en opposition les attitudes économiques et culturelles. Mais malgré tout, cela reste basé sur une crise géoculturelle.

Bien sûr, ce problème ne concerne pas que la Russie. Si vous regardez le Japon, leurs prévisions d’ici la fin du siècle sont encore plus mauvaises que pour celles de la Russie. C’est le cas dans tous les pays dits développés.

La solution serait de développer une identité civilisationnelle originale et unique, russe dans ce cas. De mon point de vue, une famille de trois ou quatre enfants est ce qui pourrait devenir la norme en Russie. Pas uniquement par des facteurs économiques ou autres, mais tout le pays devrait travailler pour faire en sorte qu’il y ait davantage de telles familles de 3 ou 4 enfants, au moins plus de la moitié. Pour une nouvelle identité géoculturelle des Russes au XXIe siècle, cela pourrait être une contribution aux problèmes du monde.

Ainsi, la question est celle de la famille non-traditionnelle, qui n’est pas celle que l’on voyait encore il y a un siècle, et qui apparaît également dans les pays dits sous-développés (où il y a un « retard de conscience », mais ils se dirigent également vers le même modèle des familles réduites comme vers les pays dits développés).

Dès lors, la question est celle de cette nouvelle identité, où la famille de 3-4 enfants serait la norme en Russie. À cet effet, l’État devrait prendre toutes les mesures possibles (au travers des médias, de la culture, des mesures économiques, légales, de l’attribution d’un statut dans la société) pour créer un culte de la famille nombreuse et faire de la famille de 3-4 enfants la norme pour la Russie.

À mon avis, d’un côté cela semble impossible sur la base des comportements actuels, mais c’est la seule façon pour les Russes et la Russie de continuer à perdurer. À ce titre, je suis un partisan de la doctrine du « milliard russe », qui semble totalement impossible aux yeux de beaucoup de gens. D’ici un siècle, il faudrait qu’un milliard d’individus vivent en Russie.

On dit que c’est impossible, mais même d’un point de vue géopolitique et géoéconomique, nous voyons que de nos jours dans le monde toutes les civilisations se comptent en milliards. Je ne parle même pas de la Chine et de l’Inde, c’est évident. Il faut aussi voir l’Afrique, qui comptera 4 milliards d’habitants à la fin du siècle répartis en 2 ou 3 groupes civilisationnels, le groupe anglo-saxon (entre 500 et 600 millions) et le groupe germano-européen (un demi-milliard). Dans cette situation, s’il n’y a que 70 millions de Russes à la fin du siècle, ce sera un chiffre insignifiant sur un pays qui représente 1/7 de la surface de la planète, et avec cette compétition de civilisations à plusieurs milliards d’individus, je crains que la Russie et les Russes disparaissent.

Propos recueillis par YV

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