La lutte bretonne, c’est l’histoire d’une pratique de lutte traditionnelle en Bretagne ancrée dans la culture bretonne. Comment une pratique traditionnelle survit-elle au temps qui passe ? L’histoire de la lutte bretonne ne doit-elle pas être abordée au travers d’une double approche anthropo-historique ? Il s’agit d’une part de mettre à jour le passé d’une pratique, les étapes et les transformations qui ont jalonné et façonné sa trajectoire, défini les rôles des acteurs, la sociologie des pratiquants et des institutions au cœur de l’espace breton durant la période contemporaine.

Il convient d’autre part de s’attacher à l’étude des positions, discours, revendications des acteurs qui font de la lutte bretonne le lieu d’un investissement identitaire marqué et l’espace de reconstruction d’une mémoire sans cesse réactivée. N’est-ce pas la volonté d’en appeler à la pureté des luttes d’antan qui ont fait et font l’originalité d’une nation, la Bretagne ? N’est-ce pas une relation entre tradition et modernité, entre passé et présent, qui, encore aujourd’hui marque la définition culturelle et institutionnelle légitime de la lutte bretonne ?

La lutte bretonne (gouren en breton) faisait partie des pratiques martiales que les immigrés bretons apportèrent avec eux lorsqu’ils arrivèrent massivement en Armorique au IVe siècle. Si elle fut sans doute à l’origine uniquement pratiquée par les nobles et les gens d’armes, elle sera ensuite empruntée, principalement après la Renaissance et l’arrivée des armes à feu, par les gens du peuple, comme une pratique ludique populaire en Bretagne. Le XIXe siècle verra la population des paroisses rurales se réapproprier cette pratique, à la fois de façon presque rituelle, mais également comme élément de reconnaissance sociale et identitaire pour les lutteurs et leurs paroisses d’origine.

Encore très populaire au début du XXe siècle, la lutte bretonne sera, au fil du temps, supplantée par l’arrivée de nouveaux sports comme le football ou le cyclisme. C’est ainsi qu’elle connaît une première forme de rénovation à partir du début du XXe siècle à la suite des initiatives du docteur Cotonnec de Quimperlé. Parmi celles-ci, l’organisation d’un tournoi interceltique à Quimperlé, en août 1928, qui annonce la résurrection de ce sport traditionnel breton, puis en mars 1930, c’est la création de la FALSAB, « Fédération des amis des luttes et sports athlétiques bretons ». Le docteur Cotonnec fera précéder chaque tournoi d’un serment* du lutteur qu’il créa, appelé aussi le « serment de loyauté », emprunt de nationalisme breton. Ce serment fait partie des pratiques rituelles liées au gouren, comme l’accolade et le dornad (poignée de main), qui forment l’accord de loyauté.

Aujourd’hui le gouren est organisé comme une fédération sportive tout en conservant une pratique en lien étroit avec la culture bretonne. Le tournoi mod-kozh (en breton « à la mode ancienne ») se déroule dans deux catégories de poids par défi : un lutteur s’empare du trophée et défie les autres concurrents en tournant autour de l’aire de combat, libre à quiconque d’aller relever le défi en lui tapant sur l’épaule ou en l’interpellant avec l’allocution « chomed o sav ! » (« reste debout ! »). Pour remporter le tournoi il faut faire trois tours de lice sans avoir été défié, ou bien remporter trois combats d’affilée. Avec le système des skolioù (écoles de luttes) le tournoi prend un intérêt stratégique : défier le bon lutteur au bon moment en envoyant deux lutteurs habiles pour le fatiguer sans laisser passer les trois combats d’affilée et sans « griller » les meilleurs lutteurs du skol prématurément dans le tournoi. Le vainqueur emporte le maout (bélier) et triomphe lors d’un tour d’honneur en portant l’animal sur les épaules.

Le lutteur doit être pieds nus, sa tenue est constituée par un pantalon mi-long, ou bragoù, de couleur noire, dont les jambes s’arrêtent juste au-dessous du genou pour permettre l’enroulé du mollet appelé kliked, une solide chemise, ou roched en toile renforcée, à manches courtes et de couleur blanche, une ceinture dans un passant garde la roched serrée au corps.

Le combat de gouren est arbitré par trois arbitres égaux en droits. Les décisions se prennent à la majorité. Les résultats possibles à la suite d’une chute sont (par ordre dégressif) :

Lamm : c’est le résultat parfait en gouren. Il donne la victoire immédiate du combat. « C’est la chute sur le dos comportant la touche à terre des deux épaules ensemble, avant toute autre partie du corps ou du corps de l’adversaire ».

Kostin : c’est un résultat proche du lamm, une chute sur le dos comportant le touché au sol d’une seule épaule (par exemple).

Kein : c’est un avantage comptabilisé à l’issue des prolongations. C’est une chute par exemple sur le bas du dos, ou sur le dos plus les fesses.

Netra (en breton « rien ») : c’est une chute sans résultat.

Les fautes sont sévèrement sanctionnées. En effet, une faute est liée à un comportement agressif injustifié (verbal ou physique), une attitude dangereuse pour l’adversaire ou un refus de combat en restant dans une position de défense pendant une durée exagérée. Lors d’une projection, le lutteur qui projette d’abord son bras au sol pour éviter le résultat est considéré comme étant en refus de combat. Voilà la liste des fautes retenues :

Diwall (en breton « attention ») : c’est un avertissement donné pour une faute, avant de sanctionner le lutteur par un fazi. Il n’a aucune incidence dans l’issue du combat.

Fazi : c’est le résultat d’une faute commise par le lutteur. Trois fazis entraînent un divrud.

Poent : il est obtenu lorsque l’adversaire a accumulé deux fazis. Il est équivalent à un Kostin, sauf en cas d’égalité parfaite entre les deux lutteurs où il lui est supérieur.

Fazi Vraz : c’est une disqualification pour le combat, donné pour l’accumulation de trois fazis.

Divrud : c’est une disqualification pour la compétition, donnée pour une faute grave (injure, comportement irrespectueux).

À travers ce sport traditionnel, et malgré l’ensemble des évolutions qu’il a parcourues, c’est le maintien de la tradition d’un peuple avec sa culture, bretonne et celtique. 

*Serment :
M’hen tou da c’houren gant lealded
Hep trubarderezh na taol fall ebet
Evit ma enor
Ha hini ma bro.
E testeni eus ma gwiriegezh
Hag evit heul giz vat ma zud-kozh
Kinnig a ran d’am c’henvreur
Ma dorn ha ma jod.

Je jure de lutter en toute loyauté
Sans traîtrise et sans brutalité
Pour mon honneur
Et celui de mon pays.
En témoignage de ma sincérité
Et pour suivre la coutume de mes ancêtres
Je tends à mon adversaire
Ma main et ma joue.

Mael Le Cosquer (revue War raok)   

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