Maurice Goldring : « Le Brexit ne va pas replonger l’Irlande du Nord dans la lutte armée » [Interview]

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Maurice Goldring, est professeur émérite en études irlandaises (université Vincennes-Sain-Denis, Paris VIII). Il est l’auteur notamment de Renoncer à la terreur, éditions du Rocher (livre sous forme de comparaison entre les situations en Irlande du Nord et au Pays basque). Mais aussi d’Irlande, Histoire, société, culture (éditions La Découverte) ou encore d’Éloge de l’infidélité (éditions du Bord de l’eau).

Alors que le Brexit frappe à la porte, et qu’une certaine agitation a lieu en Irlande, où l’on évoque également la réunification possible de l’île, nous l’avons interrogé, lui qui a étudié le conflit nord-irlandais et l’Irlande pendant toute une partie de sa carrière, produisant de nombreux ouvrages, en français comme en anglais, et se révélant être un des spécialistes francophones de la question.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la question irlandaise et plus particulièrement à l’Irlande du Nord ? Le personnage de James Connolly parle-t-il (ou parlait-il) au communiste que vous étiez ?

Maurice Goldring : J’ai abordé l’Irlande d’abord par la traduction de Sean O’Casey (éditions de l’Arche), puis j’ai poursuivi par une thèse sur le nationalisme culturel publiée en anglais sous le titre Pleasant the Scholar’s life. Les débats sur le nationalisme culturel m’ont conduit bien entendu à James Connolly, et j’ai vite appris qu’il était d’abord nationaliste et ensuite communiste.

En étudiant la situation en Irlande du Nord, j’ai surtout étudié la classe ouvrière protestante (lire à ce sujet mon livre, Belfast, éditions Lawrence and wishart).

Breizh-info.com : Quel regard portez-vous, en 2020, sur les Troubles, ainsi que sur leurs conséquences sur la société nord-irlandaise aujourd’hui ?

Maurice Goldring : L’emploi de la violence armée a profondément divisé la société nord-irlandaise qui était déjà fortement clivée. L’arrêt de cette violence a été dû à la défaite des groupes armés, par d’immenses manifestations pour la paix notamment des femmes irlandaises, catholiques et protestantes ensemble, et par l’efficacité de la répression policière.

Après le cessez-le-feu, ce qui était important était le récit post-terrorisme. Allait-il légitimer la violence ou la critiquer ? C’est la légitimation qui l’a emporté et tous les partis politiques modérés, protestants et catholiques, ont été marginalisés, laissant toute la place aux extrêmes : Sinn Féin et DUP.

Breizh-info.com : Craignez-vous les conséquences du Brexit sur la paix en Ulster ? 

Maurice Goldring : Le Brexit ne va pas replonger l’Irlande du Nord dans la lutte armée. La société toute entière rejette désormais la violence. Mais il va ramener ou redonner vigueur aux revendications identitaires. Partout en Europe. Les unionistes ont utiliser le Brexit pour mieux assurer leur pouvoir au Nord. Les républicains vont relancer la revendication d’une réunification. Je vis au pays basque et les séparatistes basques ont salué le Brexit bruyamment (« Vive Boris Johnson ! » a titré Jakes Abebbery dans un éditorial du journal nationaliste Enbata).

Breizh-info.com : Les protestants d’Irlande du Nord sont en passe de devenir minoritaires dans les prochaines années. Peuvent-ils selon vous être en position d’être, à leur tour, victimes de discriminations de la part de nationalistes irlandais qui pourraient y voir là une forme de revanche sur l’histoire ?

Maurice Goldring : Les évolutions démographiques ne portent pas en elles-mêmes les solutions. Les catholiques étaient et sont minoritaires au Nord. Les unionistes justifiaient leur pouvoir par un vote qu’ils appelaient démocratique. Mais pour les catholiques, un état protestant pour les protestants était une dictature, la dictature d’une majorité sur la minorité. Si les catholiques deviennent majoritaires, ils ne pourront pas plus imposer leur pouvoir et leur légitimité aux protestants que les protestants quand ils étaient majoritaires.

Breizh-info.com : Ce qui frappe d’ailleurs lorsque l’on se rend encore aujourd’hui à Belfast, c’est de constater qu’on est encore loin, très loin, notamment dans les quartiers populaires, de l’ouverture entre les deux principales communautés, deux peuples sans frontières comme titre l’un de vos ouvrages. Comment construire cet avenir qui ne peut qu’être en commun, personne n’étant déterminé à quitter l’Ulster ?

Maurice Goldring : Il faudra du temps pour que les deux communautés au nord vivent ensemble dans une certaine sérénité. Cela passe par la confiance des uns pour les autres. Si les catholiques craignent une discrimination par une majorité protestante, ils n’auront pas confiance. Même chose pour les protestants. Cela passe par l’écriture d’une histoire des « troubles » acceptée par les deux camps et nous en sommes encore loin.

Breizh-info.com : Plus détente maintenant. Si vous deviez ne retenir qu’une ville en Irlande, laquelle serait-ce ? Un pub ? Un lieu ? Une chanson ?

Maurice Goldring : Une seule ville en Irlande ? Dublin certainement. Un pub ? The Crown à Belfast. Une chanson ? « Yes we have no bananas ». Dans les années trente, une manifestation de chômeurs catholiques et protestantes à Belfast cherchaient une chanson acceptable par tous. Tous les chants étaient communautaires. Ils se sont repliés sur cette chanson nord-américaine qui ne blessait personne.

Breizh-info.com : Avez-vous des projets d’écriture actuellement ? Y a-t-il des livres que vous estimez fondamentaux, en français comme en anglais, pour comprendre l’histoire moderne de l’Irlande et des Troubles ?

Maurice Goldring : Actuellement, je vis au Pays basque et mène une lutte active et minoritaire contres les dérives identitaires. J’espère pouvoir en tirer un livre. Sur la littérature des Troubles, immodestement, je recommande mon livre sur l’Irlande, éditions La Découverte. Les romans de Robin Mac Liam Wilson, notamment Eureka street. Ou encore me concernant : Sean, soldat de l’IRA, éditions Autrement.

Breizh-info.com : Qu’entendez-vous par « une lutte contre les dérives identitaires » au Pays basque ?

Maurice Goldring : L’ETA a déposé les armes en 2011 et depuis nous vivons en paix. Mais les séparatistes héritiers de l’ETA veulent leur part d’héritage. Ils ne sont pas bien accueillis au Pays basque espagnol où sont la grande majorité des victimes. Ils ont donc négocié avec les responsables politiques du pays basque français une « sortie du conflit » sous le nom de « chemin de la paix » et des « artisans de la paix » qui sont régulièrement dénoncés par les associations de victimes comme des blanchisseurs de la terreur. (Voir mon article sur ce sujet dans la revue Hérodote, « Ombres sur le pays basque »).

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
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