Entre l’Italie et l’Albanie, une frontière européenne maritime ouverte à tous vents ?

Prendre le ferry pour l’Albanie, depuis Bari au sud de l’Italie, est une expérience intéressante. Et pas seulement car il est plus simple de ne surtout pas réserver en ligne, mais d’aller acheter les billets au fin fond du port, à deux kilomètres du terminal ferries, après le parking des camions, passé 17 heures. Mais surtout car la frontière entre l’Italie et l’Albanie, de fait, est ouverte, et les contrôles à cette limite de l’UE ne contrôlent pas grand-chose.

Pour prendre le ferry à Bari, rien de plus simple. Traverser la ville neuve et ancienne diamétralement depuis la gare, se rendre au terminal ferries (à gauche du port, et non celui tout à droite pour la Grèce), en ressortir – les guichets des compagnies de ferries sont certes présents, mais inactifs –, attendre dans le vent une petite navette gratuite qui va toutes les demi-heures à Marisabella, au fond du port 2 km plus à l’est, acheter les billets, faire le retour pour passer la douane.

Compter l’hiver 49 € en aller simple pour une place sans cabine, entre 63 et 82 pour un lit dans une cabine, pour un départ tous les soirs, et une arrivée vers 8 heures à Durrës, Albanie. Cependant des gens qui dorment un peu partout – sur la moquette dans les couloirs, dans les fauteuils et sur les canapés du bar – sont quelque chose d’assez courant sur tous les ferries qui traversent, en une nuit, la mer d’Italie en Albanie et retour. Tout aussi courant, le fait de se faire réveiller par l’équipage ou des micros à 7h15, alors que le ferry a encore une heure, voire une heure et demie de mer, et que le débarquement n’est pas possible avant longtemps.

Des trois compagnies (GNV, Adria et Ventouris), la grecque Ventouris offre les bateaux les mieux entretenus. Les prix sont à peu près semblables – il n’y a que trois compagnies. Et si les ferries partent officiellement à 22 heures de Bari, c’est plutôt 23, et le contrôle douanier, l’hiver, commence passé huit heures. Les ferries de Ventouris sont en outre garés immédiatement à côté du terminal, alors que pour aller à ceux des deux autres, il faut reprendre des navettes.

Du reste, dans le terminal douanier neuf, ce contrôle a de quoi étonner. Des porteurs aux charrettes chargées de bagages passent sans cesse de l’extérieur du terminal à la zone sous douane, sans passer par les portiques. En revanche ils refuseront mordicus de porter les bagages des personnes en train de faire la queue. Tant du côté italien qu’albanais, la queue est longue, mais le contrôle franchement aléatoire.

Du côté italien vers l’Albanie, à Bari, seul un voyageur sur 10 passe au scanner. Et si à certains points de contrôle les douaniers vérifient les passeports, et eux seuls, à d’autres il n’y a que le bon d’embarquement qui est vérifié. Côté albanais, le contrôle ne s’attarde guère que sur les passeports, et la zone portuaire internationale n’est guère étanche. Il y a certes un portique, où tous passent, mais qui semble inactif. Avec un agent en faction à côté.

Autre source d’étonnement pour le voyageur arrivé à Durrës : les voyageurs passent du terminal portuaire à la ville via une interminable passerelle grillée, qui enjambe l’autoroute, la gare – presque désaffectée – et arrive à la gare routière. Où règne un capharnaüm composé de taxis (20 € pour Tirana, 36 km), de gens qui appellent pour remplir fourgons et bus en direction de Tirana (2 à 3 € le billet, mais le bus ne part qu’une fois le dernier siège occupé), d’agents de change et surtout de Roms, dont des enfants qui n’hésitent pas à tenter de vous faire les poches sous les yeux impassibles des douaniers.

Du reste, ce manque de contrôle, qui fait dire à ce voyageur qu’on pourrait faire passer « un éléphant à la trompe chargée de cocaïne » entre l’Italie et l’Albanie, n’est pas étonnant. En dessous de 90 jours, les Albanais n’ont pas à demander de visa en UE, et plusieurs centaines de milliers d’Albanais sont installés en Italie, en Grèce – une partie a quitté le pays après 2009 – ou encore en Allemagne. Plusieurs autres centaines de milliers font la navette régulièrement, pour le travail ou car ils tentent de fonder une famille du côté européen de la mer.

Alors que l’Angleterre vient de quitter l’UE avec un Brexit aussi long que tortueux qui vit une classe dirigeante se démener pour ne pas assurer la volonté du peuple qui l’a élue – et désavouée –, une entrée de l’Albanie (ALBenter) ne changerait probablement pas grand-chose… à part étendre à l’Albanie le roaming européen, ce qui serait très apprécié des voyageurs.

Louis Moulin

Illustration : DR
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