Ludovic Renaudin, agriculteur : « C’est l’un des métiers les plus fabuleux » [Interview]

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Ludovic Renaudin est agriculteur depuis 25 ans, après avoir fait des études de Philosophie et après avoir enseigné 3 ans. Pour lui, ces deux métiers ont la particularité d’être proches. « On dépend du réel des deux côtés, on l’observe, on apprend à le connaître pour le nommer, et en tant qu’agriculteur on accompagne la plante, en lien entre terre et ciel » explique-t-il.

Il vient de publier un livre intitulé « une face cachée des agriculteurs » aux éditions L’HARMATTAN, un livre témoignage qui exprime ce qui peut se vivre en agriculture, mais dénonce aussi l’incohérence, l’ignorance voire l’insolence de ceux qui critiquent sans aller à la rencontre de cette profession, sans connaître leur réel hormis ce qui est divulgué sur les réseaux sociaux ou autres moyens de communication. Il s’agit de renvoyer chacun à ses responsabilités. L’écologie, ce n’est pas dire aux autres ce qu’ils doivent faire, c’est d’abord une responsabilité de chacun, là où il est. L’écologie doit être un processus de vie à l’écoute de ceux qui accompagnent le vivant, mais aussi de certains qui se taisent ou meurent en silence.

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Nous avons interrogé l’auteur au sujet de son livre, mais aussi de son regard sur son métier, sur son évolution.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a amené à devenir agriculteur ? Puis à écrire cet ouvrage ?

Ludovic Renaudin : Mon désir d’être agriculteur a été non seulement la possibilité de reprendre l’activité familiale, mais surtout cette conscience que j’avais besoin de concret. J’avais besoin de me confronter à ce réel que je nommais en philo. Mais là, le but était de me confronter en allant vers ce qui me semblait une fragilité en moi : me battre comme tout le monde pour vivre, pour assumer une famille, pour découvrir ce que je pouvais fuir de moi-même dans un forme d’idéal.

Breizh-info.com : Comment expliquez-vous cette méconnaissance du monde agricole en France dans un pays qui a pourtant été fabriqué depuis des siècles notamment par ses paysans ?

Ludovic Renaudin : Cette méconnaissance actuelle est due pour moi à notre confort. Nous vivons en toute « sécurité » Je me permets de mettre des guillemets, car je sais ô combien il peut y avoir de la souffrance à cause de la maladie, des deuils, du chômage. Mais nous avons une chance énorme de savoir que nous allons avoir de quoi manger sans soucis. Notre société française nous protège tellement que beaucoup de choses nous deviennent un dû. Nous avons oublié que le manque est possible.

De plus la vie citadine nous éloigne du contact avec la matière, ses aléas, le climat…

Enfin la désertification de la campagne au profit de la ville, nous a peu à peu coupé du réel de la vie. On le voit aujourd’hui dans notre difficulté à accepter le handicap au milieu de la société. La place de la personne âgée, de l’embryon qui ne correspondrait pas à une norme de l’homme ? Bref on s’est coupé de l’acceptation que le vivant puisse ne pas correspondre forcément à nos attentes. Or le métier d’agriculteur, d’éleveur, est bien l’accompagnement du vivant, tel qu’il est, selon la météo.

Breizh-info.com : Vous dénoncez une forme d’intégrisme, au sein de la profession comme au sein des opposants. Quel serait alors un juste milieu dans le monde agricole de demain ? Quel est votre modèle agricole idéal ?

Ludovic Renaudin : Je ne sais pas s’il y a de l’intégrisme dans la profession. Il y a en effet conflit au niveau du consommateur, sur la finalité. Mais comme je viens de le dire, le vivant ne peut correspondre à des normes égales en tout. Le but, quel que soit le système, est d’accompagner le vivant, en vue de répondre au besoin de tous de se nourrir, par un produit sain, qui respecte la terre et le vivant, et qui corresponde après à des normes différentes de production selon les consommateurs. Pour beaucoup le but est de se nourrir sainement en respectant un budget, et pour certains en respectant telle ou telle pratique, bio ou autre. Il y a de la place pour tous. La production doit permettre de nourrir tout le monde, en respectant la terre et le vivant, avec les moyens que l’on a à disposition aujourd’hui.

Il ne faut pas confondre la finalité d’un produit sain qui doit être la base pour tous, et la finalité de moyens qui peut parfois créer cette forme d’intégrisme dont vous parlez, et qui peut donc ne pas être ajusté au nom d’une idéologie. On a besoin de la science pour avancer, et pour découvrir de nouvelles molécules, plus saines, que ce soit dans les produits médicamenteux de l’agriculture classique comme des produits médicamenteux bios.

Vouloir un seul système, soit ne nourrira pas le plus grand nombre, soit tue la diversité des attentes, des différences dues à la région naturelle, aux races, ou à la créativité unique du producteur. La nature est vie, il faut donc laisser place à la créativité, à la diversité, à la différence dans la fierté de nourrir ensemble.

Breizh-info.com : Hier, les Paysans nourrissaient leurs villages, au maximum la région dans laquelle ils vivaient. Aujourd’hui, on leur demande de nourrir le monde entier, sans aucune limite et en concurrence avec le monde entier justement. N’est-ce pas là le principal problème ?

Ludovic Renaudin : Je ne pense pas, car que ce soit à l’échelle du village ou du monde, il y a toujours la concurrence et la différence. Mais il y a surtout la météo qui fait que l’on ne peut pas maitriser. Le vivant ne se maitrise pas, encore moins avec la météo. Ce qui reste stable est ce besoin élémentaire et premier de devoir tous travailler pour pouvoir manger trois fois par jour.

La difficulté, aujourd’hui, en tout cas la mienne, est d’être confronter à un regard critique de ceux qui ne connaissent pas leurs chances que nous allions bien, sans guerre…

Breizh-info.com : Qu’avez-vous pensé du film récent avec Guillaume Canet, au nom de la terre ?

Ludovic Renaudin : Je n’ai pas voulu le voir, tellement le thème me rejoint peut être trop, dans une forme de fatalisme, de submersion d’angoisse que j’ai déjà vécue. Je l’avais signifié à mon fils qui a été le voir avec deux amis étudiants comme lui en BTS agricole. Il m’a dit qu’ils avaient tous pleuré, et lui en a mal dormi pendant une semaine. Je suis frappé à quel point il me parle de ses amis étudiants qui côtoient la mort et le suicide dans le milieu agricole… pas besoin de voir le film. Pour l’anecdote, il y a quelques mois j’ai entendu à la radio, en voiture, le réalisateur, fils de l’agriculteur qui s’est suicidé dans l’histoire. Je me suis arrêté sur le bord de la route tellement je pleurais.

Mais à côté de cela je garde mon espérance. C’est l’un des métiers les plus fabuleux. Nourrir l’humanité trois fois par jour, dépendre de la météo et non d’un chef, remercier la vie pour une bonne année, acceptée une mauvaise récolte due à une mauvaise météo. Se réjouir comme aujourd’hui, où j’ai vu le germe de mon orge sortir après une semaine de semis, récolter une fois par an le fruit d’une année de travail, être dépassé par la puissance du vivant …que de joie, bien souvent partagée par le travail en équipe, avec des associés ou des salariés, des techniciens, un enfant qui découvre ce que c’est qu’est un animal qui naît, une graine et son germe, ses racines, la vie quoi !!!…

Accompagner du vivant reste fabuleux, pédagogique, humble, et enthousiasmant.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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