Le logo d'Iadvize évoque une "conversation"

Breizh-info a rendu compte il y a quelques jours de la prochaine implantation de Doctolib à Nantes. Doctolib n’est pas la première entreprise du numérique qui s’installe dans la cité des ducs de Bretagne. Des poids lourds de l’informatique comme Cap Gemini ou Accenture y sont très présents depuis longtemps. La ville a aussi une longue tradition d’informatique industrielle et bancaire (le Crédit industriel de l’Ouest, par exemple, a été la première banque française à relier tous ses guichets en télétraitement au début des années 1980). Et beaucoup de start-ups s’y créent.

Nantes est-elle pour autant une Silicon Valley française, « the place to be » vers laquelle les entreprises du numérique afflueraient naturellement ? Non. Beaucoup de grandes villes (Rennes, déjà, mais aussi Lyon, Toulouse, Bordeaux, Grenoble…) visent la place. Il leur arrive de s’engager dans des surenchères pour attirer des entreprises en développement.

Bien entendu, à en croire les discours officiels, le choix d’implantation est toujours motivé par le solide écosystème informatique local… la qualité de vie excellente… la main-d’œuvre bien formée… les moyens de transport performants… la vie culturelle intense… Cela fait toujours plaisir à entendre mais ces éloges dissimulent souvent une réalité plus terre-à-terre : beaucoup d’entreprises choisissent la ville la plus offrante.

Les revers de l’attractivité

Le DRH de Doctolib salue à Nantes un vivier de talents… des profils commerciaux… un cadre de vie agréable. Et il ajoute : « Nantes a parfaitement rempli le cahier des charges ». Mais ce cahier des charges contenait aussi autre chose. L’implantation de Doctolib à Nantes a été annoncée non par la société elle-même mais par l’agence publique Nantes-Saint-Nazaire Développement. Qui se rengorge : « recherche immobilière, aide au recrutement et à la mobilité, l’agence Nantes Saint-Nazaire Développement a accompagné l’implantation de Doctolib dans chacune de ses étapes clés ».

Que peut représenter cette aide publique ? Pas mal d’argent assurément. La métropole nantaise à elle seule consacre plus de 3 millions d’euros par an à Nantes-Saint-Nazaire Développement. Ce prix de l’attractivité nantaise en vaut-il la chandelle ? C’est affaire de point de vue. Doctolib localiserait à Nantes 200 personnes dès 2020 et 500 à terme. Les métiers du numérique sont plutôt en tension dans la ville. Il est donc probable que les informaticiens de Doctolib (la société vient de lancer une campagne de recrutement) devront être recrutés ailleurs. Ils viendront augmenter la population nantaise : c’est bon pour la promotion immobilière, moins pour la circulation. Johanna Rolland se réjouit de cette implantation. Vue sous un autre angle, elle apporte de l’eau au moulin de Julie Laernoes, sa rivale écologiste aux municipales, qui assure : « Nantes déborde ».

Doctolib et Iadvize : une comparaison inévitable

L’arrivée de Doctolib est aussi un mauvais coup, psychologiquement parlant, pour Iadvize, qui apparaissait jusqu’ici comme la start-up nantaise « de référence ». Comparer Doctolib et Iadvize est presque inévitable : les deux entreprises figurent parmi les quarante sélectionnées en septembre dernier par le gouvernement afin de composer le « Next 40 », la fine fleur officielle des jeunes pousses technologiques françaises (qui compte aussi une société rennaise : Klaxoon). Toutes deux sont des entreprises technologiques avec une vocation professionnelle claire et un marché potentiel vaste. Doctolib gère les consultations des médecins et para-médicaux. Iadvize permet aux entreprises commerciales de faire conseiller leurs produits par leurs clients grâce au « marketing conversationnel ». Toutes deux ont de grandes ambitions au niveau mondial. Et toutes deux seront de proches voisines dans le quartier Euronantes.

Elles partagent aussi une particularité qui complique les comparaisons : leur situation économique réelle est opaque car aucune des deux ne dépose ses comptes annuels au greffe du tribunal de commerce. C’est obligatoire, mais elles ne risquent qu’une petite amende et cette entorse à la loi ne semble pas déranger Nantes Métropole. L’absence de transparence donne à penser que les comptes ne sont pas bons. Mais, en l’absence de chiffres, le développement de Doctolib, fondé fin 2013, paraît beaucoup plus rapide. Les milieux financiers l’adoubent : des investisseurs lui ont confié 150 millions de dollars l’an dernier, ce qui en fait une « licorne » ‑ une jeune entreprise valorisée implicitement plus de 1 milliard de dollars. La France n’en compterait que sept ou huit.

Un soutien de Johanna Rolland

Iadvize n’en fait pas partie. Créée en 2010(1), l’entreprise n’est même plus une « jeune entreprise innovante », statut réservé par la loi à des entreprises de moins de huit ans. Ses financements, moins de 50 millions d’euros, sont inférieurs à ceux de Doctolib.

Sa dernière levée de fonds, pour 32 millions d’euros, remonte à 2017 et avait trois objectifs : « Se déployer aux États-Unis avec l’ouverture d’un bureau à Boston », « Renforcer sa position de leader européen en densifiant les équipes présentes à Londres, Düsseldorf, Madrid et Nantes » et « Accélérer l’innovation produit ». La société comptait alors 190 salariés et s’apprêtait à en recruter 250 en deux ans, affectés pour moitié à Boston et à ses bureaux européens. Aujourd’hui, pourtant, l’effectif d’Iadvize ne dépasse guère 200 salariés (« près de 250 » affirme son PDG et co-fondateur Julien Hervouët), soit la moitié seulement du niveau qui aurait dû être atteint en 2019. L’implantation madrilène a été abandonnée et les activités au Royaume-Uni et en Allemagne ne semblent pas s’être beaucoup développées(2).

Selon Alexa, la fréquentation du site web iadvize.com est française à 66 % ; viennent ensuite l’Inde et l’Algérie, ce qui laisse supposer que l’effort en direction des États-Unis n’a pas été très fructueux. Toujours selon Alexa, iadvize.com, qui se situait à peu près au 45 000ème rang mondial il y a six mois, se classe aujourd’hui au-delà du 57 000 alors que la pandémie aurait plutôt dû favoriser ses activités. Autre signe négatif, Simon Robic, vedette médiatique locale, vient de quitter Iadvize pour participer à la création d’une entreprise en partie concurrente, Screeb.

Pendant des années, Iadvize a bénéficié d’abondants soutiens municipaux, au point de s’attirer des jalousies dans le petit milieu de la « tech » locale. La société a été largement mise en avant dans la communication municipale. Et aussi dans la communication politique de Johanna Rolland. Julien Hervouët, figurait au 8ème rang de la liste officielle des soutiens de la maire sortante pour les municipales 2020. Il a co-présidé l’un des huit ateliers du « Labo 258 » qu’elle avait mis en place pour préparer sa campagne municipale. Cet atelier est le seul qui n’ait finalement remis aucune proposition. Un mauvais point pour Iadvize.

E.F.

(1) La SAS Iadvize a été immatriculée au RCS le 25 janvier 2010. Cependant, son fondateur avait enregistré le nom de domaine iadvize.com dès le 13 mai 2009 et l’entreprise a été présente sur le net dès l’automne 2009.

(2) En mai 2015, Iadvize revendiquait « plus de 1 000 clients dans une quarantaine de pays » et « 200% de croissance moyenne par an ». Aujourd’hui, son site web assure : « Plus de 2 000 marques utilisent Iadvize à travers 100 pays ». Le taux de croissance moyen serait donc tombé à 15% sur les cinq dernières années.

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