Jean Raspail, par Jacques Terpant, auteur de bande dessinée.

En ce 13 juin 2020, dans un hôpital parisien, un homme vient de fermer ses yeux bleus au bleu du ciel, et de rejoindre par-delà la mort les bataillons de héros, d’aventuriers, de saints, d’inconnus du bout du monde ou de monuments de l’Histoire qui n’ont cessé d’inspirer ses écrits tout au long de sa vie. Né le 5 juillet 1925, l’écrivain Jean Raspail laisse derrière lui une œuvre abondante, à l’imaginaire poétique comme à la réalité tragique. Impossible en ces temps d’une actualité si noire – et n’y voyez pas de jeu de mots… – de ne pas repenser au sac de la basilique Saint-Denis pendant la Révolution française, contée avec tant de réalisme par l’auteur dans Sire (1991) que l’écœurement vous montait au bord des lèvres, de même qu’une furieuse envie de pleurer de rage face à tous les contempteurs de la beauté et de la grandeur, et à la haine crasse des populations manipulées.

Y verrions-nous un parallèle avec l’état de la civilisation européenne près de 250 ans plus tard ? Si peu, si peu… Impossible également de ne pas songer à son fameux Camp des Saints, paru en 1973 et réédité en 2011, et à l’anéantissement volontaire des peuples d’Europe, ayant renoncé à leur instinct de survie et acceptant de céder la place, tout simplement…

Haine ou léthargie, telles sont les deux facettes que Jean Raspail prophétisait pour notre civilisation à l’aube du troisième millénaire. Pessimisme ? Il pouvait en avoir les mots. Réalisme ? Assurément. Des romans pétris de chair et de vécu, d’un écrivain aventurier, passionné des hommes, de leur histoire, de leurs tragédies comme de leurs rêves.

Et pourtant, amour de l’Europe, hommage aux peuples détenteurs d’une conscience d’eux-mêmes, hommage aux derniers hommes tentant de se maintenir un destin, tels ont été des thèmes récurrents de son œuvre, dans cette impatience de chanter leur beauté, même tragique. Surtout tragique d’ailleurs. Après tout, la beauté n’est peut-être qu’équilibre permanent, tentative d’osmose avec le sacré, prise au risque d’un basculement dans le néant.

En 1990, Jean Raspail écrivait dans Pêcheur de lunes, en prolongement de Qui se souvient des hommes… (1986) : « En ces temps-là, quand je découvrais un texte pareil, je veux dire un de ces textes qui traversent la nuit des temps comme l’étoile qu’on vient seulement d’apercevoir alors qu’elle est morte depuis des millions d’années, je n’attendais pas une seconde, j’étais déjà parti ! S’il restait un survivant, je voulais le voir et lui parler, lui saisir la main, savoir à quoi cela ressemblait, un homme vieux de milliers d’années et qui le savait. » La quête de toute une vie, le fruit de toute une œuvre : saisir l’éclat de l’homme, reflété dans sa conscience de peuple.

Qui se souvient des hommes… Si Jean Raspail a de son vivant pisté les ultimes survivants de peuples humains en voie d’extinction, des îles japonaises en passant par la Bourgogne, les Amériques et jusqu’à l’extrême pointe de la Terre de Feu – en écologiste au sens complet du terme –, il laisse dans son sillage une question aux Européens, habitant ces nouvelles terres de feux, urbains ou médiatiques, que semblent devenir nos contrées : qui se souviendra des hommes ? qui se souviendra de nous ?

« Une vague est morte sur nos rives matérielles. Sans bruit, sans force, car elle venait de très loin. Je l’ai prise dans le creux de ma main. Puis elle m’a échappé et il n’en restait rien. » (Jean Raspail, Pêcheur de lunes, 1990)

À ce merveilleux cueilleur de vagues, passeur de rêves, qui venait de très loin et s’en est retourné.

Isabelle Lainé

Crédit photo : Portrait de Jean Raspail réalisé par Jacques Terpant, auteur de bande dessinée.
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