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Officier de la marine italienne, le contre-amiral Nicola De Felice a commandé des frégates et des destroyers, participant à presque toutes les opérations maritimes de l’OTAN, européennes et nationales depuis la guerre de 1982 au Liban.

Il a été impliqué dans des projets nationaux et européens et dans des développements de capacité de défense, remplissant des engagements programmatico-financiers et stratégico-doctrinaux au sein de l’état-major de la défense italienne. Il a occupé des fonctions prestigieuses à l’étranger et a été attaché militaire en Tunisie.

Sa dernière mission, qui s’est terminée en 2018 en même temps que son service actif, était celle de chef de la marine italienne en Sicile, au cours de laquelle il a pu observer tous les détails des flux migratoires dans cette région. À cette époque, il a eu la lourde et complexe responsabilité de la récupération des 700 victimes d’un bateau qui a coulé le 18 avril 2015 au large de la Libye ; un cas pour lequel il a dû assumer les exigences logistiques, sanitaires, juridico-médicales et judiciaires.

Lionel Baland l’a interviewé pour Breizh-info.com

Breizh-info.com : Comment voyez-vous le procès du capitaine allemand Carola Rackete, connue pour avoir forcé le blocus italien en juin 2019 aux commandes du navire humanitaire Sea-Watch 3 ?

Nicola De Felice : Déconcertant ! Je ne suis pas avocat, mais je crois que lorsque des initiatives judiciaires ou pseudo-politiques qui vont à l’encontre des lois nationales et des normes internationales concernant la souveraineté de l’État et la protection des intérêts nationaux sont lancées, nous devons faire preuve de prudence, notamment en raison des conséquences sociales, judiciaires, politiques, diplomatiques et institutionnelles qui en résultent. Le scandale impliquant le président de l’Association nationale des magistrats Luca Palamara – compromis dans des jeux d’influence pour des nominations de haut-magistrats – ainsi que ses liens politiques avec la gauche italienne expliquent désormais ces jugements illogiques, clairement destinés à attaquer l’ancien ministre de l’Intérieur Matteo Salvini (Ligue).

Concernant la décision de ne pas considérer les navires de la Garde des Finances comme des bateaux de guerre, des avocats respectés ont confirmé la perpétuation de « l’aveuglement » juridique. En effet, à plusieurs reprises, la Cour de cassation a déclaré ces bateaux comme étant des navires de guerre. Donc, éperonner délibérément un navire de guerre est un délit grave. Imaginez si l’événement s’était produit en Allemagne à l’envers : comment réagiraient l’opinion publique et la justice allemandes ?

Breizh-info.com : Mais en mer, que doit faire Carola Rackete et quelles sont les responsabilités des États dont les navires des ONG battent pavillon ?

Nicola De Felice : En Méditerranée centrale, il existe 4 zones de recherche et de sauvetage (SAR) définies entre l’Italie, Malte, la Tunisie et la Libye, qui sont régulièrement contrôlées par les Nations Unies par le biais de l’Organisation maritime internationale (OMI).

Pour le sauvetage en mer, des responsabilités sont attribuées à la nation qui a la zone dans laquelle le sauvetage a lieu. L’ONU a reconnu la zone SAR de la Libye en juin 2018 en vertu de la Convention de Hambourg de 1979. En Libye, du personnel de l’Organisation internationale pour les migrants (OIM) et du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNCHR) opère aux points de débarquement, avec les garde-côtes libyens formés par la marine italienne, et fournit la première assistance aux migrants secourus en mer et les remet aux autorités locales reconnues par l’ONU. Dans le cas du sauvetage opéré par le navire négrier Sea Watch 3 en juin 2019, le lieu de sécurité assigné par l’autorité était Tripoli, mais cela n’a pas été accepté par Madame Rackete.

Si nous excluons pour le moment de l’analyse la Libye, les endroits les plus proches et les plus sûrs étaient Malte ou situés en Tunisie, comme Gabés, Sfax ou La Goulette, ports très sûrs où les navires de croisière accostaient quotidiennement avec des milliers de touristes occidentaux, notamment de nombreux Allemands. En ce qui concerne le non-respect allégué à l’encontre de la Tunisie de la Convention de Genève sur la protection des réfugiés, il convient de préciser qu’elle ne s’applique qu’aux réfugiés politiques et non aux migrants illégaux, qui, jusqu’à preuve du contraire, doivent être considérés comme tels à bord du Sea Watch 3.

Les Pays-Bas, qui à l’époque avaient attribué au navire Sea Watch 3 leur pavillon (de nos jours, c’est l’Allemagne), étaient chargés d’activer les demandes d’asile politique des migrants qui avaient effectué le premier passage illégal sur le pont de ce navire et donc sur son territoire, en vertu de l’art. 13 du règlement de Dublin. En pratique, si un navire d’une ONG bat pavillon d’un État membre de l’UE, c’est cet État qui doit s’occuper des migrants illégaux car ils sont présents sur son territoire. La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (UNCLOS) et le code italien de la navigation rappellent clairement le droit de l’État côtier de refuser le passage dans ses eaux territoriales aux navires qui ne respectent pas le système juridique national, même dans le cas de l’immigration, déclenchant des procédures pénales et administratives pertinentes. J’ajouterais également que le code permet l’injonction à l’État du pavillon du navire de rembourser les dépenses engagées par l’État italien pour la charge qu’il a occasionnée pour les diverses activités, tant en mer que sur terre.

Breizh-info.com : Que devrait faire l’Europe pour lutter contre les flux illégaux de migrants ?

Nicola De Felice : Si l’objectif de la politique de sécurité européenne est de rendre vaine toute traite des êtres humains en tant que version moderne de l’esclavage du XXIe siècle en minimisant les décès en mer, je pense que l’application de la soi-disant « stratégie directe » ne doit pas être exclue.

Celle-ci implique l’engagement de tous les instruments de pouvoir les plus importants de l’Union Européenne (diplomatique, militaire, économique, du renseignement et interne). L’UE est chargée de définir la stratégie globale de gestion de la crise migratoire, le niveau d’engagement, les ressources à consacrer, les objectifs et les rôles des différents États membres concernés. L’embargo actuel sur les armes à destination et en provenance de Tripoli et les activités de renseignement sur le trafic illicite des exportations de pétrole ne permettent pas à l’opération militaire européenne « IRINI » de fonctionner efficacement. Je pense que nous ne pouvons pas attendre que le problème se pose dans les eaux territoriales européennes.

Le soi-disant blocus naval des zones côtières libyennes et tunisiennes doit être activé en même temps que la confiscation des navires des ONG impliqués dans la traite des êtres humains, en passant de la dimension organisationnelle et juridique nationale à la dimension multinationale. Il est nécessaire d’appliquer l’art. 110 de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), portant sur le droit de visite des navires militaires à bord des bateaux suspects, ainsi que le droit de poursuite et de capture. Au fond, une véritable mission civile et militaire, en synergie internationale avec les nations intéressées de contenir les flux migratoires illégaux en Europe, jusqu’à l’application – le cas échéant – de l’art. 51 ou art. 42 de la Charte des Nations Unies. Cela a déjà été fait avec succès en Somalie dans la lutte contre la piraterie.

Breizh-info.com : L’Église évangélique en Allemagne appelle, pour des raisons humanitaires, à soutenir le droit de débarquer. Pensez-vous que cela change fondamentalement le problème ?

Nicola De Felice : Les efforts de l’Église évangélique en Allemagne pour financer, avec des millions d’euros, des ONG qui sauvent de « naufrages payés » pensant faire du bien à l’humanité montrent clairement comment le problème est traité superficiellement, soulignant le manque de connaissance du marché criminel des êtres humains. Les pirates suivent en temps réel les mouvements des navires des ONG au large des côtes libyennes via Internet et avec des téléphones satellites. Au moment opportun, ils envoient des canots pneumatiques avec à bord des clandestins (en ce moment, particulièrement d’origine bengali) qui paient jusqu’à 30000 euros pour être transportés en Europe, avec seulement du fuel pour arriver près des navires d’ONG, coupables de collaboration avec le marché des nouveaux esclaves qui sert à acheter des armes et de la drogue et à fomenter des guerres en Afrique.

L’attitude de l’Église évangélique en Allemagne, à mon avis discutable, implique que parmi les chrétiens il y a une grande confusion entre l’application du droit humanitaire (devoir sacro-saint de sauver ceux qui se trouvent au milieu de la mer) et le devoir tout aussi sacré et indissoluble des États de combattre la traite humaine, à respecter les conventions et l’ordre juridique national et international pour la protection de la vie humaine en mer et l’ordre public dans leurs propres eaux, en défense de la souveraineté de l’État.

Breizh-info.com : Que pensez-vous de la politique migratoire du Vatican ?

Nicola De Felice : Les lignes directrices du Vatican sur le sujet en question n’ont pas toujours été celles du pape Bergoglio (François).

Le Pape Wojtyla (Jean-Paul II) s’est concentré, à plusieurs reprises, dans son travail d’évangélisation, sur le sujet : « L’immigration stimule l’ensemble de la société européenne et ses institutions à la recherche d’un ordre juste et de modes de coexistence respectueux de tous, ainsi que de la légalité, dans un processus d’intégration possible. Intégration possible, mais sous certaines conditions : il est de la responsabilité des pouvoirs publics d’exercer un contrôle sur les flux migratoires au regard des besoins du bien commun ; l’accueil doit être réalisé conformément à la loi et combiné, le cas échéant, à la répression des abus. » Pour le Pape Wojtyla, il était nécessaire de « sauver l’héritage culturel de chaque nation ». 

Breizh-info.com : À votre avis, l’ONU pourrait-elle faire plus en Afrique ?

Nicola De Felice : L’ONU pourrait faire beaucoup plus dans la gestion et la solidarité humanitaire des flux migratoires dans la Corne de l’Afrique et en Afrique subsaharienne, avec l’envoi d’outils adéquats pour soutenir la population in situ, la mise en place de centres de collecte, l’activation de la politique de procédures de demande d’asile pour les cas réellement nécessaires. Nous devons travailler à la fois en amont de la crise humanitaire et en aval pour arrêter la traite des êtres humains en Méditerranée.

Aux Nations Unies, évidemment, la main droite ne sait pas ce que fait la main gauche. Certaines déclarations des représentants du HCR concernant la politique migratoire indiquent le biais évident de leur réflexion. Je leur suggère de mieux enquêter sur la cause du flux incontrôlé de migrants clandestins, d’aller plus souvent en Afrique que de rester dans les bureaux dorés de Genève pour critiquer le travail des nations individuelles, sans se salir les mains.

Qu’y a-t-il de problématique entre l’Italie et l’Union Européenne dans la gestion des flux de migrants illégaux ?

Nicola De Felice : L’UE ne permet pas de trouver des solutions convenues à moins qu’il n’y ait une vision politique commune sur la question ou une convergence des intérêts nationaux communs des différentes nations concernées. Le faible progrès de l’opération « IRINI », dont le but est de faire respecter l’embargo sur les armes imposé par l’ONU à la Libye, identifie parfaitement le manque de volonté commune de l’exécutif pour trouver des solutions efficaces. L’opération en question pourrait faire beaucoup plus, mais elle n’est pas autorisée à lutter contre les passeurs dans les eaux territoriales libyennes.

Les navires militaires en haute mer en dehors des eaux territoriales libyennes sont un facteur d’attraction d’une importance non-négligeable pour les passeurs et donc pour faire payer les migrants illégaux, tout comme les navires des ONG le proposent aujourd’hui à travers l’annonce continue en fanfare de leur présence devant les côtes libyennes.

« Pour combattre les pirates, il faut être plus pirates qu’eux. » a déclaré l’amiral romain, connu en tant qu’adversaire de Jules César, Pompeo Magno dans sa guerre contre les maraudeurs en Méditerranée, remportée grâce à l’utilisation d’une puissante flotte romaine et d’une politique étrangère pragmatique. La gestion du phénomène des flux de migrants illégaux incontrôlés pourra être résolue lorsque l’Italie, la France et l’Allemagne seront en harmonie politique sur la question. J’espère qu’ils le seront bientôt.

Propos recueillis par Lionel Baland

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