Sébastien Raizer : « Onoda incarne une part irréductible de l’esprit japonais »

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Sébastien Raizer est notamment l’auteur de la trilogie de L’alignement des équinoxes à la Série Noire / Gallimard (Prochain roman à paraître : Les nuits rouges, 8 octobre 2020), du Petit éloge du zen (Folio 2€), de 3 minutes, 7 secondes à la Manufacture de livres et de Confession japonaise au Mercure de France. Il vit à Kyōto depuis six ans, où il nous explique poursuivre son chemin sur la voie de l’écriture, du zen et du iaidō (sabre japonais).

C’est dans cet esprit qu’il vient de traduire un libre absolument génial, précieux témoignage historique intitulé « Au nom du Japon » (La Manufacture de Livres), signé Hiro Onoda.

1945. La guerre est terminée, l’armistice est signé. Mais à ce moment précis, le jeune lieutenant Hiro Onoda, formé aux techniques de guérilla, est au coeur de la jungle sur l’île de Lubang dans les Philippines. Avec trois autres hommes, il s’est retrouvé isolé des troupes à l’issue des combats. Toute communication avec le reste du monde est coupée, les quatre Japonais sont cachés, prêts à se battre sans savoir que la paix est signée. Au fil des années, les compagnons d’Hiro Onoda disparaitront et il demeurera, seul, guérillero isolé en territoire philippin, incapable d’accepter l’idée inconcevable que les Japonais se soient rendus. Pendant 29 ans, il survit dans la jungle. Pendant 29 ans il attend les ordres et il garde sa position. Pendant 29 ans, il mène sa guerre, au nom du Japon.

Ce récit incroyable est son histoire pour la première fois traduite en français. Une histoire d’honneur et d’engagement sans limite, de foi en l’âme supérieure d’une nation, une histoire de folie et survie.

Un récit que chacun devrait lire pour se rendre compte à quel point, au regard du sacrifice inouï de ces hommes pour leur patrie, notre monde moderne est devenu totalement fou dans la foulée en reniant quasiment tout ce pour quoi ils se sont battus.

Pour vous donner encore plus envie d’acquérir ce témoignage pour l’Histoire, nous avons interrogé Sébastien Raizer :

Breizh-info.com : comment est née l’idée de traduire ce livre en français ?

Sébastien Raizer : J’ai une longue histoire avec le récit d’Onoda Hirō. Je l’ai lu plusieurs fois, il y a une quinzaine d’années. Et je m’y suis pleinement replongé en septembre 2013, quand Aurélien Masson, mythique boss de la Série Noire, m’a demandé de lui écrire une histoire d’une cinquantaine de feuillets. « Sur n’importe quel sujet dont on vient de parler », a-t-il ajouté. On venait de se rencontrer et de discuter à bâtons rompus pendant des heures. Dès le lendemain, comme si cela coulait de source, j’ai commencé à écrire un récit alternatif d’Onoda : dans ma fiction, ce n’est plus le bushidō, le code des samouraïs, qui le guide, mais le Kojiki, la « Chronique des faits anciens », soit la mythologie japonaise telle qu’elle a été publiée en l’an 712 d’après des légendes des IVe et VIe siècles. La déesse du Soleil, Amaterasu, la création du Japon et des Japonais, les divinités shintō, le « pays intermédiaire aux plaines de roseaux », le pays des morts, le premier empereur, Jimmu, et la lignée impériale jusqu’au quinzième, Ōjin… C’est ce que le héros de ma fiction cherche et trouve sur son île, qui ressemble à Lubang, où il a atterri en 1945… J’ai terminé ce texte fin décembre 2013. Onoda est mort quelques jours plus tard, le 16 janvier 2014. En 2017, quand j’ai discuté avec Pierre Fourniaud, de la Manufacture de livres, je lui ai tout de suite parlé du récit d’Onoda, qui en japonais a pour titre « Ma guerre de trente ans sur l’île de Lubang ». Il a tout de suite accroché.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a plu dans ce manuscrit ?

Sébastien Raizer : Beaucoup de choses… Je le résume dans la préface du livre, mais ici je peux peut-être développer d’autres aspects. Le récit d’Onoda est stupéfiant pour un lecteur occidental, mais il l’est également pour un Japonais, pour des raisons très différentes. Le premier y lira l’histoire d’une vie hors de l’entendement et le second, une histoire qu’il porte en lui, plus ou moins enfouie. Pourtant, Onoda incarne précisément une part fondamentale du « Yamato-damashii », « l’esprit japonais », qui est davantage un ressenti que quelque chose de précisément défini. Le terme est apparu pour la première fois dans Le dit du Genji, rédigé par Murasaki Shikibu au cours de la période Heian. Au XVIIIe siècle, le poète et érudit Motōri Norinaga l’a décrit ainsi :

Quand je pense au Yamato-damashii

Je vois des fleurs de cerisiers de montagne

Par un matin clair.

Plus prosaïquement, Onoda incarne une part irréductible de l’esprit japonais, de ses caractéristiques culturelles et de ses valeurs spirituelles. Pour prendre un exemple plus concret : lors de la Restauration de Meiji, qui a débuté en 1868, la classe des samouraïs a été dissoute, mais pas son esprit. Le bushidō s’est répandu dans toutes les autres couches de la société, où il perdure encore. J’ai eu l’occasion de le constater lors de missions pour le ministère japonais des Affaires étrangères, travaillant avec 40 personnes qui forment un seul organisme, une seule entité dédiée corps et âme à un but unique : un bataillon de samouraïs, impressionnant d’engagement et d’efficacité.

Onoda qui rentre à Tōkyō en 1974, c’est le retour du Japon d’avant les bombes atomiques et de la reddition, le retour du Japon invaincu, impérialiste, le Japon qui depuis Meiji est devenu en moins de trente ans la troisième puissance économique mondiale… Ce retour, Onoda le fait dans un pays qui, malgré l’entrée en application du traité de San Francisco en 1952, subit encore la présence de l’armée américaine et la forte influence de sa culture : il représente non pas le retour, puisque cela n’a jamais disparu, mais la résurgence des traditions séculaires qui ont fait la spécificité culturelle, sinon civilisationnelle du Japon. Surtout après la fin mouvementée de la décennie précédente…

Bref, Onoda représente beaucoup de choses, mais son récit, sincère et simple jusqu’au dépouillement (exception faite du chapitre 8, proprement hallucinant), dit énormément de choses de l’esprit japonais. Trop, même, au goût de certains qui estiment que l’esthétique de l’ombre, du non-explicite, de l’allusif convient mieux à cet esprit — on a fait les mêmes reproches à Mishima, à savoir d’être trop démonstratif, trop exhibitionniste dans sa radicalité — mais sans jamais critiquer sa radicalité elle-même.

Enfin, Onoda incarne la notion d’absolutisme au cœur de l’esprit japonais, qui façonne jusqu’aux gestes du quotidien — la façon de laver le riz, de disposer les plats sur la table, de prier les divinités, de s’acquitter de chacune de ses tâches, et même, de manière plus générale, d’interpréter le confucianisme qui régit l’harmonie sociale, très finement et solidement tissée au Japon. Cette notion d’absolutisme s’est construite avec la culture nipponne, mais c’est l’intellectuel Nitobe Inazō qui a forgé le mot en 1900 dans son livre majeur : Bushidō, l’âme du Japon. C’est un mélange d’humilité et d’irréductibilité, auquel seule la mort, volontaire ou non, peut mettre un terme. C’est l’une des valeurs fondamentales du code spirituel des samouraïs, tel qu’on peut le lire dans le Hagakure (1712), mais aussi de tout Japonais.

Pour finir, Onoda n’est pas un héros au Japon, mais il n’est pas non plus un perdant. Ni glorifié, ni humilié. Plutôt un héros au-delà de la défaite, un héros plus fort que sa propre défaite. La fiction que j’ai écrite en 2013 avait pour titre : « Comment j’ai gagné la guerre du Pacifique »…

En ce sens, Onoda pourrait parfaitement être le sujet d’un chapitre supplémentaire au magnifique livre d’Ivan Morris, La noblesse de l’échec, héros tragiques de l’histoire du Japon. De Yamato Takeru au 1er siècle jusqu’à Saigo Takamori au XIXe, Morris fait une lumineuse lecture de l’histoire japonaise au travers de ses « héros tragiques », vainqueurs au-delà de la défaite et de la mort.

Sébastien Raizer : Quelle place occupe Onoda dans l’inconscient politique nippon ?

Onoda occupe une place plus importante dans la culture collective que dans l’inconscient (et le conscient) politique japonais.

Il n’a été récupéré par aucune tendance ni aucun parti, mais s’est engagé de son propre chef dans l’association Nippon Kaigi, « l’assemblée / la conférence sur le Japon ». C’est une toute petite structure qui compte moins de 40 000 membres pour un pays de 120 millions d’habitants, mais ceux-ci se trouvent dans le gouvernement, dans la famille impériale, à divers postes-clefs.

L’Occident plaque de nombreux termes sur le Japon qui rendent de façon impropre la pensée de l’archipel. Parler d’extrême-droite, de fascisme ou de démocratie, c’est tordre la réalité (les réalités) japonaise(s). Encore une fois, le seul mot qui vaille est celui de Nitobe : il est plus juste de penser en terme de degré d’absolutisme. Plutôt qu’une ligne allant de la gauche vers la droite (ou l’inverse), le paysage politique japonais serait à mon sens mieux représenté par un cercle, dont la figure de l’empereur occuperait le centre. Chaque tendance se placerait sur ce cercle selon l’importance qu’elle accorde à l’empereur et le rôle qu’elle voudrait lui voir endosser. Nippon Kaigi a pour but de modifier la constitution imposée par Mac Arthur en 1947, et notamment le fameux article 9 qui proscrit la création d’une armée et la participation à la guerre (seules les Jieitai, les « forces d’auto-défense », sont autorisées). Nippon Kaigi refuse de clore l’écriture de l’histoire sur un Japon unilatéralement coupable — les bombardements de Nagasaki et Hiroshima sont un crime contre l’humanité au même titre que les atrocités nazies et staliniennes de la Seconde guerre mondiale, et ce crime n’a jamais été discuté, encore moins jugé. Nippon Kaigi veut également reconnaître à l’empereur sa nature quasi-divine, qu’il a été contraint de renier publiquement après la reddition du Japon. Pour résumer, c’est une formation qui appelle à une résurgence des fondamentaux mythologiques — et parfois archaïques — de l’archipel. Elle est liée aux mouvements shintō radicaux, et rêve d’un Japon impérial — qui n’a, à sa façon, jamais disparu.

Quant à Onoda, loin de s’engager en politique, il a surtout vécu de façon discrète et tranquille après son retour de Lubang. Il est parti quelques années élever du bétail au Brésil, où s’était installé l’un de ses frères. En 1984, il est revenu au Japon où il s’est marié et a fondé un camp en pleine nature pour partager avec des adolescents les connaissances qu’il avait acquises. Et même s’il n’en a jamais vraiment parlé, il est fort probable qu’il ne se soit jamais défait des serments qu’il avait forgés dans son cœur avant d’être envoyé à Lubang…

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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